De mauvaise grâce, Ichigo frappa à la porte de Shiro. Ce dernier ouvrit et observa, méfiant, le roux qui paraissait encore de mauvaise humeur.
— Je viens te chercher pour dîner. T’es prêt ?
— Haï !
Ichigo jeta un œil à la tenue de Shiro : jeans troué, t-shirt voyant avec une tête de mort, lèvres peintes en noir et du khôl autour des yeux, faisant ressortir ses incroyables iris jaunes. Un sourire s’esquissa sur les lèvres d’Ichigo.
— Ça t’plaît pas ?
— Au contraire…
Les deux adolescents descendirent l’escalier principal. Ichigo maugréa entre ses dents : sa famille était déjà arrivée. Oncles, tantes et… son grand-père, qui lui lança un regard glacial. Ichigo entendit Shiro souffler :
- Eh bien, j’ai connu des accueils plus chaleureux. C’est toujours comme ça chez toi ?
- Tu trouves ? C’est le plus chaleureux que j’ai eu depuis plus d’un an…
Shiro posa un regard surpris sur son voisin. Ichigo affichait une mine sombre. Son regard ne semblait pas vouloir se détacher du vieil homme aux longs sourcils blancs. Ce dernier l’interpella abruptement.
— J’ai su que tu étais enfin sorti de ton mutisme… Deviens-tu enfin adulte ?
Pour toute réponse, Ichigo passa devant lui en l’ignorant superbement. Un murmure traversa l’assistance. Un éclat de rire se fit entendre, et une jeune femme aux formes plantureuses vint se poster devant Ichigo.
« Neveu, c’est un réel plaisir de te voir rabaisser le vieux ! Je savais que je devais venir !
— Kukkaku, souffla une voix masculine.
— Heureux de voir que cela te réjouit…
Ichigo observa sa tante, qui avait l’air de prendre la confrontation entre les deux hommes avec un certain amusement.
— Pour une fois que nous avons l’occasion d’avoir une distraction !
La voix d’Isshin se fit entendre derrière eux.
— Kukkaku, ne joue pas de ta chance… s’il te plaît ! Je suis heureux de te voir, fiston !
Ichigo, qui allait entrer dans la salle à manger, sentit l’étreinte de son père l’enserrer. Isshin souffla à l’oreille de son fils :
— Je suis si content que tu veuilles enfin revenir à la vie…
— Ne te réjouis pas trop vite…
— Faisons la paix, proposa Isshin avec espoir.
— Pour moi, il n’y a qu’une condition !
Ichigo se tourna vers son père et lui jeta un regard de défi. Isshin blêmit. Rien n’était gagné, apparemment. Il tenta de reprendre la discussion sur un terrain moins glissant.
— Tu nous présentes un de tes amis ?
— Shirosaki Ichigo… voici mon père.
Shiro avait été silencieux depuis qu’il avait atteint le palier. Il avait suivi le roux du regard et examiné chacun des membres de la famille Kurosaki. Comment Ichigo faisait-il pour vivre dans une ambiance familiale pareille ? Pas étonnant qu’il soit si agressif. Et le reste du dîner fut plus mortel qu’il ne l’avait imaginé.
Ichigo était assis à côté de lui, et c’était une chance. Le regard inquisiteur du grand-père le mettait terriblement mal à l’aise. Sa tante Kukkaku et son oncle Kaien étaient plus sympathiques. Mais les regards apeurés de Masaki et interrogateurs d’Isshin lui donnaient envie de vomir. La grand-mère d’Ichigo semblait écrasée par son mari. Et les deux autres couples présents, avec leurs enfants, ne desserraient pas les dents.
Jamais Shiro n’avait assisté à un repas dans une ambiance aussi lourde. Ichigo, comme à son habitude, ne mangea presque rien. Shiro se rendit compte que lui-même n’avait pas beaucoup d’appétit.
Ichigo faisait un véritable effort pour rester à table. Pourquoi n’avait-il jamais remarqué auparavant cette atmosphère étouffante ? Ah oui… avant, il n’y avait pas son « problème gay » ! Quoique sa mère s’était résignée. Isshin aussi avait fini par s’y faire… sauf qu’il ne voulait pas entendre parler de Gin. Quoique Gin non plus ne voulait plus entendre parler de lui.
Cette simple pensée lui coupa l’appétit. Ichigo posa ses baguettes et attendit que l’heure du dîner passe. Il observa Shiro du coin de l’œil. Il ne semblait pas très à l’aise, même s’il essayait de faire bonne figure. Il prenait au moins la peine de répondre à tante Kukkaku, plutôt envahissante. Mais il n’avalait presque rien. Il mourrait de faim dans le courant de la nuit… c’était sûr !
♦.♦.♦
Bien plus tard, Ichigo frappa à la porte de Shiro. Ce dernier apparut en pyjama et observa Ichigo, goguenard.
— Tu veux quoi ? demanda-t-il, à moitié endormi.
— Tu n’as pas faim ?
— Si… j’ai rien pu manger avec ta famille…
— Suis-moi ! Ils sont partis se coucher.
Sans un bruit, les deux adolescents descendirent les escaliers et se retrouvèrent dans la cuisine comme des voleurs. La lune éclairait les couloirs, où de nombreuses fenêtres hautes laissaient passer des rayons fantomatiques.
— Si on se fait chopper, qu’est-ce qu’on risque ? demanda Shiro.
— Rien ! C’est juste plus amusant, rétorqua Ichigo.
— T’as le goût du risque, toi ! se moqua Shiro.
— La ferme ! Ou tu ne manges rien !
— Ok… on va pas se fâcher, et j’ai la dalle !
Arrivés à destination, Ichigo appuya sur l’interrupteur et une lumière abondante éclaira la pièce. Shiro referma, et les ténèbres envahirent la cuisine à nouveau. L’albinos déclara, amusé :
— Autant se faire passer pour des voleurs jusqu’au bout !
— Comme tu veux…
Ichigo se déplaça avec aisance dans l’obscurité relative. Il ouvrit le réfrigérateur et sortit des restes, avec un vague sourire en songeant à ces « restes » : deux boîtes de bento préparées par le chef.
Ce dernier s’était rendu compte que le jeune homme chapardait la nuit, et il était évident que celle-ci ne dérogerait pas aux précédentes. Il avait juste pris soin de préparer un repas en plus pour l’ami de son maître. Ichigo irait le remercier personnellement, plus tard… à l’abri des regards indiscrets.
— Shiro, va chercher les bières dans l’autre porte…
— Tu bois de l’alcool ? J’te pensais au lait frais, moi…
— Arrête avec tes préjugés à la con !
— Vraiment ?
Shiro laissa passer Ichigo, encombré de ses boîtes, et observa sa silhouette se découper dans la pénombre. Le jeune homme récupéra des baguettes avant de s’installer à table. Shiro se pencha, attrapa deux bières qu’il prit soin d’ouvrir, puis déposa celle d’Ichigo devant lui. Il demanda, en se penchant vers lui, moqueur :
— T’es vierge ?
— Non.
Une certaine surprise se peignit sur les traits de Shiro. Il était persuadé que c’était toujours le cas, mais il s’était lourdement trompé.
— Et depuis quand ?
— Un petit moment…
Shiro but une longue gorgée du liquide amer et pétillant. Ichigo ne voyait pas ses traits, et Shiro remercia l’obscurité.
Lui était toujours vierge… malgré ses bravades ! Il observa les mouvements gracieux du noble, puis se mit à manger à son tour. Seul le bruit des baguettes rompait le silence.
— Il était comment, ton ex ?
— Plus vieux…
— Et ?
— T’en sauras pas plus…
— Tu l’aimais ?
Ichigo tourna son visage vers Shiro. Un silence pesant lui répondit. Ses yeux semblaient luire dans l’obscurité. Il était évident qu’Ichigo ne se dévoilerait pas davantage. Mais Shiro connaissait maintenant le talon d’Achille de son roux : il aimait un mec plus vieux… et il n’était pas près de décrocher.
— T’as déjà aimé, Shiro ? demanda abruptement Ichigo.
— Moi ? s’étonna l’albinos.
— Qui d’autre ?
— Non… en fait, je me pose pas trop de questions…
— J’aimerais être comme ça, fit Ichigo sur un ton rêveur.
— Qu’est-ce qui t’en empêche ?
— J’en sais rien, mais je ne suis pas comme ça. C’est tout !
— Il te manque ?
Ichigo faillit s’étouffer avec sa bière. Il toussa un peu et s’essuya la commissure des lèvres. Son cœur se mit à battre plus vite. Il passa une main dans ses cheveux en désordre et répondit au bout d’un long moment :
— J’ai l’air d’une fille amoureuse… Mais oui… il me manque. Terriblement…
— Tes parents sont au courant ?
— Oui…
— Et ils ont pris comment que tu étais gay ?
— Oh ça… ils s’en moquaient éperdument, je dirais…
— Comment tes parents peuvent se foutre que leur fils soit gay ? Donne-moi la recette ! Mes parents vont me démonter !
— Alors, trouve-toi quelqu’un qui a une situation professionnelle… ou extra-professionnelle… qui fasse réellement flipper tes parents. Et là, peu importe que tu sois gay ou pas. Tu te feras quand même démonter la tête, mais au moins… ils te foutront la paix sur ta sexualité. Enfin… c’est le cas pour moi…
— Il était revendeur de drogue ?
— Qui ?
— Ton ex, pardi !
— Non…
Un sourire fleurit sur les lèvres d’Ichigo. Puis il s’effaça doucement, en même temps que son regard devenait lointain. Le roux se leva dans un raclement de chaise et débarrassa la table.
— Tu fais la vaisselle ?
— Toujours ! C’est une manière de remercier le chef pour le mal qu’il se donne à me laisser un bento pour mes passages nocturnes…
— Tss !
— T’es pas obligé de la faire, je m’en charge. Remonte te coucher. De toute façon, j’ai besoin d’être seul.
— T’es pas ma mère…
— T’es lourd !
Ichigo se tourna d’un bloc vers Shirosaki et le menaça du regard.
— Écoute… j’aime être seul. Je t’ai proposé de me suivre parce que j’ai vu que t’avais rien avalé ! Maintenant, laisse-moi.
— Ressasser tes bons vieux souvenirs ? ironisa Shiro.
— Sors !
Le ton était métallique et l’attitude figée d’Ichigo, découpée sous la lumière blafarde de l’astre lunaire, fit frissonner Shiro. L’étudiant qu’il croyait tranquille n’était qu’une illusion qu’il avait fabriquée. Kurosaki n’était pas un noble prude et prétentieux. Il était noble, oui, mais surtout… auréolé de mystère, et d’une force de caractère qu’il ne possédait pas.
Shiro se recula et quitta la pièce sans rien ajouter. Ichigo jura entre ses dents. Rien n’était pareil… plus rien… Que devait-il faire de sa vie ? Il n’était pas plus avancé qu’il y a quelques mois. Devait-il retrouver Gin et le forcer à le revoir ? Ou devait-il lui obéir…
Quand il s’allongea sur son matelas, Ichigo se promit de régler son dilemme avant la fin du week-end. En attendant, il traiterait un peu mieux Shiro durant son séjour. Il devait déjà regretter d’être présent… ne serait-ce que face à la chaleur familiale qui se dégageait de cette demeure !
♦.♦.♦
Quelques années plus tard
Installé devant son ordinateur, Ichigo étudia les chiffres de son compte d’épargne. Gin avait fait en sorte que les placements ne comportent que peu de risques. La somme placée était importante, et les bonus plus que sympas. Et puis, avec le temps, Ichigo s’était intéressé à la finance et jouait quelques sommes ; jusqu’ici, il n’avait jamais perdu — bien au contraire. Oui, il avait au moins appris un truc cool.
Ichigo soupira… La discussion qu’il avait eue la veille avec son père lui revint en mémoire.
Il était hors de question qu’il reprenne l’entreprise familiale. Il laissait ça à Karin, qui semblait douée pour ce genre d’études. Même Yuzu avait plus de prédispositions que lui. De toute façon, comme il l’avait expliqué à Isshin, lui n’aurait pas d’enfants !
Son père avait hurlé qu’il deviendrait un bon à rien et l’avait menacé de lui couper les vivres. Ichigo ricana… Il était en sécurité… qu’Isshin le veuille ou pas ! Il quitta son bureau et traversa son appartement. De nombreuses plantes vertes occupaient l’espace. Peu de meubles l’encombraient, mais tous étaient de bonne facture.
Des couleurs franches et pastel avaient remplacé le blanc du départ. Ichigo se réfugia dans sa cuisine et se prépara un thé. Bientôt, il aurait vingt ans. Comme l’avait prédit Nell, tout ce temps lui avait paru court et long à la fois.
Court, car Ichigo avait écrit un roman et… rencontré un succès immédiat. Il avait dû apprendre à jongler avec son temps entre l’université, sa maison d’édition, ses textes… Mais personne ne savait qui il était.
Le jeune homme se souvint avoir envoyé son manuscrit à diverses maisons d’édition. Et après plusieurs refus, il avait été accepté par l’une d’entre elles. La plus petite. Ichigo s’était déplacé — il s’en souvenait — avec Grimmjow. Ce dernier lui avait rappelé qu’il n’était pas son père. Ce à quoi Ichigo lui avait répondu qu’il était complice de ses mauvaises actions depuis trop longtemps ! Grimmjow l’avait traité de sale gosse, ce qui avait fait rire Ichigo.
Ichigo avait déversé toute sa peine, son ressentiment, son désespoir dans un polar sanglant. Il avait pris le temps de l’écrire… puis l’avait fait lire à Nell et Grimmjow. Ce dernier, d’ailleurs, l’avait aiguillé dans son enquête. Il l’avait même invité à parcourir les quartiers chauds de Tokyo pour qu’Ichigo s’imprègne de l’atmosphère.
Nell l’avait repris sur la forme générale du texte. Ichigo s’était rendu compte, avec le temps, que Grimmjow pourrait dire ce qu’il voudrait… il le considérait bien plus que comme un simple ami. Son sentiment envers lui se rapprochait de celui d’un fils pour un père. Et Nell s’apparentait davantage à une mère.
Isshin et Masaki, Ichigo les aimait… mais il n’était pas proche d’eux. Ils étaient devenus, en quelque sorte, des étrangers. Il voyait bien que sa mère en souffrait et tentait vaguement de la réconforter.
Malgré ses efforts, le lien qui les unissait avait été brisé un soir, alors qu’il revenait de son dernier rendez-vous avec Gin… Ichigo se disait qu’il aurait pu en vouloir à son amant… Mais pouvait-il réellement lui jeter la pierre ? Ichigo avait la vague impression que, quel que soit le type qu’il présenterait à ses parents, le résultat serait le même.
Il devait bien se l’avouer : il s’était jeté sur l’écriture comme sur une échappatoire. Le succès n’avait fait qu’accroître sa volonté de se détacher de sa famille. Ichigo s’investit davantage au fil du temps. Tant et si bien que Grimmjow l’accompagnait dans toutes ses sorties. Ce dernier était mortifié par les expériences qu’Ichigo tentait. Il avait vu se transformer un gamin innocent en un homme sûr de lui et volontaire. Voire plus que cela…
Grimmjow avait tancé Ichigo à plusieurs reprises. Son utilisation du chantage lui déplaisait fortement. Mais Ichigo apprit la dissimulation. Grimmjow se demandait parfois ce que penserait Gin Ichimaru de son ancien amant…
Ichigo se redressa et quitta la pièce.
Fatigué, il s’échoua sur son lit. Les longues mèches oranges recouvraient en partie son visage. Il leva les yeux et s’aperçut qu’il avait oublié de descendre les deux sacs de vieux vêtements, trop petits pour lui à présent. Il avait mis du temps à s’en séparer. Pas par nostalgie, mais parce qu’il n’avait pas le temps de le faire, ni même d’y songer. Le jeune homme s’endormit comme une masse.
♦.♦.♦
C’est avec un gros soupir qu’Ichigo rentra chez lui, ce week-end-là. Encore une réunion familiale insipide. D’un geste, il repoussa ses longs cheveux. Son grand-père lui ferait certainement un scandale, surtout qu’il n’avait pas pris soin de les attacher ! Il s’en moquait. Traversant le hall, il se dirigea immédiatement vers sa chambre. Il lui tardait qu’arrive enfin son vingtième anniversaire. Il dirait enfin bye-bye à sa famille et prendrait son indépendance, sans qu’ils puissent trouver à redire.
Personne ne l’attendait, apparemment, aussi tôt. Ichigo ne trouva âme qui vive. Il balança son sac de sport sur son lit. Après un coup d’œil autour de lui, il se décida à descendre… et le regretta aussitôt. Il tomba nez à nez avec son grand-père.
— Yama-jii…
— Je suis ton grand-père, cesse de m’appeler ainsi !
Ichigo haussa les épaules et salua sa grand-mère. Il se dirigea vers la cuisine : il n’avait rien mangé depuis le matin même.
— Tu comptes aller où ?
— Je vais me chercher quelque chose à manger. Je n’ai rien dans l’estomac depuis ce matin…
— Sois prévoyant… Maintenant, je souhaiterais parler de ton avenir…
— Non ! déclara sereinement Ichigo.
Le roux se tourna lentement vers son grand-père et l’observa avec attention. Il voyait un vieil homme fier et droit, trop campé sur ses positions pour réviser ne serait-ce qu’un seul de ses jugements. Aucune affection ne traversait ses traits ; en fait, aucune émotion ne troublait son visage, pourtant calme. Et pourtant, il émanait de lui une force écrasante qui en intimidait plus d’un. Ichigo reprit de la même voix tranquille :
— Non ! Vois-tu, Yama-jii… tu t’es mêlé trop souvent de ma vie. J’ai commis, certes, des erreurs de jeunesse, mais je ne les regrette pas. Ce sont elles qui m’ont forgé. Si c’était à recommencer, crois-moi, je n’hésiterais pas une seconde. Je vais bientôt être majeur et j’ai des rêves…
— Foutaise !
— Non. Non, ce ne sont pas des foutaises, comme tu le dis.
Ichigo s’avança vers son grand-père. Ce dernier ouvrit les yeux pour mieux observer l’homme — et non plus l’adolescent — qui se dirigeait vers lui.
« Non, grand-père ! » Ichigo insista sur le dernier mot. « Mes rêves ne sont pas de la foutaise. Mes sentiments ne le sont pas non plus ! Ce n’est pas toi qui vis ma vie. Ni même papa… Personne d’autre que moi. Je vois que cela te contrarie.
— Ce ne sont que les paroles d’un enfant qui ne sait pas de quoi il parle ! Que viendras-tu faire lorsque tu seras en manque d’argent ? Tu viendras me quémander comme ton père ? Tu te prostitueras… ce ne serait pas la première fois, après tout…
Le ton du vieil homme se voulait délibérément blessant. Le bruit retentissant d’une gifle se fit entendre. Dans le hall de la maison, où chacun s’était arrêté et où se jouait l’avenir d’Ichigo — ce dernier en était certain — tout se figea. Un silence spectral tomba comme un linceul sur les spectateurs de la scène. Ichigo tourna un visage incrédule vers sa grand-mère. Akio Yamamoto fixait son mari avec rage.
— Cette fois-ci, c’en est assez, Genryūsai ! Tu as pourri la vie de ta fille en refusant celui qui est devenu son mari. Tu as pourri la vie d’Isshin, qui fait des efforts louables pour ne pas te froisser… et maintenant, tu t’attaques à ton petit-fils ! Ça, je ne le permettrai pas. Jamais plus ! Je suis fière de lui ! Contrairement à toi, il s’est battu pour sauver les siens… Il se bat pour garder ses convictions, et ce face à toi ! Comment oses-tu l’insulter de cette manière ?
Yamamoto tourna lentement la tête pour toiser sa femme. Pour la première fois depuis bien longtemps, il la regardait vraiment. Et il vit une femme en colère et blessée. Une femme qu’il avait aimée, puis, au fil des années, placée peu à peu comme un meuble. Mère de ses enfants, le secondant dans son travail, ne se plaignant jamais… Elle veillait à ce que les liens familiaux ne se désagrègent pas, malgré ses humeurs.
La flamme qui brûlait actuellement dans son regard, il l’avait vue s’éteindre au fil du temps… comme si le feu intérieur qui l’animait s’étranglait au souffle des bourrasques qu’il faisait surgir. Voir Akio, brutalement, si vive, si ardente, le stupéfia. Il avait oublié qui elle était.
— Laisse-le tranquille, comme tu laisseras tranquille ta fille et ton beau-fils ! Je pense que la famille Kurosaki aurait besoin d’un peu de paix ! Je rentre à la maison… Tu sauras où me trouver quand tu auras les idées en place !
Yamamoto ne bougea pas. Il était ébranlé, incapable de savoir comment réagir. Comme s’il avait égaré le mode d’emploi des relations humaines. Ichigo observa, une fraction de seconde, la léthargie de son grand-père, puis se précipita vers sa grand-mère. Isshin et Masaki poussèrent la porte au même moment et virent Akio passer devant eux, à bout de nerfs.
— Maman ? interrogea Masaki, toujours aussi incrédule.
— Grand-mère, attends-moi ! Tu ne vas pas te disputer avec Yama-jii à cause de moi ?
— Si !
Akio dévala les marches. Enfin… descendit le plus vivement possible, dans les limites de ses moyens, qui n’étaient plus ceux de sa prime jeunesse. Elle avait l’impression de revivre. Akio tourna le visage vers Ichigo, et ce dernier fut surpris par la dureté de ses yeux, habituellement si sereins.
— Ce qu’il vient de dire… il a dépassé les bornes ! Il n’est pas près de me revoir dans son lit, c’est moi qui peux te le dire !
Ichigo resta interdit. Il n’avait jamais imaginé ses grands-parents dans le même lit. Et, brutalement, il se rendit compte qu’il assistait à une véritable dispute de couple… et que son grand-père allait certainement en baver. Tant mieux. Ça lui fera les pieds, au vieux grigou sans cœur.
— Que se passe-t-il, maman ?
Masaki était en bas des marches quand la voiture s’arrêta doucement devant Akio. Ichigo ouvrit la porte et sa grand-mère s’installa à l’intérieur.
— Mais… tu ne peux pas partir sans papa !
— Je vais me gêner ! Chauffeur, je retourne à la maison…
— Madame ?
— Il rentrera à pied, ça lui mettra du plomb dans la tête. Et toi, Masaki, ne te laisse pas marcher sur les pieds !
Ichigo ferma la porte, le sourire aux lèvres. Finalement, le week-end serait bien plus intéressant que prévu. La voiture s’éloigna et Masaki demanda d’une voix tremblante :
— Mais que s’est-il donc passé, ici ?
— Yama s’est mêlé une fois de trop de ce qui ne le regardait pas ! Et grand-mère lui a collé une gifle !
— Pardon ?
— Elle en a, grand-mère !
Ichigo reporta son attention sur sa mère. Isshin vint le rejoindre.
— Où est ta mère ? Ton père vient d’appeler un taxi et refuse de me parler.
Isshin examina son fils, soupçonneux.
— C’est toi qui as provoqué une crise ?
— Il voulait me parler de mon avenir et j’ai refusé ! Là-dessus, il m’a demandé si, plus tard, j’avais l’intention de lui quémander de l’argent… ou si j’allais me prostituer une nouvelle fois… Ça n’a pas plu à grand-mère, apparemment !
Un lourd silence plana. Le bruit régulier et sec d’une canne heurtant le sol résonna. Yama-jii apparut sur le seuil de la maison Kurosaki. Son visage était fermé. Il descendit les quelques marches pour se poster dignement, dans une attitude altière, devant le perron. Masaki se tourna vers son père.
— Pourquoi ? Pourquoi as-tu dit cela ?
— Pourquoi n’as-tu pas mieux éduqué ton fils ? rétorqua Yamamoto froidement. Regarde ce qu’il est ! C’est un homosexuel qui a vendu son corps ! Et tout ça pour…
— Pour garder notre honneur ! reprit Isshin. Ce que vous avez été incapable de faire !
— J’ai sauvé l’honneur de notre famille en cachant, en évitant d’ébruiter les fredaines d’Ichigo ! répliqua le vieil homme.
Isshin semblait vouloir garder son calme, mais son expression ne laissait rien présager de bon.
— Il n’aurait pas été obligé de le faire si tu avais eu un peu de compassion pour ta propre famille ! répliqua Masaki, brusquement énervée. Tu n’as cessé de me parler de noblesse : tu n’en as que le titre ! Isshin avait tout pour te plaire et pourtant tu le méprises… Tu ne feras pas la même chose à mon fils !
— Tu t’égares, ma fille…
— Non. Je n’ai jamais été aussi lucide… ou je devrais dire : j’ai enfin recouvré une certaine lucidité ! Laisse Ichigo vivre sa vie !
— Ne viens pas me voir s’il a des problèmes…
— Est-ce qu’on peut seulement compter sur toi ? hurla Masaki, furieuse.
Un taxi roulant au pas apparut et vint se garer devant le vieil homme. Yamamoto ouvrit la portière et se glissa à l’intérieur du véhicule. Il donna son adresse, mais refusa de regarder sa fille, qui bondit en avant.
— Quand voudras-tu enfin avoir une discussion ?
— Tu divagues. Je n’ai pas à te parler. Maintenant, excuse-moi… je vais rattraper, une nouvelle fois, les bêtises de ton fils !
Masaki en resta bouche bée. Elle se redressa et observa le taxi s’éloigner, impuissante. Elle sentit des bras l’entourer. Isshin souffla à son oreille :
— Il reviendra… il revient toujours…
— C’est moi qui refuserai de le voir !
Ichigo ne savait plus quelle attitude adopter. Devait-il aller au-devant de ses parents ? Était-ce encore une fois de sa faute ? Il soupira.
— Et si nous allions nous restaurer ? proposa Isshin.
Masaki se tourna vers son mari et lui offrit un large sourire.
— J’avoue avoir très faim… et toi, Ichigo ?
— Haï ! J’ai une faim de loup…
Ichigo se trouva entouré de son père et de sa mère. Ils grimpèrent les marches d’escalier et, pour la première fois en quatre ans, une ambiance complice gagna la demeure Kurosaki.
♦.♦.♦
Ichigo était impatient. Il faisait chaud, il faisait beau et… aujourd’hui, il avait vingt ans ! Il avait prévenu ses parents qu’il ne rentrerait pas ce week-end-là. Ils avaient compris sans poser de questions. Ichigo dévala les marches de la maison quand il entendit la voix de sa grand-mère. Elle était en haut de l’escalier et lui fit un geste pour le rejoindre. Ichigo soupira et s’exécuta. Akio l’examina.
— C’est bon, je vais juste à l’université…
— Peut-être que tu le rencontreras là-bas ? fit sa grand-mère, malicieuse.
— Il m’a surtout oublié ! Je n’ai eu aucune nouvelle…
— Moi, je suis sûre que tu le rencontreras…
Ichigo marmonna quelque chose contre les grands-mères envahissantes. Akio éclata de rire et laissa filer son petit-fils. Un sourire se forma sur le visage d’Ichigo. Depuis qu’elle avait quitté son grand-père, Akio était devenue la confidente d’Ichigo. Et grâce à elle, le jeune homme avait pu reconstruire une relation avec ses parents.
Maintenant, tout ce qu’il espérait… c’était pouvoir bâtir un avenir avec Gin !
Mais, comme il l’avait dit à sa grand-mère, ils ne s’étaient pas contactés depuis presque trois ans et demi. Peut-être avait-il rencontré quelqu’un ? Était-il seulement vivant ? Se souvenait-il de lui ? De sa promesse ? Car c’était cela qui le travaillait à présent… Qu’était une promesse faite à un adolescent de seize ans ?
Ichigo ouvrit la porte qui donnait sur l’extérieur de la maison. Un taxi l’attendait pour l’amener en cours. Son cœur n’avait pas battu aussi fort depuis bien longtemps…

Un mot, une critique… ou un pavé, j’assume 😄 (et je lis tout !)