Le roi et moi

Ichigo entra dans une pièce austère aux murs nus. Les grosses pierres taillées en blocs de couleur brune donnaient un air sinistre au lieu. Une immense cheminée sculptée trônait sur le mur le plus long. Une flambée tentait chichement de faire gagner quelques degrés à cette pièce frigorifique.

Ce fut surtout le bureau rustre, mais imposant, qui attira son attention. L’homme installé derrière était son suzerain et, franchement, il se serait passé de lui rendre la moindre visite. La lumière qui passait entre les vitraux étroits éclairait à peine le visage cruel de ce dernier.

— Ichigo Kurosaki… Quel bonheur pour moi de vous avoir comme vassal…

Ichigo s’inclina, mais ses yeux ne quittaient pas leur objectif, autrement dit Kurotsuchi Mayuri.

— Je suppose que vous ne me faites pas une visite de courtoisie ?

— Ne soyez pas hypocrite, je vous prie. J’ai lu votre message… Où se trouve ma famille ?

Le ton était faussement calme.

— Oh… du calme, insolent ! Ta famille est en lieu sûr, jusqu’à ce que tu accomplisses ta mission.

Le roux fronça les sourcils un peu plus.

— Pourquoi avez-vous besoin de séquestrer ma famille ? Je suis votre vassal et vous n’avez qu’à m’ordonner et j’exécuterai vos ordres.

— Cette mission est, disons… très particulière… et délicate. De plus, j’ai besoin de toutes tes compétences.

Le jeune homme scruta le visage et s’attarda sur les yeux violets qui le jaugeaient également de toute sa hauteur. Un ricanement sinistre se fit entendre dans la pièce, pour s’arrêter aussi rapidement qu’il avait commencé.

Ichigo commençait à se méfier et à se sentir vaguement mal à l’aise. Il détestait ce type, mais son père lui avait porté allégeance, comme tous les petits seigneurs des environs. Ichigo serra la mâchoire en attendant la suite des événements qui ne seraient, visiblement, pas à son goût.

— Qui aurait cru qu’un homme aussi frêle et aussi jeune puisse être le plus redoutable de mes assassins ? Comme quoi, l’habit ne fait pas le moine et c’est sûrement parce que tu as un visage d’ange que tous t’accordent leur confiance… Enfin bref ! Kurosaki… la mission que je vais te confier est la suivante… Je t’ordonne de tuer le roi d’Eltaran… Shinji Hirako !

Les yeux du jeune homme exprimèrent l’incrédulité.

— Pardon ?

La voix était rauque et mal assurée.

— Tu m’as bien compris… inutile de me faire répéter. Ta mission sera de supprimer ce gêneur d’Hirako qui a décidé de se mêler de mes affaires !

— C’est impossib…

— Oh… oh… j’ai failli entendre le mot « impossible »… Sache, jeune crétin, que si tu ne t’exécutes pas, je fais supprimer ta famille jusqu’à la branche la plus éloignée et je supprimerai également le château et les terres appartenant à ta famille. Tu n’as aucun choix !

Les yeux ambrés étaient allumés par un brasier. La haine que pouvait y lire Kurotsuchi amena sur ses lèvres un rictus moqueur. Le duc se pencha en avant et déclara :

— J’aime ce que je lis dans ton regard… Utilise ta colère et ta haine contre mon ennemi ! Tu peux disposer…

Ichigo resta un instant figé… puis, voyant l’homme se redresser et contourner son bureau pour s’approcher de la cheminée et profiter de son confort, l’ignorer superbement. Telle une ombre, le jeune homme quitta les lieux et fulmina.

Tuer le roi était comme signer son propre arrêt de mort ! Enfin, il valait mieux la sienne, unique, que celle de tout son clan. Et le roi d’Eltaran était considéré comme le plus dangereux des guerriers. En tant qu’assassin, il le savait plus que quiconque.

°°0°0°°

Ichigo s’était creusé la tête pendant toute une semaine pour établir un plan afin d’atteindre son objectif, hors de portée de la plupart des mortels. En effet, le château était jalousement gardé par des hommes qui n’avaient rien de décoratif.

Tous avaient subi un entraînement pointu et avaient tous en commun le goût du sang répandu. Mais c’était du menu fretin à côté des gardes qui entouraient Hirako Shinji.

Chacun des membres de la garde royale rapprochée était connu comme un grand guerrier et expert en tortures de toutes sortes. Bref, vouloir s’approcher de ce roi si on n’y était pas invité équivalait à un arrêt de mort avant même d’avoir pu l’entrevoir.

Toutefois, Ichigo avait entre ses mains une piste intéressante. Hirako cherchait apparemment à se caser et il invitait toutes les jeunes filles du royaume à se joindre à la réception qui aurait lieu le soir même. Il avait failli ne pas remarquer le bout de papier qui traînait au sol, et ne pas le ramasser.

C’était le sceau royal à moitié effacé qui avait attiré son attention. C’était la seule piste qui restait ; Ichigo se douta que toutes les jeunes filles des environs, avides de pouvoir, avaient placardé l’invitation dans leur chambre.

Ichigo jeta un dernier coup d’œil à sa physionomie.

Habillé d’une robe longue et semi-transparente, où étaient tissés des fils d’or et d’argent en des formes spiralées complexes, Ichigo avait triché sur la poitrine en utilisant un corset lui permettant d’avoir un léger renflement. Il portait de longues boucles qui accentuaient la gracilité naturelle de sa nuque ; ses traits, délicatement maquillés, permettaient de faire ressortir l’or de ses yeux. La longue chevelure orange était remontée en un chignon simple et sophistiqué.

Ichigo l’avait poudrée pour atténuer sa couleur flamboyante et l’avait rehaussée de perles fines. Des mèches avaient été savamment tirées et bouclées pour allonger encore le cou du jeune homme. De fines sandales chaussaient ses pieds, dont les ongles avaient été peints. Les lanières remontaient le long de ses mollets fins.

Le jeune homme était devenu la plus belle femme qu’aucun homme n’avait contemplée de toute sa vie. C’était la première fois qu’Ichigo montrait ce visage à découvert. Généralement, ceux qui voyaient son visage « féminin » étaient ses cibles. Cette fois-ci, il devait s’en servir devant un grand nombre de personnes.

Le jeune homme attrapa son éventail et l’agita dans un mouvement gracile et aérien, puis le posa devant sa bouche pour ne laisser paraître que ses yeux, auxquels il donna un air mystérieux. Cela devrait suffire à attirer l’attention du roi… Il l’espérait de tout cœur.

Quelquefois, les hommes avaient des goûts quelque peu incompréhensibles pour lui. Pourvu que ce roi soit normalement constitué. Ichigo soupira et finit par quitter son appartement pour se rendre à la réception.

°°0°0°°

L’arrivée d’Ichigo fit sensation. Tous les regards se posèrent sur cette jeune fille exquise. Les gentilshommes présents avaient tous eu un coup de cœur. Le roux se cacha en partie le visage derrière son accessoire, qu’il agitait doucement devant lui. Il ne se sentait pas particulièrement anxieux.

En fait, il avait l’habitude des situations les plus abracadabrantes. Que ce soit sur un navire, dans un hôtel, une ruelle sombre, une grande demeure… ou un champ de bataille, il avait un self-control qui lui permettait d’éliminer toutes ses victimes.

Ses yeux exercés repérèrent les gardes et les espions dans la pièce. Ils étaient nombreux, preuve qu’ils ne négligeaient aucun événement, et encore moins celui-ci. Le roi n’était pas encore arrivé et Ichigo se décida à faire le tour de la pièce pour trouver toutes les issues qui pourraient lui être nécessaires.

Nombre d’hommes se plantèrent devant lui et, avec une grande dextérité, il réussit à s’en débarrasser sans en avoir l’air. Toutefois, il se fit coincer par un grand type avec des fleurs rouges attachées dans ses longs cheveux noirs.

— Que voyons-nous là ? Une magnifique créature qui réussit à se débarrasser de tous ces courtisans en quelques secondes ! Vous ne devez pas être du genre farouche… ou tout au moins êtes-vous experte…

— Je ne sais pas si je dois prendre vos paroles pour un compliment… déclara Ichigo entre ses longs cils, reprenant froidement. Maintenant, excusez-moi…

— Oh… oh… jeune fille. Vous avez raison, je suis un mufle. Reprenons depuis le début. Je m’appelle Shunsui Kyouraku et je suis un des gardes royaux.

— Et vous perdez votre temps à batifoler avec une fille ?

Ichigo n’en croyait pas ses oreilles.

— Aaaahhhh… mon problème, c’est que lorsque je vois une superbe créature dans votre genre, j’en oublie tout…

— Imbécile !

— Pardon ?

Ichigo s’était éloigné et réussit à mettre de la distance entre eux. Le roux finit par se replier sur la terrasse du palais. Il maugréa contre ce type collant. Il allait faire foirer son plan. Déjà qu’il n’avait pas beaucoup de marge ; mais en plus, s’il devait se coltiner un garde royal… il n’avait pas fini !

C’est en marmonnant qu’Ichigo se retrouva devant la balustrade qui donnait sur un magnifique jardin où des fontaines réussissaient à faire parvenir le doux bruit de l’eau qui ruisselait. Ses ongles longs tapotaient, impatients, le parapet. Son regard se fit lointain et Ichigo se tourna pour regarder la façade en pierre blanche savamment ouvragée.

Contrairement au château de Kurotsuchi qu’il avait l’habitude de voir, celui-ci ressemblait à une espèce de gâteau monté, avec de délicates fresques identiques à de la chantilly. Il ne ferait pas le poids contre une attaque ennemie. C’était un château de plaisir, et non de défense.

Une voix moqueuse fit sursauter le roux.

— Qu’est-ce que je vois ici ? Un ange tombé du ciel ?

Surpris, le jeune homme baissa les yeux et croisa le regard d’un homme blond, somme toute ordinaire, si ce n’était ses vêtements, qui laissaient sous-entendre un haut rang social.

— Je vous avais aperçu tout à l’heure et je désespérais de vous croiser… Vous savez vous faire désirer… princesse…

Ichigo allait dissimuler la partie basse de son visage, mais, à sa surprise, le blond s’était retrouvé devant lui sans qu’il ne l’ait vu faire un seul geste. Une main chaude se posa doucement sur l’avant-bras ganté.

— Non… ne le faites pas… vous êtes si jolie ! Jamais je n’aurais imaginé qu’il puisse exister une aussi belle femme dans tout mon royaume.

Le roux faillit s’exclamer, mais se mordit la langue. Son cœur s’était mis à battre un peu plus vite. Ainsi, cet homme était sa proie ? Jamais il n’avait imaginé que le roi d’Eltaran fût aussi quelconque. Il répondit toutefois, maître de lui-même :

— Vous me flattez, Votre Majesté…

— Réellement ? J’en doute… Un millier d’hommes ont certainement dû vous le dire…

Pas autant que vous semblez le penser…

— Peut-être que votre beauté les effraie…

— Heureuse de constater que vous ne semblez aucunement impressionné… Votre Majesté.

— En plus d’être belle, vous n’avez pas oublié d’avoir un cerveau ?

Ichigo haussa un sourcil. Il n’avait rien dit d’extraordinaire… Soudain, il se sentait mal à l’aise. Il n’aurait su définir en quoi : c’était confus et abstrait pour lui. Ses yeux qui l’observaient, et cette main qui était toujours posée sur son avant-bras…

— Excusez-moi, Majesté… mais… je voudrais récupérer mon bras…

Hirako posa son regard sur le tissu qu’il étreignait toujours. Quelque chose avait attiré son attention sur cette femme. Non pas sa beauté inouïe : c’était autre chose, mais il ne savait pas déterminer son malaise avec des mots. C’était comme s’il avait la solution sur le bout de la langue sans pour autant parvenir à mettre la main sur ce qui le chiffonnait.

Le parfum de cette rousse était grisant également, et il ne se lassait pas de respirer son odeur. Son cœur, d’ailleurs, lui signifiait avec insistance qu’il voulait et désirait cette beauté.

Il fit glisser ses doigts le long de la dentelle pour parvenir aux doigts nus et les porter à ses lèvres. À son étonnement, la rousse semblait insensible. Shinji se savait commun, mais il troublait tous ceux ou celles qui l’approchaient. Toutefois, cette fois-ci, la belle n’était pas une proie facile, et plus difficile encore, vu le regard presque glacé qu’elle porta sur lui. Cela l’amusa au plus haut point.

— Aimeriez-vous vous promener avec moi dans mes jardins ? J’ai vu que vous les admiriez…

Voyant une excellente occasion de se retrouver seuls, Ichigo accepta…

— Je ne connais pas votre nom…

— Ichigo…

— Tout court ?

Ichigo se rendit compte que le roi était plutôt ironique, mais il n’avait aucunement l’intention de lui donner son nom. Le fait qu’il lui donne déjà son vrai prénom…

Le couple s’aventura plus profondément dans le jardin et le roux sentait la présence discrète de gardes. Comment allait-il s’y prendre pour…

La réponse ne tarda pas… ils entrèrent dans un labyrinthe. Le roux se posa la question : le roi n’avait-il pas saisi ses intentions ? Apparemment non, car il discutait calmement… et brutalement disparut de son champ de vision. Ainsi, il voulait jouer à cache-cache ?

Le roux fit lentement le tour de lui-même. La nuit noire ne laissait rien entrevoir à deux mètres. Les haies, plus hautes que la normale, laissaient planer une ambiance surnaturelle. Un léger brouillard se levait au ras du sol, dû à la condensation de l’atmosphère. Pour un peu, Ichigo se serait attendu à entendre hululer une chouette. Mais aucun son ne lui parvenait à part celui de sa respiration, très calme.

— Votre Majesté ?

Aucune réponse ne lui parvenait. Lentement, le jeune homme tira de ses cheveux une de ses barrettes en perles fines qui retenait sa longue chevelure. Il appuya discrètement sur un mécanisme qui allongea cette dernière et fit volte-face pour arrêter une attaque qui avait lieu dans son dos.

— Pas mal pour une courtisane… Qui t’envoie ?

— Je ne faisais que me défendre…

— À d’autres ! J’ai toujours eu un excellent instinct sur les gens que je rencontre et toi, tu as éveillé ma curiosité pour je ne sais quelle raison…

Le couple resta un instant dans une position où l’un d’entre eux était en posture d’attaque et l’autre de défense. Le roi ricana…

— Nous allons voir si tu es ce que tu prétends être…

Shinji retira alors un poignard caché sous sa veste blanche et le pointa vers le roux qui, maintenant, était au pied du mur. De toute façon, qu’importe pour lui. Un léger sourire se forma sur les lèvres du roux, qui retira de son propre costume un fin coutelas ciselé. Il aurait pu passer pour un gadget, mais il était tellement effilé qu’il pouvait trancher à peu près n’importe quoi.

— Tu montres ton vrai visage ?

— Je ne suis pas certain que vous le connaîtrez vraiment…

— Réellement ? ironisa le blond, excité.

Shinji attaqua le premier et tenta une tactique de pas rapides, mais Ichigo était rompu à ce genre de feintes et il esquiva sans problème. En revanche, lorsqu’il vit une ouverture, il plongea immédiatement et le roi eut une estafilade au visage.

— Oh… je vois qu’il ne faut pas te prendre à la légère…

Ichigo ne répondit rien. Il se concentrait uniquement sur le combat. Le roi était plus fort qu’il ne l’avait imaginé. Normalement, il visait sa gorge, et non son visage ; et ce n’était pas une estafilade qu’il aurait dû faire. Les deux hommes s’observèrent un instant avant de reprendre le combat. Ils se rendaient coup pour coup et se rendirent compte qu’ils étaient aussi forts l’un que l’autre. Aucun des deux n’arrivait à prendre l’avantage.

— Tu n’es pas très bavarde… Ichigo…

Le jeune homme vit, au moment où il allait répondre, un assaut dont il ne vit pas l’esquisse. Il réussit juste à reculer, ce qui entraîna sa chute ainsi que celle de Shinji sur lui. Le crâne du roux cogna violemment sur le sol et le jeune homme eut l’impression de voir trente-six chandelles. Shinji était allongé de tout son long sur le corps de la jeune femme… ou plutôt…

— Incroyable… tu es un… homme !

Les yeux ambrés se posèrent sur le visage du roi qui se trouvait à peine à quelques centimètres du sien. Ichigo se rendit compte de la position indécente dans laquelle il se trouvait. Il rougit violemment et marmonna :

— Il fallait bien que je trouve un moyen de vous approcher…

— Pour m’assassiner ? ironisa Shinji.

Les deux visages étaient toujours aussi proches l’un de l’autre et les bras du blond entouraient le corps du roux, toujours allongé. La position très intime mettait mal à l’aise le jeune homme, qui était toujours vierge, dû à une timidité maladive lorsqu’il tombait amoureux.

Ses yeux se baissèrent et son regard cherchait un échappatoire devant la lueur moqueuse qui brillait dans ceux de son souverain.

— Exact…

— Tu sais que tu es condamné ?

— Oui…

La voix d’Ichigo s’était faite faible. Ses pensées couraient vers les membres de son clan, condamnés. Il était sûr que Kurotsuchi, maintenant, voudrait tuer sa famille car il avait échoué.

— Pourquoi ?

Surpris, Ichigo leva les yeux vers le blond et, toujours gêné par la position, demanda d’une voix rauque :

— Majesté… pourriez-vous vous… reculer…

— Je me sens très bien dans cette position…

Shinji adorait l’air embarrassé de son assassin. Ses rougissements lui paraissaient irrésistibles et sa voix plus sourde avait un effet sur lui des plus inattendus. Il aurait dû le tuer, mais… il était en train de tomber amoureux de son meurtrier maladroit.

— Donc… pourquoi dois-tu me tuer ? Tu t’es levé ce matin et tu as décidé de mettre fin à ma vie car tu n’avais aucune chance de pouvoir devenir ma femme ?

— Pardon ?

— Tu as très bien compris… alors ?

— …

— Tu me dois la vérité ! Qui t’a ordonné de me tuer…

— Si je vous le dis… ils vont mourir…

— Qui ?

— Je vous en prie…

— Non ! Je veux connaître la vérité ! De toute façon, pour le temps qu’il te reste à vivre…

Ichigo leva brutalement la tête vers Hirako et leurs regards se rencontrèrent. Le roi arborait toujours son expression moqueuse, qui le rendait si maladroit. Après quelques minutes de silence, Ichigo avoua :

— Mon clan… si je ne vous tue pas, tout mon clan disparaîtra, et les terres de mes ancêtres aussi. Mon père, ma mère et mes sœurs sont détenus en gage. Je n’ai pas le choix. Si vous n’êtes pas mort rapidement, ce sera le cas pour ma famille jusqu’à la branche la plus éloignée.

Shinji se redressa et se remit debout. Il s’épousseta et observa le jeune homme, qui se redressait aussi dignement que possible. Dans son regard et son attitude, Shinji voyait l’indécision. Il avait l’air de tenir à sa famille, mais semblait incapable de le tuer.

— Tu m’as l’air très doué avec les armes…

— Je fais partie des troupes…

Ichigo savait maintenant qu’il en avait trop dit et continua d’une voix lasse :

— Je fais partie des troupes d’élite du duc Kurotsuchi. Le duc vous ayant prêté allégeance, je vous ai servi à plusieurs reprises, mais sans jamais vous approcher.

— Tiens donc… Kurotsuchi… Je me disais bien que ce tordu ferait quelque chose quand je fouillerais dans ses petites magouilles, déclara Hirako, pensif.

Un bref silence s’installa et Shinji déclara…

— Je te laisse d’autres chances de m’assassiner d’ici les prochains jours. Si tu n’y arrives pas… je te ferai assassiner également !

Le jeune homme observa, très surpris, son souverain.

— Mais…

— De plus, je vais te faciliter la tâche. Je vais te présenter comme ma favorite. Tu me suivras partout et tu dormiras dans le même lit que moi.

La mâchoire du roux se décrocha et il se demanda si c’était un canular. Ichigo remit en place sa robe, nerveusement, et chuchota :

— Je ne saurais pas me faire passer pour une femme pendant quelques jours…

— C’est ton problème, pas le mien. Maintenant… Ichigo, ma très chère… accompagne-moi à ce bal et annonçons la bonne nouvelle…

Shinji tendit son bras vers Ichigo, qui croyait toujours à une plaisanterie. Hirako haussa un sourcil moqueur et déclara :

— Vous n’allez pas me dire, ma mie, que vous allez laisser échapper pareille occasion ?

Ichigo scruta quelques secondes le visage du roi et, finalement, posa une main sur le bras de Shinji. Ce dernier ricana légèrement et le couple rejoignit, après un bref arrêt devant une glace pour que le roux puisse se réajuster, le bal.

Le roi annonça d’une voix forte et enjouée qu’il avait trouvé l’élue de son cœur et qu’il fallait considérer Ichigo comme sa promise. Tous applaudirent chaleureusement la nouvelle tandis que la fiancée fulminait. Enfin, quoi qu’il en soit, cette mascarade ne durerait que quelques jours… et cette idée assombrit son humeur, pour il ne savait quelle raison.

°°0°0°°

Ichigo écoutait la respiration paisible du roi. Comme l’avait dit son souverain, ils dormaient ensemble. Ce dernier avait fait apporter un pyjama pour le jeune homme. Il n’avait fourni aucune explication. Ichigo était resté figé dans la chambre royale. Elle était richement décorée de lourdes tentures. Le lit imposant était moelleux et couvert d’édredons en duvet.

De lourds rideaux de velours rouge encadraient le lit. Une cheminée où se consumait un feu donnait une note très intime à la pièce. Les pieds du roux marchaient sur des tapis aux motifs épurés, mais dont ses plantes s’enfonçaient sous l’épaisse laine brocardée. Bref, cette pièce était un véritable nid d’amour comme Ichigo se les imaginait !

Pourtant, Shinji ne faisait nullement attention à lui. Le roi s’était soustrait à sa vue dans une pièce attenante où il était parti faire ses ablutions. Son souverain était une énigme pour Ichigo. Il se comportait avec lui avec une extrême bienveillance. Pourtant, il était son ennemi… Il aurait dû le tuer. Qu’est-ce que cela voulait dire ?

Immobile dans la pièce, lorsque Shinji rentra, ce dernier fit, ironique :

— Tu as l’intention de prendre racine ?

— N… non…

Malgré lui, le jeune homme était impressionné.

— Je te permets de te servir de ma salle de bain personnelle, mais veille à ne pas faire de bruit en revenant, je dormirai.

Et sans attendre la réponse du roux, Shinji se coucha.

Ichigo finit par s’enfermer dans la pièce personnelle du roi et se lava tout en se demandant comment il en avait pu arriver là. Pour lui, c’était un jeu d’enfant d’éliminer quelqu’un…

Alors pourquoi ?

Et puis, soudain, il en eut assez de ses tergiversations. Il éliminerait le blond le soir même. S’il voulait jouer avec le feu pour le troubler… il se rendrait compte que lui ne le prendrait pas pour un jeu.

De retour dans la chambre, Ichigo se dirigea vers le lit et sortit une épingle qu’il avait enlevée plus tôt pour libérer sa longue chevelure. Il dirigea l’objet contondant vers le cœur du souverain et, d’un geste précis et vif, plongea l’arme… mais sa main se retrouva bloquée.

Il se retrouva plaqué contre le matelas sans qu’il ne sache comment il en était arrivé là. Shinji était assis sur lui, le visage à quelques centimètres, encore une fois.

— Tu te répètes et tu n’es pas très original dans tes méthodes…

— Je fais ce que je peux avec ce que j’ai…

— Essaye les oreillers.

— J’y songerai.

— Maintenant, laisse-moi dormir. Demain, j’ai un conseil des ministres des plus importants.

Ichigo ne répondit pas. Il était là pour le tuer, pas pour obéir à ses ordres ! Pourtant, la mine renfrognée du roi eut un effet inattendu sur lui. Il hocha simplement la tête.

Shinji descendit du corps sous lui et Ichigo se releva pour contourner le lit et se glisser à son tour sous les draps. Shinji dormait à poings fermés, à sa surprise. Le jeune homme finit lui-même par s’endormir.

Le lendemain matin, le jeune homme fut réveillé par une voix douce et féminine :

— Madame… nous vous avons apporté des vêtements et tout votre nécessaire de toilette. Le roi a demandé à ce que vous soyez à sa table ce midi.

Ichigo se redressa comme un ressort, les draps serrés contre lui. Mais il vit que les tentures avaient été tirées.

— Sa Majesté a précisé que vous souhaitiez vous vêtir seule. Si vous aviez besoin de quoi que ce soit, veuillez tirer sur le cordon à côté de votre coiffeuse.

Le jeune homme entendit alors le froissement du tissu, et le bruit sec, mais discret, d’une porte qui se ferme. Ichigo se leva et se demanda comment il avait pu dormir autant. Habituellement, son sommeil était léger. Comment avait-il pu dormir aussi profondément ?

Le roux se dirigea vers le cabinet de toilette et vit qu’un nécessaire supplémentaire avait été posé pour lui en face de ceux du roi. Ichigo vit même un rasoir… et un sourire amer vint s’inscrire sur son visage. Condamné à vivre ses derniers jours comme une femme… c’était ironique, et en même temps logique.

Abandonnant ses idées moroses, il entreprit de faire sa toilette et de se raser consciencieusement. Il peigna ses cheveux, qui tombaient à peu près à la même longueur que ceux du roi, au milieu du dos. À part sa mèche rebelle, devant, qu’il avait toujours du mal à discipliner et qui partait toujours en pétard.

Ichigo entra dans la chambre et se dirigea vers le banc où sa tenue avait été posée. Des vêtements coûteux et féminins. Quoique, en y regardant de plus près… Ichigo vit qu’un pantalon avait été ajouté. Le roux enfila la robe légère et passa son pantalon.

Il s’observa dans la glace un moment. C’était féminin par les couleurs et les motifs ; pourtant, les plis étaient sobres et la coupe pratique. Le pantalon donnait une note un peu plus masculine sans pour autant révéler sa véritable nature. La robe, qui s’entrouvrait à chaque pas, ne laissait voir qu’un pantalon blanc.

Le jeune homme vit que Shinji avait fait apporter des sandales blanches, simples et sans talons. En les enfilant, le roux se sentit tout de suite à l’aise. Le roi avait pensé à tout, et en un minimum de temps. Comment faisait-il ? Pour finir, Ichigo se maquilla avec un soin particulier. On verrait pour la première fois son visage en plein jour. Pourvu que personne ne remarque quoi que ce soit.

Un léger coup à la porte le fit sursauter.

— Puis-je entrer ?

— Faites…

La porte s’ouvrit et une servante, habillée comme une lady de campagne, s’inclina devant lui. Lorsque le regard d’Ichigo se posa sur la poitrine généreuse, il se serait presque senti rougir. Il remonta péniblement jusqu’à rencontrer des yeux bleus, malicieux.

— Vous êtes très belle… On m’avait parlé de votre beauté… mais c’est bien en dessous de tout ce que j’avais imaginé. Je suis Matsumoto Rangiku et je suis votre servante personnelle.

— Pardon ?

— Le roi ne veut pas que vous restiez seule en ces murs. Enfin, quand vous n’êtes pas ensemble. Il est un tantinet jaloux, je dirais…

Jaloux ? Ichigo faillit éclater de rire. C’était plutôt un chien de garde qu’il avait placé entre eux.

— Vous êtes prête ?

— Oui…

La rousse adressa un immense sourire au jeune homme et déclara :

— Veuillez me suivre, le roi doit être impatient que vous le rejoigniez à table.

Ichigo se rendit compte qu’il était affamé, mais n’en laissa rien paraître. Sans rien dire, Ichigo emboîta le pas à Rangiku, qui se fit un plaisir de l’abreuver d’anecdotes sur le roi, le château et les gardes avec lesquels elle semblait flirter plus qu’à l’ordinaire. Que ces derniers soient filles ou garçons, d’ailleurs. Par la même occasion, cette dernière lui envoya une proposition non dissimulée. C’était quoi, ce château de débauche ?

Ils arrivèrent, après une marche interminable pour le jeune homme, qui n’avait pas l’habitude d’un tel gigantisme, devant deux portes de belle taille que Rangiku poussa pour déclarer :

— Ichigo Shiba-sama est arrivé…

En entendant son nom, le jeune homme sursauta. C’était quoi ce nom dont on l’avait affublé ? Puis il se figea en voyant la table où se tenait une quarantaine d’hommes en armes. Les yeux du jeune homme se plissèrent. C’était quoi… un test ?

Ichigo s’avança gracieusement en voyant le geste qu’Hirako fit, désignant une place à côté de lui. Shinji l’observait entre ses paupières mi-closes et eut un sourire onctueux qui horripila le roux, qui pourtant s’installa sans un mot à la place désignée.

Poussant le vice jusqu’au bout, Shinji attrapa les doigts fins de la belle et les porta à ses lèvres. Son regard menaçant, voilé par ses longs cils, lui fit apprécier la situation cocasse.

Ichigo était magnifique en fille. Quoique, le matin même, il avait apprécié de contempler tout son saoul le visage endormi du jeune homme. Même sous les traits d’un homme, il possédait un charisme peu commun. Sans honte, il avait aussi admis avoir voulu le posséder. Mais… il voulait plus.

Il lui avait injecté la veille, quand Ichigo l’avait agressé, un anesthésiant par l’intermédiaire d’une aiguille. Ainsi, il était sûr d’avoir une nuit tranquille et pourrait aviser, au petit matin, ce qu’il devrait faire de ce joli fardeau. C’était lui-même qui s’était encore fourré dans une situation compliquée. Il l’admettait, mais franchement… le jeu en valait la chandelle.

Son cœur s’était mis à battre furieusement en voyant Ichigo entrer quelques minutes plus tôt. Tous ses vassaux s’étaient tus en voyant la jeune femme d’une beauté éblouissante à la porte, alors qu’ils étaient prêts à s’écharper quelques secondes plus tôt.

Son cœur s’emballait maintenant à l’idée que le jeune homme allait rester à ses côtés. Mais comment sortir de cette impasse ?

— Vous nous aviez caché cette merveille, Votre Majesté… fit la voix d’Aïzen, moqueuse.

— C’est un plaisir incomparable que de manger en compagnie si féminine… déclara Ukitake en levant son verre vers la rousse.

— Très charmante… confirma Grimmjow avec un sourire moqueur au coin des lèvres.

Bientôt, un déluge de compliments vint fleurir sur toutes les bouches et Ichigo se crispa insensiblement. Il n’avait jamais prévu de faire tomber toute une galerie de nobles. Sauf l’un d’entre eux, apparemment, qui l’avait fixé brièvement avant de contempler, stoïque, son verre.

Hirako s’énerva légèrement :

— Je vous signale que vous parlez de ma fiancée… Et en tant que telle, je vous demande de garder une certaine distance. De plus, je pense qu’elle doit être horriblement gênée par toutes vos attentions…

Tous se turent, mais tous fixaient Ichigo, qui rougit à sa grande honte. Il en était mortifié. Et il sentait vaguement que son souverain gardait son calme avec grande difficulté.

Bientôt, le repas fut servi et Ichigo se sentit soulagé : tous se concentrèrent sur leurs assiettes et parlaient, maintenant, politique. Le roux se servit et prit garde, malgré son appétit, de ne pas trop garnir son assiette. Il mangea avec une délicatesse que n’auraient pas reniée les femmes les plus nobles du pays.

— Vous savez parfaitement bien vous maîtriser… vous m’impressionnez ! souffla Shinji.

Ichigo haussa un sourcil et observa le roi. Ce dernier s’était penché sur lui et continua :

— Si je ne connaissais pas la vérité… je serais véritablement bluffé. Vous êtes totalement exquise…

Le roux foudroya du regard le blond et rongea son frein. Il aurait certainement une occasion de lui faire regretter.

Le dîner se passa sans incident majeur et Shinji sortit de la salle à manger accompagné d’Ichigo à son bras. Le jeune homme était mortifié et, une fois seuls dans une des pièces des appartements royaux, Ichigo bondit sur le blond pour lui faire sa fête. Tout le mobilier qu’il trouva sous la main vola dans la direction du roi. La colère du roux explosa.

— Mais qu’est-ce qui vous prend de me considérer comme une fille ?

— Aux yeux de tous, vous en êtes une et c’est de votre faute si vous en êtes arrivé là ! Et tu es particulièrement craquant en fille…

— Salaud !

Ichigo retira une épingle empoisonnée dans ses cheveux et visa le roi, qu’importe l’endroit où il le blesserait. Toutefois, Ichigo se retrouva face contre sol et son bras tordu derrière son dos. Un genou entre ses omoplates.

— Tu te laisses distraire par ta colère… tu fais un piètre assassin…

La voix du roi était presque déçue.

— Comptes-tu échouer lamentablement à toutes tes tentatives ? Pourtant, tu es vif… je ne vois pas pourquoi tu n’arrives pas à m’assassiner…

Shinji relâcha le roux, qui se roula sur le sol en grimaçant. Ichigo se massait le bras et se demanda si ce dernier n’était pas déboîté. Hirako tomba à genoux à côté du roux et caressa du bout des doigts le visage aux traits réguliers.

— M’aimerais-tu ?

Les yeux d’Ichigo s’écarquillèrent et il voulut repousser la main du blond, mais cette dernière attrapa sa nuque et la bloqua fermement. Le visage de Shinji s’approchait inexorablement de celui du jeune homme, qui essayait de le repousser vainement :

— Ne racontez pas n’importe quoi, Votre Majesté…

— Je n’en suis pas si sûr…

Et avant qu’Ichigo puisse objecter une nouvelle fois, Shinji effleura les lèvres du jeune homme, qui parut tétanisé.

— Je crois que tu n’as pas pu m’assassiner hier parce que tu m’es fidèle en tant que sujet… mais aussi que tu es tombé amoureux de moi. Je sais qui tu es, Ichigo Kurosaki…

La voix du roux était à peine un murmure, mais les yeux du jeune homme exprimaient un tout autre langage auquel Hirako ne put résister. Il l’embrassa avec une tendresse légère mais, à sa surprise, Ichigo répondit à sa caresse esquissée. Deux mains happèrent le revers de sa veste et Shinji sentit son cœur cogner plus fort et le baiser qui devait être doux devint passionné.

Ichigo avait tiré son roi contre lui et ils se retrouvèrent allongés à même le sol. Leurs cœurs battaient furieusement l’un contre l’autre. Le roux ne pensait plus : il voulait juste profiter de ces instants volés. C’était son premier baiser. Jamais il n’avait ressenti pareille émotion de toute sa vie.

Son père l’avait entraîné très jeune et, rapidement, il avait été repéré comme un combattant hors pair. On l’avait poussé dans une unité spéciale où, bientôt, on lui apprit toutes les techniques d’assassinat. Ichigo avait développé son physique pour le transformer en femme, afin d’approcher plus facilement ses victimes et de disparaître sans jamais se faire remarquer.

Jamais, il n’avait ressenti l’amour… il n’avait appris que la haine, le goût amer du sang et du meurtre.

Les caresses dont le roi le couvrait étaient les premiers signes d’affection qu’il recevait. Ichigo gémit lorsque Shinji repoussa sa veste pour faire apparaître la chair nue de son épaule qu’il grignota avec délectation. Les doigts du jeune homme se perdirent dans la masse soyeuse blonde et il se délecta de faire glisser entre ses phalanges les mèches dorées.

La porte s’ouvrit brutalement et la voix de Matsumoto se fit entendre :

— Majesté… j’ai perdu Shi… oh… je vous prie de m’excuser. Je n’avais pas pensé que vous auriez séquestré Ichigo-sama alors qu’on vous attend pour… pour…

— Rangiku… ferme-la et déguerpis !

Shinji se redressa sur les coudes et foudroya la rousse du regard. Cette dernière partit dans un gloussement et Ichigo se sentit mortifié.

— Je peux jamais avoir la paix dans mon propre château…

Ichigo fit un mouvement pour se soustraire à l’étreinte qui le plaquait toujours au sol. Mais Shinji attrapa le menton du jeune homme.

— Tu ne m’as pas répondu…

Le roux observa quelques instants le roi et murmura :

— Je… ne pourrais pas vous laisser en vie…

— Pourquoi ? Pour ta famille ?

Un sourire éclaira les traits du roi, qui se redressa et tendit une main au roux, qui l’ignora. Ébranlé par ce qu’il venait de découvrir en lui.

Shinji s’en rendit compte et dit au jeune homme :

— Je te laisse réfléchir à ce qui vient de se passer entre nous. Pour ce qui est de Kurotsuchi… crois-tu que je vais laisser cet homme gouverner ma vie ?

— Mais…

— Pas de « mais »… j’avais déjà prévu de longue date de régler mes problèmes avec cet homme. Tu n’as fait qu’avancer l’horloge de sa chute. Je dois te laisser… rejoins-moi tout à l’heure dans ma chambre…

Ichigo rougit en songeant à ce que cela pouvait induire. Mais Hirako avait déjà quitté les lieux.

Le jeune homme resta un instant figé et entendit derrière lui la voix de Rangiku.

— Je suis désolée d’avoir interrompu votre tête-à-tête… mais ils l’attendaient tous avec impatience. Ils devaient être aussi jaloux de la chance qu’a le roi de pouvoir approcher une aussi belle femme que vous…

Le roux remit de l’ordre dans sa tenue et n’osa pas se retourner. Ichigo se demanda si son maquillage avait tenu. Ses mains tremblaient et Ichigo n’avait aucune envie de s’exprimer.

Rangiku s’inquiétait du comportement de la jeune femme et s’approcha doucement. Lorsque leurs yeux se rencontrèrent, la détresse des yeux ambrés la figea.

— Quelque chose t’a perturbé, mon poussin ?

Ichigo haussa un sourcil et maugréa :

— Je ne suis pas un poussin… et j’ai besoin de prendre l’air !

Le roux quitta les lieux et repassa dans sa chambre. Il se changea pour être totalement à son aise et passer inaperçu, chose qu’il ne pouvait pas faire en ayant cette robe sur le dos.

La détermination brillait dans son regard. Après tout… si quelqu’un devait s’occuper de Kurotsuchi, autant que ce soit lui : c’était sa famille ! Mort pour mort, autant tenter le tout pour le tout !

°°0°0°°

Une fois hors de la ville, Ichigo jeta un bref regard en arrière vers le château. Un pincement au cœur l’étreignit en songeant qu’il ne reverrait plus Shinji Hirako. Le jeune homme avait complètement transformé son apparence, le rendant méconnaissable à ceux qui l’avaient croisé à la cour. Ichigo harponna son cheval et quitta les lieux, la rage au ventre.

Furtivement, Ichigo se dirigea vers le château-fort de Kurotsuchi. Il n’avait plus beaucoup de temps et il devait agir très rapidement s’il voulait sauver sa famille. Bientôt, Ichigo se retrouva à grimper les remparts. Contrairement au château du roi, envahir ce lieu relevait de l’exploit physique. D’autant que le tordu de Kurotsuchi mettait des pièges un peu partout. Ce qui rendait sa progression lente.

La tension qu’il sentait dans son corps était comme de l’adrénaline et, lorsqu’il arriva en haut des créneaux, il glissa au sol furtivement.

Lentement, ses pieds posant à peine sur le sol, Ichigo arriva devant une des portes gardées. Avançant dans l’ombre, et subrepticement, il égorgea sa victime assoupie à son poste. Il la relâcha et la fit glisser le long de son corps. Il ouvrit la porte sans bruit et descendit à pas feutrés, telle une ombre mortelle.

Ichigo rencontra quelques obstacles qu’il élimina sans effort, ce qui le rassura sur ses capacités. Le jeune homme arriva devant les geôles, dans les tréfonds du château. Il continua son travail de sape et le sang coula à nouveau. Ichigo n’éprouvait rien : son cœur était vide et sa tête froide. Il trouva la cellule de sa famille et l’ouvrit, toujours aussi silencieux.

Isshin leva le visage et, quand il rencontra le regard de son fils, une étincelle de joie jaillit.

— Ichigo !

Tous se réveillèrent et posèrent leurs regards sur l’homme habillé en noir et dont l’expression glacée et rigide n’invitait pas à la discussion.

— Que fais-tu ici ?

— Cchhhuuuuuuttttttttt ! Je te libère… occupe-toi de maman et de mes sœurs.

Ichigo défit rapidement les menottes qui retenaient Isshin aux pieds et aux mains. Il les avait subtilisées au cours de sa progression, dans le couloir de la geôle, sur une de ses victimes. Le père d’Ichigo était émacié et le regard hagard.

Une fois Isshin libre, Ichigo retourna sur ses pas, toujours aussi furtif. Lorsqu’il sentit la présence derrière lui de sa famille, tous empruntèrent le couloir sombre et humide. Ichigo attrapa un couteau sur un des cadavres qui jonchaient le sol.

— Tiens !

— C’est toi qui as fait ça, Ichigo ? demanda Masaki, catastrophée.

— Je suis un assassin, maman ! Ne fais pas comme si tu ne le savais pas…

La voix froide et sèche eut l’air de claquer malgré le chuchotement. Une exclamation étouffée se fit entendre et Ichigo sentit un bras se poser sur son avant-bras. Surpris, Ichigo se retourna et posa sa lame sous la gorge d’Isshin.

— Papa… évite de me toucher en mission… si tu tiens à vivre !

Ichigo abandonna son père et monta rapidement quelques marches en colimaçon. Il fit un geste bref vers son père, qui s’occupa de sa femme et de ses filles.

Arrivé dans une portion qui permettait une sortie discrète, Ichigo chuchota à son père :

— Papa, c’est ici que nos chemins se séparent… occupe-toi de maman et des filles…

— Où vas-tu… ?

— Crois-tu qu’il va nous laisser tranquilles ? Tu rêves… je vais m’en occuper !

— Ne raconte pas n’importe quoi… le roi…

— Le roi… il voulait s’occuper de Kurotsuchi… Je le devance et je ne laisserai personne me court-circuiter.

Ichigo eut un sourire rassurant vers les membres de sa famille, qui le reconnurent plutôt sous la forme gentille qu’il arborait toujours avec eux.

— Comment connais-tu le roi ?

Le roux observa sa mère et haussa les épaules, puis s’engouffra dans un long couloir où la lumière ne lui servirait pas de couverture.

Isshin resta un instant figé, puis attrapa sa femme et ses filles et les emmena au travers de labyrinthes connus de lui. Sa famille ayant toujours fait partie de la garde rapprochée… sauf depuis l’arrivée, dix ans plus tôt, de Mayuri.

°°0°0°°

L’alerte fut donnée au moment où Ichigo grimpait l’escalier qui menait à l’appartement de sa cible. Il rencontra, au détour d’un couloir, la garde rapprochée du duc… Ichigo allait enfin savoir s’il valait quelque chose en terrain découvert. Son cœur battait plus vite, cette sensation de vivre grâce à l’adrénaline qui circulait dans ses veines…

°°0°0°°

Shinji menait ses troupes tambour battant. Il savait qu’il agissait de manière insensée et qu’aucun de ses hommes ne comprenait son comportement. Mais Ichigo, il en était certain, était parti se jeter dans la gueule du loup. Ce gamin était trop impulsif et certainement pris au piège… Pourquoi n’avait-il pas attendu qu’il se charge de Kurotsuchi dans les règles de l’art ?

Il vit, au loin, la silhouette sinistre du château se découper dans la lumière d’un soleil couchant.

Arrivé devant la grande porte, le roi constata un groupe de personnes amassé devant, silencieux, anxieux, car certains se mordaient les doigts, les yeux rivés sur les créneaux. Shinji leva les yeux et ses yeux s’agrandirent. Ichigo était en train de se battre à l’épée contre le duc honni. Son cœur s’arrêta et l’angoisse l’étreignit. Il descendit de cheval et traversa le pont-levis à pied.

— Je peux peut-être aider Sa Majesté à se rendre sur les lieux ?

Surpris, Shinji se tourna tandis que Kyouraku voulut empêcher l’homme de lui parler. Le roi fit un geste en direction de son serviteur.

— Montre-moi le chemin…

— Majesté… que faites-vous…

— Dispersez-vous dans le château et arrêtez-moi tous ceux qui se trouvent à l’intérieur ou qui vous résistent…

— Très bien…

Tous les gardes quittèrent le roi et Shinji suivit l’homme maladif, qui pourtant se déplaçait avec une aisance qu’il avait dû acquérir sur de nombreux champs de bataille.

— C’est votre fils ?

— Oui…

Leurs regards se rencontrèrent un bref instant.

— Je n’aurai pas la force de le défendre… Je ne suis plus que l’ombre de moi-même.

Shinji ne dit mot et continua sa progression.

Arrivé en haut des remparts, il vit Ichigo qui allait basculer dans le vide. Le blond sortit son épée et s’écria :

— Kurotsuchi, lâchez Ichigo… votre château est pris par mes gardes et, en mon nom, je vous demande de cesser immédiatement tout combat pour être jugé par la jus…

Ichigo bascula et Shinji hurla en se précipitant. Mayuri fut attrapé par son manteau et plongea également, la tête la première, à la suite du roux, qui croisa le regard affolé du roi.

Ichigo eut l’impression que la scène se déroulait au ralenti. Il utilisa toute sa force pour que le corps du noble passe par-dessus le sien. Puis effectua une pirouette sur lui-même et il savait que, sous lui, se trouvait une barre métallique qu’il n’aurait aucun mal à attraper… s’il avait calculé correctement.

Ses mains attrapèrent la barre qui servait à suspendre les drapeaux du château. Il effectua une figure acrobatique et se suspendit à la poutre. Il ne pourrait pas rester accroché très longtemps ; son corps martyrisé avait été poussé à bout. Le jeune homme gémit de douleur, mais la voix d’Hirako lui fit lever la tête.

— Ichigo ?

— Je suis là…

— Crétin ! hurla Shinji, mort d’inquiétude. Comment as-tu pu me faire une peur pareille ?

— Content de voir que tu te soucies de moi…

— Comment peux-tu me dire ça ? Débrouille-toi pour descendre ou monter… mais rejoins-moi !

— Hai… Majesté…

Ichigo sentait l’engourdissement le gagner et ses yeux se fermer. Le roux entendait vaguement une voix qui l’appelait, mais il était incapable de réagir aux paroles qui l’invectivaient. Tout ce qu’il voulait, c’était que tout s’arrête. Il se sentait si fatigué… et ses bras lâchèrent…

°°0°0°°

Une odeur agréable flottait dans l’air. Le parfum était entêtant et sucré. Était-il au paradis ?

Ses yeux s’ouvrirent avec difficulté ; Ichigo avait la vague sensation qu’une substance collante scellait ses paupières. Son geste d’agacement ne dut pas échapper à la personne qui se trouvait près de lui, car une voix féminine qui lui disait vaguement quelque chose s’écria :

— Vous êtes réveillé, Ichigo-sama…

Le roux réussit à ouvrir l’œil et croisa le regard bleu de Rangiku.

— Vous nous avez fait une drôle de peur !

— Où… suis-je ?

— Dans le palais du roi, bien sûr… et dans son lit !

La rousse fit un clin d’œil entendu.

— Vous auriez pu me le dire que vous étiez un homme… En fait, vous pouvez me draguer autant que vous le voulez…

— De quoi me parlez-vous ? Et qu’est-ce que je fais dans le lit du roi ?

— Vous allez vous marier dans quelques jours…

— Pardon ?

— Le roi a décrété qu’il pouvait se marier avec un homme si ça le chantait et que, de toute façon, vous avez été présenté comme sa fiancée…

Ichigo se redressa et grimaça : ses muscles le tiraillaient de partout. C’était quoi, cette farce de mariage ?

Rangiku continua son monologue. Elle restait sa femme de chambre. Ichigo était resté inconscient pendant trois jours. Kurotsuchi était mort.

D’autres seigneurs avaient été pris dans les filets par la même occasion. Le père d’Ichigo avait retrouvé ses titres et avait reçu de l’argent du roi pour restaurer son château. Il avait même demandé sa main à Isshin, qui l’avait accordée. Cette dernière phrase le fit bondir.

— Le vieux aurait mieux fait de se mêler de ses affaires…

Rangiku éclata de rire et déclara :

— Moi, je trouve ça follement romantique…

— Tss…

Ichigo se tenait debout et avait décidé de régler ses comptes avec cet idiot de souverain qui le mettait devant le fait accompli. Il s’habilla rapidement et partit à la recherche du blond, Rangiku sur les talons. Tous s’inclinèrent sur son passage en le regardant avec une curiosité non dissimulée.

— Je pense qu’il doit être à l’extérieur… suggéra Rangiku.

Le roux traversa le château et se retrouva dans la cour. Il tomba sur Kyouraku, en bas des marches, qui se tourna vers lui, surpris.

— Oh… que vois-je ? La beauté faite femme, devenue homme…

Ichigo le foudroya du regard et demanda sèchement :

— Où est le roi ?

— Fougueux ? Ou passionné ? En tous les cas… même si vous êtes un homme… je suis tout à fait d’accord pour que nous ayons une relation ensemble… Vous êtes tout bonnement adorable.

— Je dirais à croquer…

— Je dirais surtout que vous allez le laisser tranquille ! Disparaissez !

La voix de Shinji avait surpris tout le monde. Tous se tournèrent vers le monarque, qui foudroyait du regard ses serviteurs.

— Excusez-nous, Votre Majesté…

Le couple quitta le perron et Ichigo se retrouva seul à seul avec Shinji. Brutalement, Ichigo avait oublié le pourquoi de sa colère.

Hirako marmonna à l’intention du jeune homme :

— Suis-moi… Je voudrais te parler tranquillement, sans avoir une foule de spectateurs à mes fenêtres.

Ichigo se sentit mal à l’aise et suivit le roi sans mot dire. Ils marchèrent côte à côte, en silence, dans un premier temps. Finalement, Shinji rompit le silence :

— J’étais fou d’inquiétude…

— Pourquoi ? J’essayais de vous tuer.

— Tss… Si tu avais vraiment voulu me tuer, cela ne t’aurait posé aucun problème, vu le carnage que tu as semé chez Kurotsuchi… Tu n’avais aucunement l’intention de me faire du mal…

— Pourquoi… pourquoi… être venu au château ?

Les deux hommes se retrouvèrent dans le labyrinthe et Ichigo regardait le feuillage, qui n’avait plus du tout la même forme en plein jour ; même l’atmosphère était chaleureuse.

— Tu ne le devines pas ?

Le cœur d’Ichigo se mit à battre plus rapidement, soudainement. Sa bouche devint sèche. Se tournant vers Shinji, il se souvint avec acuité de son regard angoissé et de son cri lorsqu’il avait basculé dans le vide. Ils s’étaient arrêtés au milieu du chemin et s’observaient intensément. Ichigo voulut se reculer, mais Shinji glissa un doigt sous le menton du jeune homme.

— Ichigo…

La voix du roi se fit caressante, ce qui troubla un peu plus le jeune homme.

— Pourquoi n’arrives-tu pas à me l’avouer ?

— Vous avez pris une décision à ma place…

— De toute façon, tu vas être d’accord !

Ichigo voulut protester, mais la bouche de Shinji caressait celle du jeune homme. Ce dernier était bouleversé et, entre ses cils, il observa le visage sérieux du blond. Le roi chuchota contre sa bouche :

— Je t’aime, Ichigo, et il est hors de question pour moi que tu m’échappes encore une fois.

— Vous… m’aimez ?

— Tu sais… le cœur qui palpite, le soleil plus brillant, les mains moites et des idées stupides qui vous trottent dans la tête, pour vous rendre plus crétin qu’on ne l’est déjà…

— C’est ce que vous ressentez ?

— Crétin… Tu crois que je cours comme ça derrière n’importe quel inconnu ? Que je fais rentrer n’importe qui dans mon lit et que je lui donne la permission de m’assassiner par-dessus le marché ? Faut vraiment être con ! Et c’est toi qui m’as rendu plus bête que je ne l’étais déjà… Pour ça, ta punition est de m’épouser, que tu le veuilles ou pas. Je n’entendrai pas tes object…

— J’accepte !

— Tss… t’en as mis, du temps !

— Tu ne me rends pas la tâche facile non plus… maugréa le roux.

— Attends… c’est moi qui suis obligé de me déclarer alors que je vois que tu meurs d’envie de te confier…

Ichigo eut un petit rire et Shinji bondit.

— Et en plus, tu te fous de ma gueule ? Tu vas v…

Le roux s’était penché et embrassa son roi avec passion. Shinji se sentit soulagé, brutalement. Il avait eu le trac qu’Ichigo refuse en voyant son air fermé et renfrogné. Maintenant, il goûtait à ses lèvres dont il avait tant rêvé ces dernières nuits.

Ichigo se redressa à peine et murmura contre les lèvres du blond…

— Comme tu es le plus petit… c’est toi l’épouse ?

Shinji ouvrit de grands yeux et hurla :

— Dans tes rêves…

Et le couple commença à se chamailler pour une de leurs interminables disputes, qui se succéderaient aux autres.

Ils vécurent heureux, mariés… et ce fut Ichigo qui se retrouva dans une robe de mariée, ayant perdu un pari contre Shinji, qui avait lamentablement triché, tout ça pour avoir le plaisir de reluquer son homme dans un costume féminin une dernière fois.

Quoique… il avait en tête la panoplie de l’infirmière, de la soubrette et bien d’autres choses encore… mais chut… c’est un secret !


Un mot, une critique… ou un pavé, j’assume 😄 (et je lis tout !)