La part du dragon : Epilogue

Sosuke traversa la cour en grimaçant. Il porta la main à son ventre et sentit cette sensation familière sous ses doigts. À part que, cette fois-ci, il s’agissait de son propre sang. Un sourire se forma sur ses lèvres. Jotaro apparut près de lui.

— Kumiko… vous… vous…

— Laisse-moi, Jotaro…

— Mais…

— J’ai pris mes dispositions… alors laisse-moi finir comme j’en ai envie. Je n’ai plus rien qui me retienne à présent…

Jotaro rencontra le regard apaisé de son maître et surtout son premier vrai sourire depuis de nombreuses années. Le sang coulait entre ses doigts. Le wakagashira devint blême et supplia son maître :

— Ne partez pas…

— Je ne peux pas…

Sosuke fit glisser son manteau, trop lourd, brutalement, puis passa devant son bras droit. Il lui tapota l’épaule au passage et continua son chemin vers sa chambre. Sans un bruit, il ouvrit la porte de son sanctuaire. Aizen retira ses chaussures, attrapa d’une main tremblante la télécommande et alluma la télévision.

L’image se forma sur l’écran, tandis que Sosuke s’installait avec difficulté. Il n’avait pas besoin de voir les images. Il les connaissait par cœur : lui et Ichigo enlacés sur une plage de sable fin, dormant ensemble dans le même transat, jouant aux échecs… ou le ninja essayant péniblement d’apprendre quelques techniques de self-défense au yakuza. Tous ces souvenirs qu’ils avaient vécus ensemble vingt ans plus tôt sur une plage isolée d’une île paradisiaque de l’océan Indien.

Sosuke se sentit aspiré dans un tourbillon noir, mais il ne s’inquiéta pas. De toute façon, rien ne lui avait semblé plus sombre que sa vie. Bientôt, dans le mélange de ses souvenirs, il vit Ichigo s’approcher de lui en courant…

— Attendez !

Le choc de ses yeux ambre lorsqu’il les rencontra… Le jeune homme aux cheveux orange, qui venait d’entrer précipitamment dans l’ascenseur, venait de faire battre le cœur du yakuza. Il se vit intervenir : il voulait le voir de plus près. Le roux leva la tête vers lui, apparemment reconnaissant ; le sourire qu’il lui adressa, sans malice ni réserve, réchauffa une partie de son âme qu’il pensait refroidie.

— Merci !

— Je vous en prie… Quel étage ?

— Quarante-cinquième…

— Oh… nous allons au même endroit ?

Sosuke rencontra un regard si chaud, une expression si franche et si honnête… bien loin de tous ces hommes qu’il rencontrait à cet étage. Son pouls s’accéléra… allait-il pouvoir le rencontrer ?

— Je me présente… Aizen Sosuke.

— Kurosaki Ichigo !

Sosuke entendait à peine les réponses ; il était hypnotisé par la beauté du jeune homme, qui n’était pas que extérieure. L’intérieur rayonnait tout autour de lui… il avait l’impression de se retrouver devant un astre solaire. Il prenait vie sous ce regard de braise.

— Vous êtes un hôte ?

— Oui…

— Vous êtes nouveau… je… ne… vou… e… j…

La conversation continuait comme une ritournelle. C’était tellement agréable que Sosuke refusait de quitter cet ascenseur dans lequel il était monté pour retrouver l’homme de sa vie. Il savait que ce n’était qu’un rêve… encore un… mais qu’importe… Il avait tout son temps pour prendre tous les ascenseurs qu’il voulait, à présent. Il était retombé amoureux dès le premier regard…

°OoO°

L’office se passa en présence d’un très grand nombre de yakuza. Dans les premiers rangs, il était possible de voir Yuzu et Karin en compagnie de leurs maris et de leurs enfants. Jotaro, le nouveau Kumiko, avait les larmes aux yeux.

Personne ne lui avait demandé d’avoir la classe de son maître. De toute façon, il était loin d’être le seul à exprimer par les larmes la tristesse d’avoir perdu leur chef.

Une vive émotion secouait l’assistance. Isshin arriva en retard et s’excusa, mais Jotaro lui serra la main et le fit asseoir à côté de lui.

— Je suis désolé… marmonna le médecin à la retraite.

— Je vous en prie… ne vous excusez pas, Kurosaki-sama… Vous êtes ici chez vous !

Isshin tourna le visage et vit partout les mêmes larmes et le même désespoir. Lui-même se sentit assailli par l’intensité de l’instant.

La même tension qui avait été présente lors de l’enterrement de son fils. Son regard se posa sur le cercueil ouvert, qui laissait voir le visage figé d’Aizen Sosuke. Le même que de son vivant… depuis la mort d’Ichigo.

Lorsque tous sortirent du funérarium, chacun reprit sa respiration. C’est en silence qu’ils se dirigèrent vers la pierre tombale où serait enterré Aizen Sosuke, au côté d’Ichigo Kurosaki.

Isshin et Masaki avaient permis au yakuza de se faire inhumer près d’Ichigo. C’était du vivant de Masaki qu’il était venu et avait pratiqué un dogeza pour demander humblement la permission.

Masaki avait fondu en larmes, et Isshin avait accepté ; mais il lui avait demandé de tenir sa promesse. Et, malgré la douleur, Aizen avait tenu sa promesse. Il avait tenu le plus longtemps possible. Isshin se dit qu’il avait tenu beaucoup plus longtemps qu’il ne l’aurait cru possible.

Isshin songea que c’était la dernière fois, avec ses filles, qu’ils franchissaient le seuil de cette demeure yakuza. La dernière fois qu’il voyait des yakuza… Isshin sortit son paquet de cigarettes et en alluma une. Il s’était arrêté au milieu du trottoir, puis reprit sa route d’un pas paisible. Une voix masculine l’interpella :

— Papy… dépêche-toi, on va être en retard à cause de toi !

— J’arrive, j’arrive… Ichigo…

Le regard du vieil homme s’alluma en regardant son petit-fils, qui ressemblait tellement à son fils. Le fils qu’il n’aurait jamais eu. Yuzu glissa un bras autour du coude de son père.

— Voilà… la boucle est bouclée… murmura Yuzu. Enfin…

— Oui…

— Tu n’as pas mal au cœur ?

— Je pense que là où il est, il est certainement plus heureux qu’ici…

Yuzu ne répondit pas. Elle souffla juste :

— Aimer de cette façon, ce n’est pas une bénédiction… c’est comme un poison. J’enviais parfois Ichigo d’avoir été aimé de cette manière. Mais j’étais si malheureuse pour lui… Il n’a jamais été heureux, ou si peu…

— Et pourtant, tu lui aurais demandé de changer son destin, je suis sûr qu’il aurait refusé… Connaissant Aizen Sosuke comme je le connais…

— Étais-tu vraiment sûr de le connaître ?

Isshin écrasa longuement sa cigarette sur le sol, au point de disperser le pauvre mégot en poussière prématurément. L’homme songea à sa propre douleur : son fils… sa femme…

Son regard se posa sur l’adolescent qui jouait un peu plus loin à faire tourner bourrique ses cousins. Il avait veillé à ce que ce dernier lui montre régulièrement son dos… avait surveillé ses amis et avait fait en sorte que ce soient ses amis qui viennent dans leur maison plutôt que l’inverse.

Il était devenu paranoïaque avec les années. Mais si cela voulait dire sauver les siens, qu’importe. Sosuke l’avait aidé et avait assuré à leur famille une protection sans faille, les aidant dans toutes les démarches délicates. Comme lorsque l’État avait cherché à bloquer la fortune immense qu’Ichigo avait acquise en si peu de temps. Isshin avait failli faire un arrêt cardiaque en entendant la somme qu’avait amassée son fils. Comment avait-il fait ?

Aizen avait utilisé tout son pouvoir, et kami-sama, il en avait. Il avait partout des hommes corrompus, et même à la plus haute échelle politique. Sosuke Aizen tenait le Japon dans le creux de sa main, et lorsqu’Isshin le lui avait fait remarquer, Sosuke avait eu un sourire triste.

— À quoi bon ce pouvoir, si vous ne pouvez pas protéger ce que vous aimez ?

— Je ne comprends pas… cette organisation était-elle si puissante ?

Aizen s’était allumé une cigarette et avait observé le ciel si bleu de ce mois de juillet. Quand il tourna la tête, il déclara :

— Nous étions deux organisations différentes. Nous n’avions pas les mêmes buts… Je suis un truand, et votre fils agissait pour le gouvernement… pour ses missions pas très louables. Celles que l’on ne crie pas sous tous les toits. Le Nuage Blanc, par ses appuis, était plus puissant que la Tora… mais si on nous jugeait sans l’intervention de l’empereur, nous étions à égalité !

— Et on destinait Ichigo à en devenir le dirigeant ?

— Ichigo était plus puissant que je ne l’aurais jamais été…

— Et… vous vouliez aussi vous servir de lui ?

— Ichigo… la seule chose que je désirais, c’était qu’il reste près de moi. S’il avait été une femme, je l’aurais épousé… je lui avais même dit… sourit faiblement Aizen. Mais je n’ai aucun goût pour les femmes.

Tout semblait si loin, maintenant, pour Isshin. Il avait besoin d’un verre. Il appela ses petits-enfants et, bientôt, l’ensemble quitta les vieux quartiers de la ville pour retourner vers la demeure d’Isshin, dans les quartiers chics et ultra-modernes de Tokyo. Il ne lui restait plus qu’à aider sa propre famille… pour le temps qu’il lui restait à vivre…

°OoO°

Jotaro entra dans la chambre d’Aizen avec révérence. Il sortit le DVD, qui ne sortait jamais du lecteur. Il attrapa la boîte, soigneusement nettoyée par le personnel de ménage.

Il rangea le film… enfin !

Il prit toutes les affaires avec l’aide du personnel autour de lui ; ils déplacèrent les affaires personnelles, qui rejoignirent une pièce agréable où se trouvaient soigneusement rangées celles de Kurosaki.

Le yakuza fit en sorte que les affaires personnelles d’Aizen et de Kurosaki soient mélangées. Il s’approcha de la photo des deux hommes, qui se trouvait posée sur le petit sanctuaire dressé à leur attention.

De l’encens embaumait l’air. Le doigt du nouveau Kumiko caressa le visage des deux hommes. Puis, sans se retourner, il quitta définitivement cette pièce, qui serait entretenue jusqu’à la fin de ses jours avec soin.

Si le temps ne pouvait effacer de pareils sentiments, ils avaient le droit au respect des hommes. Seul le glissement silencieux du fusuma troublerait les lieux. Jotaro s’éloigna en soufflant à voix basse, une dernière fois, les mots d’une pièce tant de fois entendue au cours de sa vie :

Cette matinée apporte avec elle une paix sinistre, le soleil se voile la face de douleur. Partons pour causer encore de ces tristes choses. Il y aura des graciés et des punis. Car jamais aventure ne fut plus douloureuse que celle de Juliette et de son Roméo.*


  • Roméo et Juliette, Shakespeare.

Un mot, une critique… ou un pavé, j’assume 😄 (et je lis tout !)