Sweet Love 5

Sweet Love 5

L’habitacle de la voiture était silencieux. Ichigo regardait le paysage ; Gin, lui, se concentrait autant qu’il le pouvait sur sa conduite.

Sa vie prenait un tournant des plus imprévisibles. Certes, il aurait pu l’anticiper en se rappelant qu’Ichigo n’était plus un simple lapin effrayé, mais un membre du clan Shiba, devenu un homme.

Son désir pour Ichigo ne s’était pas éteint, bien au contraire, et son cœur cognait dès qu’il croisait son regard. Il se sentait perdu lorsqu’il n’était pas à ses côtés — un état de faiblesse qu’il n’aimait pas. Il avait déjà ressenti de l’amour, mais pas au point d’avoir l’impression de perdre le contrôle de sa vie.

Cette sensation désagréable, pourtant, ne parvenait pas à lui enlever cette espèce de joie sauvage qu’il éprouvait depuis qu’il pouvait à nouveau tenir Ichigo entre ses bras. En fait, ces émotions contradictoires l’épuisaient.

De plus, il commençait à se poser tout un tas de questions. Si Ichigo avait été un simple roturier, comme lui, ils auraient pu vivre de joies simples et construire un bonheur au fil du temps.

Au lieu de cela, un véritable tsunami balayait toutes ses certitudes. Gin commençait à avoir peur de cet inconnu qui se profilait avec insistance dans sa vie. Pouvait-il vraiment tout balayer d’un simple geste, tout en sachant qu’Ichigo et lui restaient tout de même des inconnus ?

Il se mordit la lèvre, comme pour se punir. S’il s’était agi d’un autre homme qu’Ichigo, il aurait fui. Fallait-il qu’il l’aime au point d’accepter ce qui lui arrivait… au point de tendre lui-même les clés pour se faire battre ?

Tout à coup, il songea à Isshin, et un certain malaise le gagna. Et si le vieux voulait qu’ils se séparent à nouveau ? L’idée même d’être séparé d’Ichigo créa un vide en lui. Non. Non, il n’y survivrait pas. Alors il n’avait pas à se poser de questions sur la façon dont tournait leur histoire : il devait seulement affronter Isshin Shiba.

°°0o0°°

Le petit salon où l’attendaient ses parents faisait partie de leurs pièces privées, réservées à leur usage personnel. Le château était grand ; il possédait une vingtaine de chambres, autant de salles de bains et, pour certaines d’entre elles, des salons privatifs. Mais cette partie du château était réservée à ses parents. Même Ichigo, ou ses sœurs, ne pouvaient y entrer sans permission.

Bien sûr, il y avait déjà été convié une ou deux fois. Le dos du domestique devant lui lui rappelait que, même s’il était le fils d’Isshin Shiba, il n’en demeurait pas moins un membre de la famille — et non le chef de clan.

À ses côtés, Gin restait silencieux. Il l’avait été tout le long du trajet… À quoi pensait-il ? Avait-il peur ? Ce serait idiot, parce qu’en mangeant tous les deux, à peine une heure plus tôt, Ichigo l’avait rassuré sur les intentions de son père. Enfin… rassuré… Gin était-il réellement inquiet ? Son sourire ne permettait pas de connaître ses véritables pensées et, là, marchant à côté de lui, son amant paraissait si sûr de lui. Peut-être qu’Ichigo s’inquiétait pour rien, après tout.

Assis maintenant en face de son père, Ichigo voyait la tension sur son visage. Et lui… avait-il joué un double jeu pour endormir ses craintes ?

  • Je suis heureux que vous ayez répondu favorablement à ma demande égoïste.

Gin voulut parler, mais Ichigo le coupa avant même qu’il puisse dire quoi que ce soit.

  • Ne nous joue pas ton mélo ! Tu sais très bien qu’il s’agissait d’un ordre. Alors, accouche ! Pourquoi tu voulais nous voir aussi vite ? Pour les coupures de journaux ?
  • Ichigo ! protesta Masaki. Ne parle pas comme ça à ton père.
  • Tu crois qu’il se gêne ?

Isshin ouvrit de grands yeux et porta une main sur sa poitrine, dans un geste de pure innocence.

  • Ne me prête pas de mauvaises intentions ! Je suis un honnête homme !
  • Depuis quand, le vieux ?
  • Ichigo !
  • Non, non, Masaki, laisse-le s’exprimer. Je saurai comment mater mon mécréant de fils.
  • La ferme ! Et viens-en au sujet ! T’as l’intention de nous séparer, Gin et moi ?
  • Moi ? Faire ça ? Mais tu es majeur, mon grand ! Je n’ai plus rien à dire… De toute façon, tu ne voulais même plus m’écouter à quinze ans ! Pourtant, j’étais un bon père, se plaignit Isshin en se tournant vers Masaki.

Elle lui tapota l’épaule pour le consoler.

  • Bien sûr que tu es un bon père, mon chéri.
  • Maman, ne le soutiens pas, il va encore tirer le jeu à son profit. En plus, le vieux, tu refuses de me répondre avec tes jacasseries.

Isshin se tourna vers Ichigo et se pencha en avant, soudain très sérieux. L’atmosphère changea en une fraction de seconde. Les deux hommes s’affrontaient du regard.

  • Très bien, je vais arrêter de jacasser. Je t’ai fait venir ici aujourd’hui parce que ta petite soirée d’hier a beaucoup attiré l’attention. Beaucoup plus que je ne le pensais. Je pensais t’avoir demandé d’être discret tant que je n’avais pas mis les choses au clair avec Ichimaru-san. Mais non : tu ne m’écoutes pas. Le clan tout entier est inquiet.
  • Inquiet ? Pourquoi ?
  • Tu ne vois vraiment pas ? Dans ces torchons, il y a de folles rumeurs. Et puis, un membre de la noblesse qui s’affiche ouvertement avec une autre personne du même sexe… Toi, qui plus est ! N’oublie pas que c’est toi qui prendras ma succession en tant que chef de clan, alors je ne peux pas te laisser faire n’importe quoi !

Gin sursauta.

  • Ichigo va devenir le futur chef de clan ? répéta-t-il, abasourdi.
  • Bien sûr ! fit Isshin, à son tour surpris. Qui voyez-vous d’autre ?
  • Je ne sais pas… Je me disais… enfin… un chef de clan est toujours accompagné de son épouse. Enfin, d’un couple hétérosexuel.

Isshin le dévisagea comme s’il le voyait pour la première fois. Il constata soudain la nervosité de cet homme : le dos bien droit, les doigts repliés, serrés, le tic qui agitait le coin de ses lèvres. De plus, il n’avait jamais eu l’occasion de contempler ses yeux comme aujourd’hui. Ils étaient grands ouverts. Lui qui affichait toujours un air désinvolte… cela le changeait.

  • Nous vivons dans un monde en mutation, Ichimaru-san. Je ne vois pas pourquoi nous ne prendrions pas le train en marche. Ichigo m’a dit que vous alliez vous marier…
  • C’est exact, répondit Gin.
  • Eh bien, vous le ferez plus vite que vous ne l’aviez prévu.
  • Que veux-tu dire, papa ? demanda Ichigo, méfiant.
  • Masaki, ma chérie, dit-il en se tournant vers elle, peux-tu aller les chercher ?
  • Bien sûr.

Elle se leva avec grâce, mais Ichigo ne put la suivre du regard : son père l’interpella.

  • Nous ne pouvons pas laisser les rumeurs, les ragots, les journaux à scandale salir notre clan. Tu le sais. Nous sommes trop proches de l’Empereur pour nous permettre de nous donner en spectacle.

La gorge d’Ichigo se noua, tandis que son père continuait :

  • Puisque vos intentions sont claires, je vous demande de signer vos contrats dès aujourd’hui, pour que je puisse contacter la presse et faire paraître votre acte de mariage demain. Une cérémonie officielle sera organisée dans quinze jours. Tout le clan sera présent.

Ichigo fixa son père, puis se tourna vers Gin, resté silencieux. Gin dévisageait Isshin avec intensité, puis se tourna vers Ichigo. Leurs regards se rencontrèrent, et Ichigo ne sut comment l’interpréter : il se sentait confus. Lui, que ce soit aujourd’hui ou dans un an, c’était du pareil au même… Mais Gin ?

Son anxiété dut se lire sur son visage, car l’expression de Gin s’adoucit.

  • Êtes-vous prêt à signer ? demanda Masaki en posant les documents sur la table.

Gin se détacha d’Ichigo pour prendre les documents et les lire. Les premiers feuillets constituaient les papiers de mairie. Les mains de Gin tremblèrent ; l’incrédulité se lisait sur son visage.

  • Comment ? fit-il, médusé. Comment avez-vous pu obtenir ces informations ? Même moi… même moi, je n’ai jamais pu les obtenir !
  • De quoi parles-tu, Gin ?

Ichigo n’y comprenait plus rien. La conversation silencieuse qui avait lieu entre son père et Gin l’excluait totalement. Il jeta un coup d’œil à sa mère : il comprit qu’elle, elle savait.

Tout à coup, Gin se tourna vers lui et lui expliqua la situation. Sa voix tendue en disait long sur son trouble.

  • Je n’ai jamais connu ni mon père ni ma mère. J’ai été placé dans un orphelinat alors que j’étais bébé. Pendant longtemps, j’ai cherché la vérité sur mes parents sans jamais parvenir à obtenir une réponse. La seule chose que je connaisse de mon identité, c’est mon nom. L’orphelinat m’a toujours déclaré qu’il s’agissait de mon vrai nom. J’ai fait un nombre incalculable de recherches, mais tu n’imagines même pas le nombre d’Ichimaru qui peuplent le Japon. Et… et là, je vois… Comment avez-vous pu obtenir de pareils renseignements ?

Isshin se gratta le front, visiblement un peu gêné.

  • J’ai utilisé les services de deux détectives.
  • Vous avez fait vite pour obtenir ces renseignements…
  • En fait, les recherches ont débuté alors que vous veniez de rompre, Ichigo et vous. Je savais qu’Ichigo ne vous lâcherait pas comme ça. Je suis même surpris qu’il ait réellement attendu sa majorité pour vous rejoindre. Enfin… je voulais savoir de quel milieu vous veniez. Ne prenez pas cet air choqué ! Je tiens à protéger ma famille et mon clan. Je devais pouvoir affronter la presse et faire taire les mauvaises langues. J’ai horreur des rumeurs, voyez-vous.
  • C’est vrai que je n’ai pas une bonne réputation, admit Gin.
  • Votre réputation et ce que vous êtes, je m’en charge. À présent, vous faites partie de notre famille, de mon clan — enfin, une fois que vous aurez signé les papiers. À partir de là, plus rien ne pourra vous arriver. Je vous protégerai… comme Ichigo devra le faire lorsqu’il prendra ma succession.

Ichigo coupa son père :

  • Tu as préparé tout ça depuis si longtemps ? Pourtant, tu étais si furieux après moi ! Après Gin ! Comment peux-tu prévoir depuis aussi longtemps cette situation ?
  • Il y avait un membre du clan qui était mineur, qui plus est mon fils ! Tu crois que j’allais lui décerner une médaille ? Sois réaliste. Quand tu auras des enfants, tu comprendras ma situation.
  • Des enfants ? fit Gin, moqueur. Nous sommes deux hommes…
  • Et alors ? fit Isshin, ironique à son tour. À quoi croyez-vous que sert la science ? Nous avons déjà tenté l’expérience, et elle fonctionne très bien.

Ichigo, qui se sentait tout à coup largué — parce qu’il venait de passer de son mariage, au passé de Gin, aux préparatifs cachés d’Isshin et, maintenant, à sa future progéniture — fixa son père, désemparé.

  • Attends… attends, papa ! Tu vas trop vite !
  • Il me force à dévoiler mes batteries, marmonna Isshin en se grattant le front. Je crois que vous ne vous êtes pas rendu compte de ce qui vous attend avec ce mariage.

Gin vit une enveloppe épaisse. Masaki l’attrapa et la présenta à Gin pour la lui donner en main propre.

  • Ce sont tous les renseignements que nous avons collectés sur vos parents, et votre famille en général. Vous pourrez la lire à tête reposée.

Silencieux, Gin prit le pli qui pesait son poids. Un tas de questions se soulevaient en lui. Qu’allait-il découvrir ? Restait la question qui l’effrayait le plus.

  • Vos parents sont des personnes bien.
  • Bien ? fit Gin en relevant la tête. En m’abandonnant ? Des gens bien ? Vous êtes sûrs ?

Isshin baissa les yeux un instant, puis lui répondit honnêtement :

  • Votre mère et votre père avaient une relation d’amour passionnée, si j’ai bien compris. Ils se sont connus enfants. Les parents de votre mère étaient russes et vivaient à l’ambassade de Russie au Japon. Les parents de votre père étaient chercheurs à l’université et habitaient non loin de l’ambassade. Ils ont été dans les mêmes écoles, jusqu’à l’université. C’est là que votre mère est tombée enceinte… mais votre père ne l’a jamais su. Ses parents sont décédés dans un accident de voiture, et votre père n’a plus eu l’argent pour payer sa scolarité. Il a quitté Tokyo pour rejoindre ses grands-parents maternels, qui ont une entreprise de saké à Hokkaidō.
  • Pourquoi a-t-il quitté la région de Tokyo alors que sa mère vivait ici ? demanda Ichigo.
  • Parce que la mère d’Ichimaru-san lui avait appris qu’elle quittait le Japon pour la Russie. Ses parents étaient à l’âge de la retraite, et ils étaient rappelés. Ils n’avaient pas la possibilité de rester au Japon.
  • Et elle a abandonné Gin ?

Ichigo ne comprenait pas.

Isshin soupira.

  • Je n’ai pas toutes les réponses. Ça, c’est à Ichimaru-san de le découvrir.

Devant le silence persistant de Gin, Ichigo se tourna vers lui :

  • Gin ? Est-ce que tout va bien ?
  • Je réfléchis, répondit l’homme d’affaires en levant les yeux vers Ichigo. Je ne m’attendais pas à ça en venant ici. J’ai besoin de réfléchir.

Il se leva et s’excusa :

  • Me permettez-vous de sortir quelques instants ? J’ai besoin de rassembler mes idées… J’ai besoin d’une cigarette.

Isshin se leva, se dirigea vers les portes-fenêtres et en ouvrit une sur un sentier et une pelouse verdoyante.

  • Je vous en prie.

Gin le remercia et s’éclipsa sans un regard pour Ichigo. Masaki se leva à son tour, lorsque Ichigo se redressa pour le suivre.

  • Ce n’est pas le bon moment pour lui parler. Il a besoin de faire le point.
  • Pourquoi étiez-vous si pressés de faire toutes ces révélations ?
  • Parce qu’il m’a posé des questions auxquelles j’ai répondu avec honnêteté et franchise. Il doit savoir.

Le regard sombre d’Ichigo accusait Isshin. Masaki, qui les observait, prit la parole à son tour.

  • Nous prenons beaucoup de responsabilités, et nous ne pouvons pas nous permettre de faire éclater des scandales. Ces manchettes de journaux ridiculisent notre clan. Non ! fit Masaki en levant la main. Même s’il s’était agi d’une femme, nous t’aurions demandé de te tenir et de prendre tes responsabilités. Ne crois pas être le seul à subir les inconvénients d’un rang, d’un titre, d’un clan… Nous avons beaucoup d’avantages à être à notre place, mais il ne faut pas croire que cela nous soustrait à nos obligations. Ton père a reçu un appel de l’Empereur, ce matin.
  • Pas possible…
  • N’oublie jamais, Ichigo, que les clans Shiba, Kuchiki, Shihōin et Kyōraku, eux plus que les autres, doivent savoir se tenir. Parce que nous sommes tous des proches de Sa Majesté l’Empereur et que si un scandale nous éclabousse, c’est lui aussi qui est éclaboussé. Parce que c’est lui qui doit répondre de nous. Sa Majesté nous a accordé l’autorisation pour ton mariage… Nous ne pouvons pas transformer cet événement en porte ouverte sur les ragots. Gin Ichimaru doit en prendre la mesure. Et toi aussi.
  • Même si Gin a un lourd passé ?
  • Lourd passé… n’exagère pas non plus, répondit Isshin, et il s’est bien rattrapé depuis. S’il n’était pas respectable, nous aurions fait barrage à ce mariage. Pas parce qu’il est gay, mais parce que nous n’aurions pas pu faire face aux problèmes que ce mariage causerait.

Ichigo se rassit, abattu. Il savait, mais n’y avait-il pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir ? Isshin resta un instant silencieux, avant de quitter la pièce à son tour. Ichigo ne chercha même pas à savoir pourquoi : il s’en doutait déjà.

°°0o0°°

Assis sur un banc sous un arbre, Gin observa l’enveloppe avec nervosité. Qu’allait-il découvrir ? Même si les paroles d’Isshin Shiba paraissaient rassurantes, il n’en demeurait pas moins qu’il avait attendu ce moment depuis des lustres.

Il ouvrit l’enveloppe et la première chose qu’il vit fut trois photos : deux photos d’identité de lycéens, et une photo où plusieurs jeunes s’étaient regroupés pour une photo de groupe. Ils souriaient, ils avaient l’air heureux. Grâce aux photos d’identité, Gin repéra ses parents, côte à côte.

Il avait les cheveux de sa mère et ses yeux. Pour le reste, il ressemblait beaucoup plus à son père. Sa mère paraissait même plus grande que lui… le genre de détail idiot qui sautait à la figure.

Sa mère… mettre ce mot sur le visage d’une personne « réelle », cela n’avait pas de prix. Une forte émotion le traversa. Il retint ses larmes avec peine. Il rangea les photos et sortit d’autres documents : cela lui occuperait l’esprit.

Des feuilles d’inscription à la fac de médecine et de sciences. La copie de documents sur la famille Ichimaru et sur l’usine de saké. Des informations sur son père… sa femme, ses enfants, dont l’aîné avait l’âge d’Ichigo. En revanche, il avait peu d’informations sur sa mère, si ce n’est son inscription à l’université des sciences de Moscou. Elle semblait avoir disparu de la surface de la Terre.

Après quelques minutes, Gin rangea les documents : il lirait tout cela à tête reposée, un soir. Là, émotionnellement, il n’en pouvait plus. Combien de temps resta-t-il immobile, les yeux fermés, le visage tourné vers le ciel ?

  • Vous savez, nous avons préparé un excellent repas pour votre venue, aujourd’hui.

Surpris, Gin ouvrit un œil : le père d’Ichigo arrivait seul. Il paraissait grave, malgré le ton badin.

  • Excusez-moi… j’avais besoin d’être seul.

Gin fit un geste pour se lever, mais Isshin l’arrêta d’un signe. Il demanda la permission de s’asseoir à ses côtés. Gin lui désigna la place vide. Isshin s’assit, sortit un paquet de cigarettes et en proposa une à Gin, qui accepta. Ils fumèrent en silence un moment.

  • Je sais que je n’ai pas été tendre avec vous. Le fait de savoir qu’Ichigo avait une relation avec un homme plus âgé… et « un homme ». Je ne m’attendais pas à cela. Mais ce qui m’a le plus terrifié, c’est qu’Ichigo se soit vendu pour sauver notre famille. Je ne sais pas si vous réalisez ce que cela représente, pour un chef de clan. Je crois que je n’ai jamais autant perdu la face que ce jour-là. Et pour tout dire… que mon beau-père soit au courant m’a liquéfié. Toutes les occasions sont bonnes, pour lui, de rabaisser le clan Shiba…
  • Pourtant, son clan ne fait pas partie des quatre familles…

Isshin émit un ricanement et tira sur sa cigarette, nerveusement, avant de répondre :

  • Genryūsai n’est pas un tendre, et la hiérarchie lui importe peu : il estime que seul l’âge compte. En plus, c’est un héros de guerre… Il a quelques entrées auprès de l’Empereur, alors il croit bon me rappeler que je ne suis rien.

Gin eut un sourire ironique et attendit. Isshin n’avait visiblement pas fini.

  • Il m’a fallu du temps pour accepter cette situation. Pour accepter que mon fils aime un homme… Si vous l’aviez vu me tenir tête ! Il n’en a jamais démordu et je l’ai perdu. J’adore mon fils : il est la prunelle de mes yeux. J’adore mes filles aussi, pareillement, rit Isshin, mais c’est vrai que j’ai fondé tellement d’espoirs sur lui.

Il écrasa son mégot et en alluma un autre, machinalement : cela lui donnait une excuse pour réfléchir. Gin remarqua que Shiba ne le regardait pas depuis le début de sa confession.

  • C’est pour ça que j’ai fouillé dans votre passé. Je me disais que si vous deviez intégrer notre clan, il valait mieux que nous puissions faire face à toutes les situations. Les journalistes ne sont pas tendres. Surtout pas avec nous.

Isshin s’adossa et fixa le ciel, comme s’il rassemblait toutes ses idées.

  • Je suis heureux que vous n’ayez jamais oublié Ichigo. Il attendait son anniversaire comme le jour de sa délivrance. J’étais inquiet, avec les jours qui passaient. Je me disais : “Et s’il n’acceptait pas les changements chez Ichigo ? Et s’il n’aimait que sa jeunesse ? Acceptera-t-il qu’il puisse être ce qu’il est… et ce qu’il sera plus tard ?” En même temps, je me disais, à propos d’Ichigo : “Est-ce qu’il ne va pas être déçu ? Est-ce qu’il ne l’a pas trop idéalisé ?” Et puis…

Isshin se tourna vers lui et le regarda droit dans les yeux. Gin fut surpris.

  • Je ne vous l’ai pas dit, mais…

Il se leva, se plaça devant lui et s’inclina avec respect.

  • Merci. Merci d’avoir pris soin d’Ichigo, de lui avoir permis de grandir, d’avoir veillé sur lui au loin sans qu’il s’en rende compte. Merci d’avoir aidé notre famille. Merci d’avoir été aveugle sur l’âge d’Ichigo. Si vous n’aviez pas prêté cet argent à Ichigo — même s’il a fait une énorme bêtise — ce ne serait pas moi qui serais à la tête du clan, et celui qui l’aurait repris est une véritable raclure. Avec lui, notre clan aurait sombré.

Gin n’en revenait pas. Malgré lui, il en fut touché. Toutefois, il répondit, un peu narquois :

  • Ce n’est pas moi qu’il faut remercier, mais votre fils. C’est Ichigo qui a pris sur lui. C’était lui, le terrifié, quand il est venu me rejoindre. Et pourtant, il ne s’est pas défilé une seule fois. Je ne suis pas un homme bon. Je suis seulement tombé fol amoureux de votre fils dès le premier regard. C’est à cause de lui que je me suis racheté une conduite, parce que je savais qu’il avait cet esprit chevaleresque et innocent qui n’aurait pas toléré que je me détourne du droit chemin.

Gin eut un rictus, puis continua, amer :

  • Toutes les légendes sur l’amour, le vrai, sont réelles. Il peut vous faire sombrer, tout comme il peut vous exalter. Je ferai tout pour Ichigo, et uniquement pour lui. J’aurais pu l’entraîner avec moi en enfer, mais j’ai préféré grimper vers lui… vers sa lumière. Ichigo est quelqu’un d’inestimable pour moi. Je le protégerai de toutes les enflures dans mon genre : des arrivistes, des tordus de tout poil. Je ne sais pas ce que vous attendez de moi — je veux dire, le clan Shiba — mais je ferai en sorte d’être à la hauteur de ce que vous me demanderez.

Le sourire radieux d’Isshin le prit au dépourvu. Isshin lui tendit une main ; d’abord étonné, Gin y glissa la sienne. Isshin scella leur nouvelle entente.

  • Et si nous allions rejoindre ma femme et mon fils ? Il va bien falloir signer ces papiers de mariage.

Quel sentiment étrange… Gin marchait à côté de Shiba et se retrouvait désarçonné par son côté volubile. Il parlait de tout et de rien, comme si tout était normal.

Lorsqu’ils entrèrent dans le bureau, Masaki et Ichigo buvaient du thé, discutant tranquillement. Ichigo leva vers lui un regard inquiet, mais le sourire que Gin lui adressa suffit à le rassurer.

  • Marions-nous !

Ichigo posa sa tasse et se leva pour le rejoindre, puis le prendre dans ses bras. D’abord mal à l’aise sous le regard des parents d’Ichigo, Gin finit par passer un bras autour de sa taille et lui chuchoter son amour.

Lorsqu’ils se rassirent devant la table, les documents étaient placés devant la chaise de Gin. Gin lut le certificat et le contrat de mariage en annexe, puis apposa sa signature et son cachet. Ichigo en fit de même.

  • Une petite coupe de champagne pour fêter ça, non ? proposa Isshin, un grand sourire aux lèvres.

Tous acquiescèrent. C’est dans une ambiance bon enfant qu’ils trinquèrent à la nouvelle union. Gin ne s’était jamais senti aussi heureux — et les étoiles dans les yeux d’Ichigo parlaient pour lui.


Un mot, une critique… ou un pavé, j’assume 😄 (et je lis tout !)