Sous le masque 16

Ichigo s’était assis sur les marches de la maison. Il fumait une cigarette. C’était Colin qui lui avait donné sa première, quinze jours plus tôt. Il était tellement nerveux et angoissé que le concierge était venu le trouver alors qu’il s’énervait sur sa boîte aux lettres.

Sa clé refusait obstinément de rentrer dans la serrure. Colin lui avait proposé un café dans sa loge. L’orangé avait accepté. Cela lui ferait de la compagnie. Il se sentait terriblement seul depuis que Shinji était reparti une nouvelle fois en voyage. Il avait repris ses cours et l’automne s’installait doucement. La fin du mois de septembre arrivait et ils bénéficiaient encore de beaux rayons de soleil.

Voyant sa nervosité, Colin lui avait proposé une cigarette. Ichigo avait refusé tout net. Colin avait haussé les épaules et lui avait avoué que, depuis qu’il avait fini la guerre en Irak, il prenait « ce médicament » pour calmer une nervosité dont il n’arrivait jamais à se débarrasser. Cela apaisait ses nerfs, disait-il.

Finalement, Ichigo avait eu envie d’essayer et voilà comment il avait mis un pied dans l’engrenage. Il ne le regrettait pas vraiment car, quand il prenait sa cigarette et ses pilules, cela le détendait réellement… Il ne fumait pas beaucoup… Enfin, il se trouvait des excuses minables. Il se demandait comment Shinji allait prendre sa nouvelle lubie.

Il étendit les jambes devant lui. Il observa les voitures qui passaient dans la rue. Les arbres qui bordaient les trottoirs commençaient à prendre une couleur un peu jaune. Il fit rouler le cylindre entre ses doigts. La température était vraiment douce. La luminosité de la fin d’après-midi jetait un éclairage, un peu comme celui d’une vieille photographie passée. Ses pensées étaient agitées.

Il ne supportait pas les absences de Shinji. Il essayait de se moraliser. C’était aussi dur pour son amant, mais il était tellement content de partir à chaque fois qu’Ichigo se posait des questions. Il soupira. Une des locataires de la maison passa à côté de lui et le salua bruyamment. Il lui répondit vaguement. Il n’avait pas envie de parler.

Il songea à ses trois semaines passées à l’hôpital, qui s’étaient bien passées, surtout après que l’épisode avec Heather se soit tassé. À présent, elle l’évitait comme la peste. Shinji lui avait avoué lui avoir flanqué une « petite » frousse, mais il n’avait pas voulu lui en dire plus.

Pendant la semaine qu’il lui restait de vacances, il en avait profité pour retrouver un rythme de vie normal. Shinji et lui étaient allés à un concert, au cinéma, ils étaient allés manger au restaurant et, surtout, le blond lui avait donné un entraînement de kidô.

À sa grande honte, les autres vizards avaient fait des paris sur son dos pour chaque exercice en donnant le temps qu’il prendrait pour les apprendre, ce qui l’avait suprêmement énervé au bout d’un moment, et il avait défié les autres en duels. Kensei s’était tout de suite levé et avait répondu présent. Hatch s’était vu obligé de créer des kekkaïs et, au bout d’un combat acharné, Ichigo avait vaincu l’albinos. Par la suite, il s’était fait engueuler par Shinji, qui y voyait une perte de temps inutile.

Ichigo eut un sourire. Son amant lui avait fait un clin d’œil quand Kensei s’était éloigné et lui avait murmuré :

— Je suis si fier de toi ! Mais ne néglige pas le kidô… Alors, au boulot !

Le roux s’était appliqué et Shinji proposait des sorties pour récompenser ses efforts. Dans l’immeuble, tous s’étaient habitués à sa relation et considéraient maintenant le vizard comme un meuble… alors qu’au départ, le couple suscitait beaucoup de curiosité. Ichigo se rappelait que cela exaspérait Hirako, lui qui avait l’habitude de se cacher et de passer inaperçu : maintenant, c’était fichu.

Tous les humains qu’il rencontrait le reconnaissaient et le saluaient chaleureusement. Shinji lui avait reproché sa « déchéance » : être ami avec un humain… Ichigo s’était moqué car il faisait pire, puisqu’il était l’amant d’un humain.

Le cœur d’Ichigo se serra. Il replia les jambes sur les marches et posa ses coudes dessus. Il lâcha son mégot, qui lui avait brûlé les doigts. Il se gratta la tête du bout des doigts. Il allait se lever pour commencer ses devoirs quand il vit une camionnette de service rapide arriver. Il se leva et se dirigea vers la porte, se faisant doubler par le livreur. Il allait monter quand la voix de Colin l’interpella. Surpris, Ichigo se retourna et se dirigea vers la loge.

— C’est pour toi, Ichigo, s’écria Colin. Si tu veux bien signer le bon.

— OK !

Le jeune homme était surpris : il n’avait rien commandé. Il signa le bon et récupéra une petite boîte qui avait le format d’une enveloppe. Il fut surpris par l’air amusé de Colin, qui paraissait souvent indifférent. Il le remercia, le salua et regagna sa chambre. Il fit tourner la boîte entre ses mains. Il avait vu que le nom d’Hirako figurait sur la boîte comme expéditeur et que cette dernière venait d’Espagne. Il fronça les sourcils. Que lui voulait encore cet imbécile de vizard ?

Il entra dans son appartement, se dirigea vers son bureau et prit une paire de ciseaux pour couper le ruban adhésif. Son portable sonna. Il le sortit de sa poche et décrocha, pensif.

— Ichigo Kurosaki…

— Oï ! fit la voix de Shinji.

— Shinji… dit Ichigo, dont la voix s’était adoucie.

— Tu faisais quoi, là ?

— Je viens de recevoir un colis que tu m’as expédié… C’est quoi, encore, tes conneries ?

— Tu l’as ouvert ?

— Non… Je le faisais justement.

— Alors ouvre, idiot !

— ‘Tain… Dans le genre mot d’amour, y’a pas à dire : t’es vraiment romantique !

— J’t’avais prévenu ! Alors, tu l’as ouvert ?

— Non… Attends, je pose mon portable deux secondes.

Ichigo prit la paire de ciseaux et finit de couper le ruban adhésif. Il souleva le couvercle et fronça les sourcils. Il y avait plein de copeaux blancs en polystyrène à l’intérieur de la boîte. Il ôta rapidement les petits copeaux et se demanda si c’était encore une blague vaseuse de Shinji. Un colis sans rien dedans… Il trouva une toute petite boîte. Il la prit entre ses doigts. Son cœur s’accéléra soudain. Il reprit son portable…

— Shinji… C’est quoi, cette plaisanterie ?

— Tu as ouvert la boîte ?

— Non…

— Ouvre !

Ichigo ouvrit lentement la boîte bleue et vit deux alliances à l’intérieur. Son cœur s’était arrêté.

— Ichigo Kurosaki, je sais que nous sommes loin l’un de l’autre… Je t’ai dit qu’on ne se verrait pas avant Noël… Mais tu me manques trop. Tu viens me rejoindre en Espagne fin octobre et veux-tu accepter, grand crétin, de te marier avec moi…

Ichigo était abasourdi. C’était quoi, cette demande en mariage ?

— Shinji… On peut pas se marier… On est des hom…

— Si ! En Espagne, c’est autorisé ! Alors ?

— Mais… mais…

Le cœur d’Ichigo battait à tout rompre. Il n’avait jamais parlé de quoi que ce soit de ce style-là. Shinji refusait toujours de parler sentiments ou d’évoquer le mot amour, bien qu’il fût plus attentionné que la plupart des hommes ou des femmes qu’il connaissait…

— Ichigo… je… je voulais qu’il y ait un lien entre nous malgré la distance. Tu me manques terriblement malgré toutes les conneries que tu peux faire… Tu sais, je ne ferai jamais rien et…

La voix était mal assurée et douce.

— J’accepte ! l’interrompit vivement Ichigo.

Un petit silence s’installa.

— Je suis très content ! finit par dire Shinji. Je crois que j’aurais préféré me trouver face aux Vastos Lordes que de te passer ce coup de fil !

Ichigo sourit doucement. Ses doigts passaient lentement sur les alliances en or simple. Il vit subitement qu’à l’intérieur, Shinji avait fait graver un message. Il lut : « Always & Forever ».

— Je… je ne m’y attendais tellement pas que je ne sais pas quoi te dire !

— Je te manque ?

— Oui !

— Tu es heureux ?

— Oui…

— Et te lier à moi ?

— … C’est le plus beau cadeau que tu pouvais me faire… chuchota Ichigo.

— Et toi, en l’acceptant.

— Comment as-tu su pour le colis ?

— Qu’il était arrivé ?

— Oui…

— J’ai mis Colin dans la confidence… Il fallait bien, sinon il refusait de m’aider ! maugréa le blond.

Ichigo éclata de rire en imaginant la scène.

— Pourquoi tu ris ?

— Je t’imaginais avec Colin… c’est tout !

— C’était pas drôle. En plus, cet humain avait un sourire sadique !

— Ça change !

Ichigo se tenait les côtes en écoutant le ton exaspéré de son amant.

— Ichi… J’ai hâte que tu viennes.

— Il faut que je voie avec mes cours et tout ça… Au fait, la date…

— J’ai choisi Halloween !

— Pourquoi ? demanda Ichigo.

— Hallow et Hollow, enfin… tu vois ! Comme nous sommes des vizards, j’ai trouvé ça joliment ironique ! Et toi étant vivant et moi mort !

— Shinji… Ne dis pas ça.

— Désolé… Mais je sais que t’as des jours de vacances, alors tu viens ?

— Si tu veux qu’on se marie, oui, je vais venir ! Mais les billets et…

— Tout va te parvenir par la poste !

— Tu as tout prévu… Même ma réponse ?

— Non… J’avais pas prévu. J’ai jamais eu aussi peur de ma vie, en fait. Mais comme tu viens de me dire oui, j’ai tout fait envoyer par Risa !

— Risa ?

— Elle est super excitée ! grogna le blond. J’te jure… j’me demande si c’est pas le sien, de mariage, qu’elle organise.

— Organiser ?

— Tu crois quoi ? Ça s’organise, tout ça… Toi, tu t’occupes de tes devoirs et tu ramènes ton cul et les bagues ! Tu les oublies pas, c’est les originales que je t’ai envoyées ! menaça-t-il.

— Oui… oui ! Sa voix était songeuse.

Un petit silence s’installa.

— Tu penses à ta famille ?

— Oui… souffla Ichigo.

— C’est impossible…

— Je le sais…

Nouveau silence.

— Tu m’en veux ?

— Jamais… mais je ne peux pas m’empêcher d’y penser.

— … Si tu regrettes…

— Non ! non… reprit plus calmement Ichigo. Je ne regrette pas ma décision, loin de là…

— Bien… Ichi… je t’.

— Ne le dis pas ! Je le sais…

— Je te téléphonerai à nouveau dans la semaine…

— J’attendrai avec impatience…

Ichigo attendit et, finalement, il entendit le bip du téléphone. Il avait senti toute l’émotion du blond. Il reposa son portable. Il prit, dans une main, la boîte ; de l’autre, il prit un anneau. Il le regarda longuement.

Un frisson parcourut son échine. Il finit par le glisser à son doigt. Sa gorge se noua. Il serra les poings et posa sa tête dessus. La distance lui semblait si… difficile à vivre, présentement. Il revit Shinji allongé sur son lit, et lui qui essayait de s’en extirper pour le laisser dormir. Son regard moqueur quand il l’observait, ou son regard angoissé quand il avait vu qu’Isane avait failli le faire mourir, quand il s’était endormi sur son épaule à la plage, ou bien leur premier baiser…

Ichigo posa sa main sur le bureau et regarda l’anneau qui brillait doucement à son doigt. Il avait renoncé à ce genre d’événement dans sa vie. À quoi cela aurait-il servi d’espérer ? Il savait qu’un mariage entre eux était impossible… et puis, deux hommes ensemble… Pourtant, quand il avait senti l’hésitation de Shinji devant son silence, son cœur avait failli éclater de joie. Lui qui lui disait : « vivons l’instant présent ! »

Maintenant il tremblait… « Quel con… Me faire un truc pareil à distance ! » Ichigo ferma les yeux et murmura : « Je le sais, Shinji, que tu m’aimes… tu n’as pas besoin de me le dire ! » Ichigo retira doucement l’alliance et la replaça sur le satin blanc. Il ferma la petite boîte, l’embrassa doucement, puis la posa en face de lui, sur son bureau. Il pourrait ainsi la voir chaque fois qu’il s’installerait pour travailler ou dormir.

Ichigo décida de se mettre au travail. Une tonne de devoirs l’attendait… Il ne s’était jamais senti aussi heureux qu’à ce moment-là. Une vie entière à s’aimer… Ichigo se demanda si Shinji l’aimerait toujours quand il serait un humain vieux et décrépit, attendant ses dernières heures.


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