Sous le masque 21

Ichigo se réveilla le lendemain avec une gueule de bois comme il n’en avait jamais eu. Il se demanda comment il avait réussi à rentrer chez lui. Enfin, il le saurait bien assez tôt. Il gémit en se redressant… Sa tête tanguait.

Lorsqu’il parvint à se stabiliser, il se leva lentement, alla jusqu’à l’armoire à pharmacie et avala une aspirine. Il s’échoua ensuite sur une chaise, dans la cuisine, et attendit que le comprimé se dissolve dans son verre d’eau. Les bras repliés sur la table, la tête posée dessus, il n’avait jamais trouvé aussi fascinant le spectacle d’un comprimé qui fond, ni l’apparition des petites bulles dans le verre.

Lorsqu’il fut sûr que le médicament avait entièrement disparu, il but le verre d’un trait et grimaça. Il détestait ça. Un bruit retentit à sa porte et, soudain, la voix familière d’Heather s’éleva. Que faisait-elle ici ?

— Oh ! lança-t-elle derrière la porte. Tu es vivant ?

— Que fais-tu ici, Heather ? marmonna Ichigo. Et arrête de crier…

— Je ne crie pas, mon ami ! Et tu n’es vraiment pas reconnaissant. Je t’ai raccompagné chez toi. Tiens, tu me rembourseras le taxi, et tu remercieras Colin de t’avoir monté jusqu’à ton appartement, débita-t-elle. Alistair… arrête de te battre avec cette porte, elle ne t’a rien fait !

— Boucle-la, grogna le jeune homme. Et arrête de jacasser.

— Franchement, je n’aurais pas dû t’écouter.

— Et te laisser seul avec lui ? Autant laisser une brebis avec un cobra ! siffla Alistair.

— Je ne suis pas sûre que la « brebis », ce soit moi, Alistair !

— Oh… tu deviens perspicace avec le temps ? Je suis impressionné, ironisa-t-il.

Ichigo gémit en entendant leurs piaillements.

— Désolée ! fit Heather à Ichigo. Mais c’est de ta faute, après tout. Tu as bu comme un trou hier ! Tu récoltes ce que tu as semé. Tiens, je suis charitable : je me suis dit que tu n’arriverais pas à te faire à manger aujourd’hui. J’ai fait une tourte et j’en ai trop. Lâche ça, Alistair, c’est pour Ichi ! Et je te fais du café !

Ichigo observa, perplexe, la jeune femme s’activer comme si elle était chez elle. Alistair tira une chaise et s’installa près du roux.

— Je ne sais pas ce que tu cherchais à oublier hier, Ichi… mais tu en as impressionné plus d’un ! Nous qui pensions que tu étais une petite nature… On n’a pas réussi à boire la moitié de ce que tu as bu !

— À ce point-là ? murmura Ichigo.

— Ouais ! Impressionnant…, dit le brun, admiratif.

— On ne complimente pas quelqu’un parce que c’est le plus grand alcoolique de la Terre et de l’au-delà ! lâcha Heather dans un souffle.

Ichigo sursauta et scruta la brune, qui venait d’appuyer sur le bouton de la machine à café. Elle prit ensuite la tourte qu’elle avait apportée, l’enfourna et régla le thermostat. Puis elle se tourna vers lui et demanda :

— C’est vrai que tu t’es marié avec cet abruti de blond ?

Ichigo ouvrit la bouche, mais Alistair fut plus rapide.

— Quoi ? Tu t’es marié ? Et avec un homme ? C’est qui… Hirako Shinji, le blond que tu as défendu l’an dernier ?

— Boucle-la, Alistair ! Ce n’est pas toi que je veux entendre…

Ichigo s’assombrit, posa son coude sur la table et appuya sa tête sur sa main.

— Où est ton alliance, Ichi ? demanda Heather.

— Je lui ai rendue…

— Pardon ?

— Tu es marié ? reprit Alistair, stupéfait.

— Oui… et c’est bien avec Hirako Shinji.

— Pas possible… Aïe ! Mais arrête de me frapper, la grue ! gronda Alistair.

— La grue t’explose la tête la prochaine fois que tu m’appelles comme ça !

Elle le poussa de la chaise et s’installa à côté d’Ichigo.

— Qu’est-ce qui s’est passé pour que tu te laisses mourir à petit feu alors que tu es un shinigami ?

— Un qu… Aïe ! Mais…

— Ferme-la, ou tu vas comprendre la signification du mot douleur, Alistair, dit calmement la petite brune.

Ichigo scruta Heather intensément, puis finit par lâcher :

— Qu’est-ce qu’il t’a dit sur nous ?

— Sur les Dieux de la Mort ? Tais-toi, Alistair ! le coupa-t-elle avant qu’il n’ouvre la bouche.

Qu’il laissa d’ailleurs grande ouverte, comme un poisson.

— Oui !

— En fait, il m’a flanqué la plus belle trouille de ma vie en m’enfermant dans un truc… et surtout quand il était pendu par les pieds dans le ciel. Il m’a simplement dit qu’il était un Dieu de la Mort, et qu’il pouvait me faire disparaître de la surface de la Terre en faisant croire à une mort naturelle. Il portait son drôle de masque aussi. Il m’a dit que tu étais pareil à lui, à part que toi, tu étais vivant. Et que tu étais une sorte d’anachronisme dans le milieu.

— Je vois… Je suis bien un shinigami, ou Dieu de la Mort. Mais, pour être plus précis, je suis un vizard. Ce sont ceux qui ont acquis les pouvoirs des hollows.

— Ce sont les monstres ?

Ichigo la regarda, stupéfait.

— Comm…

— Comment je le sais ? Parce que je vois les fantômes depuis quelque temps… et même ces monstres avec leurs hurlements horribles. Et puis, j’ai vu des types bizarres, avec un pyjama noir et une épée. Il y en avait deux qui discutaient devant moi sans se rendre compte que je les voyais. Ils parlaient des hollows, et apparemment ils recherchent un certain Kurosaki Ichigo !

— Pardon ?

— Tu as l’air d’être très connu dans le petit monde de l’au-delà !

— Que me veulent-ils ?

— Aucune idée… Si ce n’est l’apparition de je ne sais pas quoi, et qu’ils n’arrivent pas à s’en débarrasser.

— Qu’ils se débrouillent, marmonna Ichigo.

— Euh… vous pouvez me dire de quoi vous parlez depuis tout à l’heure ? demanda Alistair.

Heather entreprit alors une explication lente, comme si l’étudiant était devenu complètement demeuré. Alistair prit un air de « tu te fous de moi, là ? ». Finalement, elle lui rétorqua, face à ses réponses incrédules, que cela lui importait peu qu’il comprenne ou non. Après tout, les histoires d’Ichigo ne le concernaient pas. Alistair souligna qu’elles ne la concernaient pas davantage.

Heather sortit trois assiettes, des couverts et des verres. Elle servit une tasse de café à Ichigo, à elle-même et à Alistair. Ce dernier but une grande gorgée, se brûla la gorge, puis courut se verser un verre d’eau, sous l’œil goguenard des deux autres.

— Imbécile ! marmonna Heather. Donc, que s’est-il passé avec ton mari pour que tu veuilles doucement passer de vie à trépas ?

Ichigo resta silencieux quelques instants, puis finit par raconter ce qui lui était arrivé. Heather fronça les sourcils, se leva lorsque la sonnette du four retentit, sortit la tourte et coupa trois parts généreuses qu’elle déposa dans des assiettes. Elle reposa le reste sur le plan de travail, se rassit et déclara d’un ton autoritaire :

— Tu manges.

Elle prit une bouchée, puis reprit :

— Tu sais… il n’a pas tort, et toi non plus. Le seul problème, c’est que vous ne vous êtes pas expliqués avant. Il est censé être devenu la personne la plus importante pour toi. Ça a dû le blesser que tu fasses passer quelqu’un d’autre avant lui. Envahissante belle-famille…, ajouta-t-elle, songeuse.

Elle soupira.

— Je ne sais pas s’il a de la famille, mais s’il n’en a pas, ça peut être dur pour lui de comprendre. Il avait l’air de tenir énormément à l’idée de créer un foyer ; quelque part, c’est que ça lui a manqué. Par contre, je ne pense pas qu’il veuille que tu te sépares de ta famille à toi. Simplement que tu lui fasses sentir que tu l’aimes. Et ça… c’est plus compliqué, parce que parfois tu es très… distant. Tu ne t’en rends pas compte, et ça peut être cruel. Enfin ! Lui n’a pas été très fin non plus en voulant t’imposer brutalement son point de vue. J’aurais cru qu’il serait plus… psychologue, qu’il amènerait les choses plus doucement. Comme quoi.

— C’est moi qui me suis trompé ?

— Oui et non. Vous aviez raison tous les deux. On ne doit pas changer pour la personne qu’on aime, mais il faut aussi faire des concessions. La vie à deux est drôlement compliquée, tu sais.

— Tu as l’air de savoir de quoi tu parles…, fit Ichigo, ironique.

— À la différence de toi ou d’Hirako, moi, j’ai vu la relation de mes parents. Et elle est très passionnelle. Ça a été difficile de ne pas voir leurs disputes, leurs fous rires, leur complicité, leurs bouderies… et j’en passe. Ils étaient un peu comme toi et Hirako : deux têtes de mule. Et ça… ça complique tout. Mais s’il y a une chose dont je suis sûre, c’est qu’Hirako t’aime, énormément. Il te couve du regard ; si tu as besoin de quoi que ce soit, il se précipite pour te l’obtenir. Son expression change du tout au tout quand il pose les yeux sur toi.

— Comment tu sais ça ?

— Je vous ai observés quand il venait te chercher tous les matins, quand tu sortais de l’hôpital. Même si vous me terrorisiez, je trouvais ça trop mignon. Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, il y a un bout de chemin qui est identique au mien.

— Oh… Je n’avais pas percuté.

— Et puis, c’était très intéressant quand tu te faisais pousser dans une ruelle ! dit-elle en éclatant de rire.

— Une ruelle ? demanda Alistair.

— T’es trop jeune, marmonna Heather.

Ichigo rougit.

— Tu as vu « ça » ? demanda-t-il d’une voix blanche.

— Oh que oui. Tu étais trop mignon, d’ailleurs ! Mais je n’ai pas tout vu… Rassure-toi. Je garderai ta dignité sauve.

Ichigo plongea la tête dans son assiette.

— Donc, pour finir… Hirako t’aime, te désire et est prêt à beaucoup de sacrifices pour toi. Parfois, j’ai même l’impression qu’il t’aime plus que toi… ou que son amour est trop fort. Il me fait toujours penser à quelqu’un qui a peur que la personne qu’il aime disparaisse. Pourtant, les Shinigamis, ou les Vizards, ne peuvent pas mourir… si ?

— Nous pouvons mourir.

— Oh… alors la vie après la mort n’est pas éternelle ?

— En fait, tu deviens une âme qui réside à la Soul Society, mais tu peux aussi mourir d’un accident, d’une maladie, etc.

— Mais qu’est-ce que tu deviens si tu meurs alors que tu es déjà mort ? Tu disparais ?

— Non… Tu redeviens, pendant un temps, une particule spirituelle, puis tu te réincarnes.

Heather réfléchit. Alistair les regarda, suspicieux, et demanda à Ichigo :

— Mais, en tant que Dieu de la mort, tu fais quoi ? Tout le monde évolue comme toi ?

— Non. En fait, peu d’âmes deviennent shinigami. Et la fonction d’un shinigami, c’est d’éliminer les hollows et de pratiquer des konso, ou enterrements de l’âme, pour permettre à ces dernières d’aller vers la Soul Society.

— Super métier…, marmonna Alistair. C’est sûr que tu ne t’ennuies pas.

— Pourquoi tu ne portes pas de pyjama noir, toi ?

— D’abord parce que je suis humain. C’est mon âme qui porte l’uniforme shinigami.

— Tu as aussi une épée ? demanda Heather, gourmande.

— Ouais…, fit Ichigo, fatigué.

— Waouh ! J’aimerais bien te voir, dit-elle, excitée.

— Une autre fois…, marmonna Ichigo.

Il se leva et débarrassa la table. Heather se leva et commença à préparer la vaisselle.

— J’aimerais rester seul… Heather.

— Non. Tu vas te morfondre. Alistair et moi, on t’emmène prendre l’air. On va te faire oublier ton chéri… il faut bien que tu survives jusqu’à ce qu’il revienne.

— Tss… Il reviendra un jour, seulement ?

— Si toi, tu as su l’appeler, je suis certaine que, vu la façon dont il t’aime, il te contactera.

— Et s’il ne le fait pas ?

— Tu pourras te dire que tu as été le plus grand crétin que la Terre ait porté.

— Merci.

— Fais pas la gueule et va te changer pendant qu’Alistair et moi, on s’occupe de tout.

— Pourquoi moi ? demanda ce dernier.

— Parce que tu n’as rien fait depuis tout à l’heure, à part poser des questions débiles.

Ichigo souffla, attrapa des vêtements et alla se doucher. Il fit ses ablutions rapidement et s’habilla tout aussi vite. Il n’avait pas envie de réfléchir, de toute façon. Ils se retrouvèrent dehors, par une froide journée d’hiver, juste avant Noël.

— Ça vous dirait, les garçons, de passer les fêtes de Noël dans ma famille ?

— Euh… on va gêner ! dit Alistair. Et puis, tu sais, j’ai mes propres parents !

— Ok ! Et toi, Ichi ? Tu n’as personne ?

— Euh… Je sais que, pour vous, les Européens, Noël… c’est la famille. Alors je ne veux pas…

— Je vais m’ennuyer comme un rat mort. C’est dans un tout petit village, on part le matin et on rentre le soir ! Allez, tu n’as personne ici…

— Si cela ne te dérange pas.

— Mais non, c’est offert de bon cœur. Faudra que je prévienne maman…

Heather haussa les épaules. Bientôt, ils se retrouvèrent dans une bibliothèque, parce qu’Heather avait besoin d’un livre, puis chez un disquaire, parce qu’Alistair voulait un vinyle, et enfin dans un salon de thé. Heather avait soutiré pas mal de renseignements à Ichigo et, au bout d’un moment, elle finit par lui dire :

— Tu sais… Je téléphonerai à ton père. Il s’inquiète pour toi. Et puis, si tu veux débrouiller ton histoire avec Shinji, il va falloir que tu sois clair avec toi-même et tes proches. Tu ne peux pas toujours rester dans le flou.

— Là-dessus, je suis d’accord avec elle, Ichi. Que vas-tu dire à Hirako quand il rentrera et qu’il te reposera la question ? Il faut que tu prennes tes responsabilités. Tu es marié, mon pote.

—Je… je le ferai.

Ichigo remua consciencieusement son chocolat et en recueillit un peu de mousse, qu’il happa. Ses pensées filaient à toute allure.

— Le plus tôt sera le mieux pour toi et ta famille. N’oublie pas qu’ils sont au Japon !

— Oui…

Pensif, Ichigo ferma les yeux quelques instants. Il était temps de remettre de l’ordre dans sa vie et dans ses priorités. Il quitta les jeunes gens en les remerciant chaleureusement. Heather ajouta :

— Tu nous tiendras au courant. Et si tu as besoin de te confier, tu connais nos numéros.

— Oui… Merci beaucoup.

Ichigo les quitta et rentra à pied. Ça lui permit de réfléchir à toute la situation. En arrivant, il salua Colin, qui le fixait d’un air un peu plus soulagé.

°OoO°

Ichigo avait préparé tout un discours pour son père et, au moment où il composa le numéro, il oublia tout. Une heure perdue ! Il allait raccrocher quand il entendit la voix de son père :

— Moshi moshi !

— Papa !

— Oh, Ichigo ! Je ne m’attendais pas à ce que tu m’appelles !

Isshin semblait ravi du coup de fil de son fils.

— J’avais… besoin de te parler.

— Il t’est arrivé quelque chose ?

Un petit silence s’installa.

— Réponds-moi ou je vais faire une attaque !

— Tu ne peux pas, tu es déjà mort.

— Fils cruel ! Bon… dit-il plus sérieusement. Qu’est-ce qui te tracasse depuis ton retour d’Espagne ?

— Papa… tu m’en voudrais si je te disais que… je suis gay ?

— Euh… tu es gay ?

Ichigo prit une grande inspiration et avoua :

— En fait, je t’avais préparé un discours très long et j’ai tout oublié. Alors je vais te dire les choses comme elles sont, à l’heure actuelle… et je n’ai jamais été aussi mal de toute ma vie.

— … Je t’écoute, fils.

— Je suis tombé amoureux d’un homme, il y a quelques mois. Je sortais encore avec Heather, à l’époque. C’est arrivé, et c’est tout… Et puis, il m’a fait une proposition de mariage : il a la double nationalité japonaise et espagnole… et, en Espagne, on accepte les mariages gays.

— Et tu t’es marié ?

— Oui…

Silence.

— Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé ?

— Parce que… tu le connais.

— Je connais un Japonais qui a la double nationalité japonaise et espagnole, et qui vit en Angleterre, apparemment ?

— C’est… c’est un vizard.

— Oh… ne joue pas aux devinettes. Qui est-ce ? demanda Isshin, très sérieusement.

— Hirako Shinji…, souffla Ichigo.

— Pardon ? Tu t’es marié avec… avec un homme plus vieux que moi ?

— Ah… il est plus vieux ?

— Mais Hirako aime les femmes ! Et toi aussi… enfin, c’est ce que je croyais !

— Nous aussi…

— Pourquoi ?

— J’en sais rien…

— Non : pourquoi vous êtes-vous disputés ?

— Comment tu le sais ?

— Te connaissant, et connaissant le caractère parfois pas très mature de l’ex-capitaine de la 5e division, je me dis que vous faites un couple drôlement explosif. Alors, c’était quoi le motif ?

— Il me demande de vivre en Espagne avec lui après mes études, et il refuse de me laisser revenir à Karakura.

— Je vois…, fit Isshin, songeur. Eh bien, je ne vois pas où est le problème. Après tout, c’est lui que tu as choisi pour faire ta vie.

— Mais… et la promesse de revenir…

— Ichigo ! Je ne pense pas que tu te sois marié avec lui pour le plaisir, mais parce que tes sentiments sont sincères. Et apparemment, lui aussi le pense. Je n’aurais jamais cru qu’il se marierait un jour, d’ailleurs. Dis-toi bien que ce n’est pas avec moi que tu construiras ton couple, mais avec lui. Alors, tu n’as pas à te disputer avec l’amour de ta vie à cause de tes parents. Je suppose que tu t’es buté sur tes positions… et lui aussi ?

— Oui…, admit Ichigo, assis sur le sol, le dos contre le mur.

— Et vous êtes sur le point de divorcer à peine mariés ?

— Je ne sais pas… mais on ne se parle plus depuis mon retour. J’ai essayé de le contacter, mais il ne me répond pas.

— Qu’est-ce que tu lui as dit ?

— Qu’il ne m’approche plus…

— T’es dur ! s’exclama Isshin.

— Il ne m’a pas épargné non plus.

— Hum… les disputes dans un couple, c’est pénible. Mais, moi, j’adore les réconciliations, gloussa Isshin d’une manière perverse.

— Pardon ?

— Dis-toi que ce n’est qu’une tempête parmi tant d’autres.

— Toi et maman, vous ne vous êtes jamais disputés !

— Ah, tu crois ça ? Isshin éclata de rire. Si tu savais comme nous avons pu nous crêper le chignon, ta mère et moi. Enfin, ta mère surtout ! Mais on évitait de le faire devant vous. Apparemment, on y est bien arrivés…

— Oui… mais vous ne vous êtes pas séparés comme nous.

— Nous ne vivions pas la même histoire. Chacun a sa vie, ses problèmes, ses bonheurs. Chacun a sa personnalité, ses qualités, ses défauts. Laisse le temps faire son œuvre. Hirako reviendra vers toi, c’est sûr.

— Je l’espère…

— Pourquoi ne m’as-tu pas invité au mariage ?

— Il y avait cent quatre-vingt-quinze vizards invités…

— Oh… Il est clair que les filles et moi, on aurait été en danger !

— Hum… Hirako et moi, on viendra vous rendre visite… si on s’est réconciliés cet été.

— Ichigo, ne me fais pas de promesses. Vois d’abord avec Hirako, et tu m’annonceras ta venue — ou non — pour cet été. Ichigo… n’oublie pas que, maintenant, c’est lui, ta priorité. On comptera toujours dans ta vie, je le comprends. Mais si on se marie, c’est parce qu’on a le désir de fonder sa propre famille. Ça ne veut pas dire abandonner.

— C’est ce que m’avait dit Shinji…, souffla Ichigo, coupable.

— Vu son caractère, il a dû te l’annoncer assez crûment. Ne t’inquiète plus pour ça. Laisse-le se remettre. Il reviendra… En tout cas, maintenant, je vais pouvoir dormir. J’étais tellement inquiet ces derniers temps que je priais pour savoir enfin ce qui pouvait te bouleverser à ce point. Je suis rassuré. Je te souhaite bonne chance. Tiens-moi au courant de l’évolution de votre relation, quand même, dit Isshin, mi-moqueur, mi-soucieux.

— Très bien…

— Mais c’est quand même une sacrée nouvelle : mon fils est marié… avec un homme ! éclata Isshin de rire.

— Papa… ce n’est pas drôle !

— En tout cas, tu n’as toujours pas le sens de l’humour. Si j’avais su que c’était Hirako qui te brancherait, je t’aurais fait un petit cours là-dessus : connaissant le personnage… Il reprit de plus belle et murmura pour lui-même : j’ai Shinji Hirako comme gendre. C’est la meilleure !

Ichigo imagina très bien son père se tordre de rire en se tenant les côtes. Il tempêta, et Isshin finit par se calmer et lui souhaita bonne chance pour la suite.

Le roux raccrocha, soulagé d’avoir avoué son mariage et sa relation avec Shinji. À présent, il envisageait sa vie avec le vizard blond. Il fallait qu’il le revoie, qu’ils s’expliquent sérieusement. Ichigo contempla quelques secondes son portable.

Il préféra finalement lui écrire un SMS : Shinji, I will always love you & forever. Sorry ! Ichi.

Il se demanda si le blond serait sensible à ce message — surtout qu’il avait horreur de ce genre de déclaration. Mais comment faire passer ses émotions… sans paraître mièvre ? Il appuya sur Entrée. Puis il se leva pour se faire un café : il avait besoin d’un remontant. Il alluma la radio au passage ; il lui fallait un peu de compagnie.

Son portable vibra. Son cœur battit à tout rompre. Il l’ouvrit et lut le message de Shinji. Sa main trembla, sa vue se brouilla. Au bout de quelques secondes, il parvint enfin à déchiffrer :

Moi aussi, gamin.

C’était court, mais tout à fait dans le style de Shinji. Ichigo envoya un nouveau message.

On pourrait se voir et se parler prochainement ?

Quelques minutes plus tard, il reçut une réponse.

Oui, je te promets que nous nous parlerons très bientôt. Mais je ne sais pas encore quand.

Ichigo répondit immédiatement.

Je suis impatient…

Réponse : Moi aussi, Ichi.

Ichigo : Tu me manques.

Shinji : À moi aussi.

Ichigo : Je veux entendre ta voix…

Shinji : Appelle-moi !

Ichigo attendit quelques secondes et composa le numéro de son mari. Shinji décrocha immédiatement.

— Ichigo…, murmura-t-il.

Sa voix était douce à l’oreille.

— Shinji… Je suis tellement désolé…

L’émotion d’Ichigo était palpable.

— Moi aussi. Je te présente également mes excuses…

— Ce n’est rien…

— Si, Ichi. Ce qui nous est arrivé est grave. Tu es la seule personne que j’aime sur Terre. Comment pourrais-je prendre ça à la légère ?

C’était la première fois que Shinji lui avouait ses sentiments. Une larme coula le long de la joue d’Ichigo, de soulagement. Il se sentait enfin libéré de la tension accumulée.

— Shinji, tu es en Espagne ?

— Oui… J’ai besoin d’un peu de temps avant de venir te voir.

— Que se passe-t-il ?

— Je… je dois à nouveau maîtriser mon hollow.

— Mais…

— C’est pour ça que je ne pouvais pas te répondre avant. J’ai gardé tous tes messages, et j’attendais que tu me recontactes pour te demander un peu de patience. Je t’avoue que… je n’ai pas osé le faire. Et je ne pouvais pas, après tes dernières paroles.

— Je comprends. C’est de ma faute…

— Ichi, c’est de notre faute à tous les deux, rétorqua doucement Shinji. La fatigue ne nous a pas aidés. Notre entêtement non plus.

Un silence s’installa.

— Ichi, regarde le courrier cette semaine. J’aimerais… enfin, si tu le souhaites… que tu portes notre alliance.

— Tu ne veux pas me l’apporter ?

— Je ne peux pas venir tout de suite. Et, sincèrement, je veux que tu la portes, comme moi. Je me sentirai mieux. Enfin… si tu le veux.

— Je la passerai à nouveau à mon doigt. Elle ne me quittera plus.

— J’y compte bien, répondit-il, la voix redevenant un peu moqueuse, assurée.

Un silence confortable, chargé d’émotions, se posa entre eux. Shinji finit par souffler :

— Je t’appellerai la prochaine fois, mon amour.

— Shin…

— J’ai juste besoin d’être bien, à ce moment-là.

— Les autres sont avec toi ?

— Oui… Au fait, Ichi : je veux bien que tu parles à Heather, mais je t’interdis d’en faire ta maîtresse.

— Imbécile ! Et… comment tu sais pour Heather ?

— On te surveille pour que tu ne fasses pas de bêtises. J’ai appris que tu fumais, que tu buvais, et que tu dormais sur les trottoirs ! On ne peut pas te laisser tout seul.

— Tu savais que je fumais.

— J’avoue l’avoir oublié… Ichigo, je te rappelle prochainement. Il faut que je te laisse…

— Sh…

— Je t’aime, gamin !

Ichigo voulut répondre, mais seul le bip lui répondit. Il resta un instant, perplexe, le téléphone à la main, puis s’effondra de soulagement sur la table de la cuisine. Un sanglot le secoua violemment.

Il était heureux et malheureux à la fois : heureux que Shinji lui ait enfin dit clairement qu’il l’aimait, et malheureux qu’il doive, une nouvelle fois, combattre son hollow intérieur. S’ils ne s’étaient pas disputés… Mais, comme le disait le dicton — ou quelque chose du genre — avec des « si », on refait le monde.


Un mot, une critique… ou un pavé, j’assume 😄 (et je lis tout !)