Entre rêve et réalité

Ichigo traversait les couloirs qui le menaient à son bureau. Il serra les dossiers qu’il tenait en main contre son buste. Son regard se posait, indifférent, presque perdu, sur la rue qu’il voyait en contrebas. Il fut pourtant attiré par une voiture de sport rouge qui se garait rapidement. Le roux s’arrêta pour observer, persuadé que le conducteur allait taper contre les lourds bacs à fleurs. Mais il n’en fut rien.

Il allait reprendre son chemin quand la chevelure de l’homme sortant de la voiture attira son regard. Bleue. Ichigo se figea, tourna le visage et, à sa stupeur, reconnut Grimmjow Jaggerjack. Son cœur battit précipitamment en revoyant cette silhouette familière, issue d’un très lointain passé qu’il pensait oublié. Ses doigts se crispèrent sur les feuilles qu’il tenait toujours. Que faisait Grimmjow ici ?

Ichigo se détourna brutalement, comme si la vue de cet homme brûlait sa rétine. L’homme se dirigea vers son bureau et passa comme une flèche devant sa secrétaire, qui haussa un sourcil.

C’était la première fois en quinze ans qu’elle voyait son patron aussi agité. L’orangé posa sa pile de dossiers sur le coin de son bureau. Ses mains tremblèrent légèrement et, pour les calmer, il les serra l’une contre l’autre. Que faisait Grimmjow ici ? C’était la seule question cohérente qui traversait son esprit affolé.

Ichigo fit un exercice de respiration pour reprendre son calme. Ce devait être une simple coïncidence. Il effaça l’autre homme de sa mémoire — et les souvenirs qu’il pensait oubliés avec lui.

À sa surprise, il y arriva beaucoup plus facilement qu’il ne l’imaginait. Il se plongea dans son travail, puis sortit à la pause déjeuner. Il posa ses lunettes de soleil en quittant son bureau et salua d’un geste sa secrétaire, qui partait en week-end : il lui avait accordé son après-midi.

Il se dirigea vers l’ascenseur et appuya nonchalamment sur le bouton. Ichigo fouilla dans ses poches pour trouver ses clés de voiture et, lorsque les portes coulissèrent, entra dans la cage sans faire attention aux personnes qui s’y trouvaient.

Lorsqu’il releva la tête, il croisa des yeux bleus qui le fixaient, incrédules. L’orangé détourna le visage comme s’il n’avait jamais rencontré le bleuté de sa vie. Lorsque les portes s’ouvrirent, il sortit d’un pas alerte et se dirigea vers la sortie de l’immeuble, quand il sentit une main chaude encercler son poignet ; un léger frisson le parcourut inconsciemment.

— Ichi ?

Cette voix grave… combien de fois avait-il rêvé d’elle ? Il n’aurait pas su le dire. Lentement, Ichigo se tourna sur ses talons et rencontra, au travers de ses lunettes de soleil, ce regard si intense que pouvait avoir cet homme.

— Que me veux-tu ?

— Je… je suis surpris. Je n’aurais pas pensé… te voir ici ! Je voudrais te parler…

Grimmjow était hésitant et pourtant sa voix s’affermit au fur et à mesure.

— Ah oui ? remarqua narquois le jeune homme. Dommage, t’as loupé le coche. Y a…

Ichigo leva les yeux au ciel, comme s’il réfléchissait.

— Quelques années déjà. Maintenant… sors de ma vie, comme tu l’as fait à l’université.

— Ichi… il faut que je t’explique.

Ichigo se rendit compte que Grimmjow tenait toujours son poignet ; il tira d’un coup sec pour se libérer de son emprise. Une fois libre, il passa l’autre main pour masser l’articulation. Toujours aussi fort… mais à part la force, qu’avait-il ? Une vague de souvenirs voulut franchir le seuil de sa mémoire ; il la repoussa.

— Quoi, Grimmjow ? Que tu as préféré partir comme un voleur et me laisser seul, avec seulement mes yeux pour pleurer ? Ou bien veux-tu évoquer nos bons souvenirs que tu as foulés aux pieds ? Excuse-moi, mais je ne suis absolument pas sentimental et j’ai autre chose à faire que d’écouter tes explications bidon !

— Toujours aussi tête de mule.

Ichigo, qui le quittait, ne se retourna même pas et marmonna pour lui-même :

— C’est l’hôpital qui se fout de l’infirmerie…

Dehors, à peine eut-il franchi le seuil qu’un cri le fit se retourner ; il eut juste le temps de recueillir l’adolescente qui se jetait dans ses bras.

— Papa ! Regarde…

Ichigo baissa les yeux vers le papier que sa fille lui tendait.

— Félicitations, Chizu ! Ta mère va être ravie… marmonna Ichigo.

— Tu imagines ! Je vais pouvoir l’emmener faire les boutiques !

— Ça, j’imagine très bien.

Tout en discutant, le roux se dirigea vers sa voiture, sa fille sur les talons.

— Papa… tu peux m’acheter ma voiture maintenant !

— Tu ne perds pas le Nord…

— Allez… supplia Chizu.

— Vois ça avec ta mère !

— Tu m’emmènes ?

Ichigo entra dans son véhicule et, lorsque ses yeux passèrent sur le rétroviseur, il vit Grimmjow stationné derrière lui, qui le regardait intensément. Chizu s’attacha et se mit à parler de son examen de conduite, qu’elle avait passé le matin même — brillamment.

Avec prudence, le roux entra dans la circulation et bientôt il prit la direction de la banlieue de Karakura. Sa fille fit la conversation toute seule : elle n’avait jamais eu besoin de personne pour faire un dialogue « seule », faisait les questions-réponses sans problème. Il gara doucement le véhicule le long du trottoir.

— Tu ne rentres pas ?

— Non. Dis à ta mère que je passerai la voir en semaine.

— Comme tu veux !

Chizu sortit, un peu dépitée, mais Ichigo avait besoin de se sentir isolé. Son cœur se remit à battre très fort dans sa poitrine en songeant à sa rencontre fortuite avec le bleuté. Bon sang, pourquoi maintenant ?

Il prit la direction d’un snack et s’y arrêta pour déjeuner. Il jouait nerveusement avec ses couverts quand « la » voix qu’il refusait d’entendre résonna à son oreille.

— Tu ne pourras pas me fuir éternellement !

Les yeux d’Ichigo glissèrent sur l’homme qui prenait place en face de lui.

— Qui t’a demandé de t’asseoir ici ?

— Toi !

— Tu m’agaces…

— Très mignonne, ta fille…

— Tu as des vues sur elle ?

— Qui sait ? se moqua le bleuté.

— Écoute, Grimmjow, si tu as l’intention de me suivre toute la journée, je te conseille fortement d’arrêter immédiatement.

— Tu refuses de m’écouter ! grogna son interlocuteur. Et ça fait des années que je te cherche !

— Pas possible… marmonna l’orangé, qui arrêta de manger pour observer son vis-à-vis.

— Tu ne manges plus ?

— Tu m’as coupé l’appétit !

— Il t’en faut peu…

Ichigo observa attentivement l’homme assis en face de lui. Il avait perdu l’arrondi que donne l’adolescence. L’image un peu floue qu’il avait gardée de son ancien amant se superposait à celui-ci, et Ichigo se rendit compte qu’il n’y avait pas beaucoup de rapport.

Grimmjow était toujours aussi beau : les traits plus affirmés, les yeux bleus ayant toujours la même flamme qui le caractérisait plus jeune, de fines rides aux coins des yeux, et quelques cheveux blancs émaillaient maintenant sa chevelure, toujours coiffée de la même manière.

Les yeux d’Ichigo se focalisèrent sur les mèches qui tombaient sur le front de Grimmjow. Il aimait jouer avec, lorsque… Il soupira et chassa toutes ces pensées, encore une fois.

Il constata que Grimmjow le dévorait du regard et marmonna :

— Arrête de me fixer de cette manière, c’est gênant !

— Tu es prude avec moi maintenant ?

— La ferme ! N’agis pas avec moi comme si ces vingt dernières années n’avaient pas existé ! Et puis… nous n’avons plus rien à nous dire depuis tout ce temps !

— Bordel ! T’es toujours aussi chiant ! Et si moi, j’avais besoin de te dire certaines choses pour tourner la page ?

Ichigo plongea ses yeux surpris dans les yeux bleus. Grimmjow se rejeta en arrière et passa une main nerveuse dans ses cheveux bleus. Lorsqu’il baissa les yeux à nouveau sur le roux, une fissure était apparue au fond de son regard. Le cœur de l’orangé bondit et il se sentit gagner inexorablement par le remords.

Ichigo se mordilla la lèvre inférieure et, finalement, regarda sa montre.

— Écoute, Grimmjow… je dois retourner bosser. Si tu as du temps, tu peux me rejoindre là où nous nous sommes rencontrés tout à l’heure. Et on ira boire « un » verre… Enfin, si tu as le temps.

Le bleuté le regarda, surpris, et un sourire gagna lentement ses lèvres sensuelles.

— À quelle heure ?

— Vers 18 h 30 – 19 h… je ne sais pas encore. Tu peux entrer dans les locaux ; je te rejoindrai.

— Ton patron ne va pas gueuler ? ironisa Grimmjow.

— J’ai de la chance : je suis mon propre patron…

Grimmjow émit un sifflement entre ses dents.

— Tu n’as pas perdu ton temps, toutes ces années.

— Que voulais-tu que je fasse ? Me morfondre après toi ?

Les yeux ambrés, comme la voix, étaient glacials. Ichigo appela le serveur et paya l’addition. Une main retint son poignet.

— Je viendrai…

Ichigo scruta le visage sérieux de l’homme. Il tira sur son bras d’un coup sec, puis quitta les lieux en allongeant le pas. Le cœur du roux cognait très fort contre ses côtes. Depuis combien de temps cela ne lui était-il pas arrivé ? Il détestait Grimmjow autant qu’il l’avait aimé. Pourquoi revenait-il aujourd’hui ?

°°0°0°°

Ichigo travailla d’arrache-pied, plus que d’habitude en tout cas. La fin d’après-midi lâchait ses derniers rayons brûlants et il sentait son cœur cogner de plus en plus fort. Il jetait des coups d’œil nerveux sur sa montre et bâcla quelque peu les derniers dossiers qu’il avait en main, malgré lui, impatient d’en terminer.

Une fois achevé, il regarda sa montre : bientôt 18 h 30. Il se sentit soudainement abattu. Que lui arrivait-il encore ? Lentement, il se sentit gagner par le sommeil. Insensiblement, son corps s’affaissa sur le bureau et ses paupières se fermèrent.

Ichigo ne savait pas comment il en était arrivé là, mais il se trouvait à un carrefour non loin de son lieu de travail. Le soleil était haut dans le ciel quand, soudain, il sentit deux bras puissants l’entourer. Surpris, il voulut se tourner, mais la voix de Grimmjow murmura :

— Reste comme ça, Ichi… laisse-moi profiter une dernière fois…

— Une dernière fois ? Qu’est-ce que tu racontes ? maugréa le roux.

Seul un léger rire répondit.

— Tu sais que ton odeur m’a manqué ? Si tu savais toutes les fois où j’ai regretté d’être parti…

— Pourquoi tu l’as fait ? Pourquoi n’es-tu pas revenu ?

— Je voulais que tu sois fier de moi… Mon orgueil. Et j’avais peur…

— Peur, Grimmjow ?

Ichigo se retourna lentement dans ses bras. Il ne sut pas comment Grimmjow avait fait, mais il paraissait soudain plus jeune.

— Je ne t’ai jamais oublié. Tu as toujours occupé mes pensées…

— Pourquoi me dis-tu ça maintenant ?

— C’est pour ça que je voulais te voir ! Il y a une chose que j’ai regrettée toute ma vie…

Le cœur d’Ichigo battait à tout rompre. Les yeux bleus étaient très tendres et les gestes de Grimmjow très doux, comme s’il avait peur de le briser. Une main courait dans la masse épaisse des cheveux orange, l’autre autour de sa taille.

— Tu ne peux pas t’imaginer la joie, pour moi, de te revoir… même si tu étais en colère… et encore plus quand tu m’as dit que tu voulais bien me parler. Tu as toujours été compréhensif, même si tu as un putain de caractère !

— Tu as vu le tien avant de parler du mien ! grogna le roux.

Grimmjow sursauta subitement, comme s’il écoutait quelqu’un — ou comme s’il avait entendu quelque chose qu’Ichigo ne pouvait pas percevoir.

— Ichi… je n’ai pas beaucoup de temps…

— Qu’est-ce que tu racontes ? On a toute la soirée pour discuter…

— Écoute-moi !

Le ton était suppliant.

Les yeux d’Ichigo s’élargirent : il ne connaissait pas ce pan de la personnalité de son ex-amant. Les mains de Grimmjow encadrèrent son visage et, sans qu’Ichigo s’y attende, le bleuté l’embrassa avec une tendresse qui lui était inconnue. Tout d’abord surpris, Ichigo, incapable de résister, répondit à ces lèvres chaudes, aimantes — à cette douceur nouvelle.

Lorsque la langue de Grimmjow s’insinua dans sa bouche, Ichigo s’accrocha à la chemise du sportif, ne voulant pas briser cet instant de pur bonheur. Enfin, il retrouvait les bras qui lui avaient tant manqué au cours de toutes ces années.

Quand ils se détachèrent, Grimmjow laissa son front collé à celui d’Ichigo, ses yeux bleus vissés dans les siens.

Un silence s’installa, mélange d’attente et de compréhension mutuelle due à toutes ces années suspendues entre eux, comme si elles n’avaient jamais existé… Grimmjow se pencha une nouvelle fois et effleura encore ses lèvres.

— Ichi… je voulais te dire… Il y a une chose que j’ai oublié de t’avouer, toutes ces années où nous étions ensemble… Que j’aurais voulu t’exprimer, et que mes lèvres ont été incapables de formuler. Laisse-moi te le dire aujourd’hui… Je t’aime, Ichigo…

La sincérité de cette voix profonde et grave, si proche… Les yeux du roux, d’abord surpris, se voilèrent, et les larmes s’échappèrent malgré toute la volonté dont il pouvait faire preuve.

— Je t’ai toujours aimé. J’ai eu si froid quand je suis parti. J’ai fait passer ma carrière professionnelle avant toi, et je m’en suis voulu. Le temps que j’ai passé avec toi, près de toi, a été les meilleures années de ma vie. Ichigo… si tu as l’occasion d’aimer à nouveau… n’oublie jamais de le dire. Ne deviens pas l’ombre de toi-même…

— P… pourquoi maintenant ? Pourquoi… toi et…

— Je dois partir, Ichi…

— Partir ? Tu te fous de moi, là ?

Grimmjow adressa un sourire triste à l’orangé, qui le regardait, incrédule.

— Si tu savais comme je suis désolé… J’aurais aimé que nous soyons ensemble une nouvelle fois, tous les deux, mais… c’est impossible. Au revoir, Ichi. Je t’aime…

Grimmjow se détacha, caressa la joue du roux avec un sourire tendre, puis tourna le dos et remonta la rue encombrée.

Ichigo, d’abord figé, se mit à courir après lui, le cœur battant. Il l’avait retrouvé, et ce salaud le quittait après lui avoir avoué ce qu’il avait toujours attendu de cet imbécile de footballeur.

Mais la foule se faisait de plus en plus compacte et Ichigo se retrouva à terre. Les joues dégoulinantes d’un liquide brûlant, les yeux, les joues, le cœur.

°°0°0°°

Ichigo se réveilla en sursaut. À sa surprise, il faisait nuit noire. Il regarda sa montre : 21 h 24. Il se tourna partout : il était seul.

L’orangé se leva brutalement, entra dans la salle d’attente et allait s’excuser quand il vit qu’il n’y avait personne. « Le salaud… il m’a posé un lapin ! »

Ichigo fit le tour de son entreprise et éteignit quelques lumières. Il attrapa ses affaires, rageur. « Je le vois et je le bute ! » Pourquoi avait-il fait confiance à ce stupide sportif ?

Ichigo rentra chez lui et claqua la porte d’entrée. Il alla se servir un verre de whisky et s’en versa une large rasade. Il entra dans son salon et alluma la télé, pour donner un peu de vie à son environnement. Il tomba sur les informations, qu’il écouta d’une oreille distraite. Il défit sa veste et la balança sur le sofa quand son oreille se dressa.

« Nous venons d’apprendre la mort de Grimmjow Jaggerjack. Souvenez-vous du célèbre footballeur qui avait rejoint la NFL lors de sa dernière année d’université à Tokyo. D’après nos informations, il aurait été renversé alors qu’il traversait un passage piéton non loin du parc Ueno. Le conducteur aurait perdu le contrôle de son véhicule et aurait percuté Jaggerjack-san de plein fouet. Il serait mort sur le coup cet après-midi, aux alentours de 18 h 15. Jaggerjack-san avait entrepris une carrière internationale et était devenu le meilleur quarterback de la ligue US. Il avait dû abandonner en fin de carrière suite à une blessure… »

Ichigo n’écoutait plus. Le verre qu’il tenait en main venait de se briser sur le sol, durement. Le roux était blême et, soudain, le rêve qu’il avait fait en fin d’après-midi lui revint en mémoire.

Il empoigna le cuir du fauteuil à côté de lui et le serra fortement.

C’était impossible… Pas lui… Pas quand il l’avait enfin retrouvé… Le parc Ueno, situé juste à côté de son bureau… Il venait le rejoindre.

Ichigo se laissa choir dans le premier fauteuil et resta prostré très longtemps. Aucune pensée ne venait traverser son esprit. C’était comme si son esprit était mort, incapable de surmonter la nouvelle.

— Ichi… je voulais te dire… Il y a une chose que j’ai oublié de t’avouer, toutes ces années où nous étions ensemble… Je t’aime, Ichigo…

— T’es parti une nouvelle fois, salaud, et cette fois-ci c’est définitif ! Pourquoi tu as ressurgi dans ma vie pour en partir aussi vite ? Je fais quoi, maintenant ? Je me reconstruis comment ?

Sa voix se brisa et un long sanglot s’échappa de ses lèvres. Il le détesta du plus profond de son cœur…

Le jeune homme rejeta la tête en arrière et fixa le plafond. Il se souvenait intensément de son rêve… Grimmjow lui avait semblé si jeune… comme s’il était redevenu celui qu’il avait connu à vingt ans.

Il aimait Grimmjow. Il l’avait toujours aimé, dès le collège. Et il se souvint comment il avait écumé de rage quand le bleuté l’avait estampillé « petit ami » quelques semaines après la rentrée. Ils avaient quinze ans, à l’époque…

Et il l’avait quitté lorsqu’il avait vingt-quatre ans, sans un mot, sans une explication. En revenant de cours, Ichigo avait retrouvé l’appartement vide des affaires du bleuté.

Ichigo avait eu beaucoup de mal à s’en remettre et, par dépit, s’était marié trois ans plus tard. Il avait eu Chizu avec son épouse et avait divorcé lorsque la gamine n’avait que quatre ans.

Le souvenir de Grimmjow le poursuivait inconsciemment. Il avait suivi de loin sa carrière professionnelle et avait compris le drame lorsque le bleuté avait dû tout arrêter à cause de sa blessure au genou. Par la suite, il n’avait eu aucune nouvelle.

Le voir le matin même, pour apprendre quelques heures plus tard sa mort… Kami-sama…

Ichigo se perdit dans ses pensées… pour finir par s’endormir, vidé par ses souvenirs, par l’absence désormais définitive… Grimmjow…

°°0°0°°

Ichigo se réveilla brutalement, secoué comme un prunier par… Grimmjow.

— Bon sang ! T’as fini tes conneries ?

— Grimmjow…

Le roux s’exprimait, totalement surpris.

— Tu es vivant ?

Grimmjow scrutait le roux et passa une main sur son front.

— T’as pas de fièvre… Merde, pourquoi tu criais mon nom ? Et pourquoi tu pleures en dormant ?

Ichigo, se rendant compte que le bleuté était bien en vie, se jeta à son cou et sanglota toutes les larmes de son corps.

Grimmjow resta figé quelques instants, se demandant ce qu’il avait fait. En voyant la détresse de son compagnon, il finit par le serrer contre lui et lui caresser les cheveux, attendant qu’Ichigo finisse sa crise. Il obtiendrait des explications bien assez vite.

Finalement, le roux se calma et Grimmjow l’interrogea :

— Je peux savoir pourquoi tu me fais une telle crise, ce matin ?

— J’ai rêvé que tu étais mort !

— Imbécile !

— Ne te moque pas !

Ichigo était déjà énervé, prêt à coller une raclée au bleuté, qui mit les mains devant lui pour signifier son innocence.

— Comment je suis mort ?

— En fait, tu m’as quitté et tu es parti jouer en NFL…

— Ah ouais ? Super ! Moi, j’en veux, des rêves comme ça…

Le ton était excité.

Grimmjow reçut un coup de poing et vola en bas du lit.

— Crétin ! J’ai dit que t’étais mort, et moi je savais plus quoi faire !

Le bleuté se releva et se massa la joue, tout en la touchant avec sa langue.

— ’tain, Ichi… t’as une sacrée droite !

— Je me demande si tu n’aurais pas mieux fait d’être mort !

— Raconte au lieu de t’énerver tout seul… maugréa Grimmjow, qui se massait toujours la joue.

Ichigo le foudroyait du regard. Grimmjow haussa un sourcil.

— J’pourrais jamais le faire, alors me regarde pas comme ça, crétin ! marmonna Grimmjow.

— J’espère… ou je te tue personnellement à petit feu.

Une flamme vengeresse s’était allumée dans les yeux ambrés et Grimmjow déglutit péniblement. Quand Ichigo s’énervait comme ça, pas moyen de lui faire entendre raison.

Il attendit patiemment qu’Ichigo continue.

— J’dis plus rien ! Vas-y !

— Bref. Je me retrouvais tout seul. Je me suis marié et j’ai une fille : Chizu.

Grimmjow se mordit le coin des lèvres, mais ne dit absolument rien, car sa vie était réellement en jeu.

— Bref, j’ai divorcé et, pendant vingt ans, je t’ai pas… Et tu débarques alors que je sortais de mon bureau pour me dire que tu avais à me parler. Tu m’as suivi et tu as réussi à m’arracher un rendez-vous.

Grimmjow ricana de contentement et reçut un oreiller en pleine tête.

— Allez, continue… c’est juste que j’arrive toujours à te faire changer d’avis, ricana l’étudiant.

— Fumier ! gronda Ichigo.

— Tu vas pas recommencer… maugréa Grimmjow, exaspéré par son début de matinée.

— Bref. Et moi, je suis reparti bosser… Je me suis endormi sur mon bureau et je t’ai retrouvé à un croisement, en pleine rue de Karakura. Et là, tu rigoles pas ou je t’étrangle.

Grimmjow leva les mains en l’air, toujours attentif, ne voulant pas stresser davantage son compagnon, qui avait une lueur meurtrière dans le regard.

— Tu m’as dit que tu m’aimais… et que tu avais regretté de ne pas me l’avoir dit avant !

En entendant ces paroles, le bleuté n’eut pas envie de rire. Au contraire, son cœur se mit à battre plus lourdement. Les mots trouvèrent un écho en lui. Jamais, il n’avait réussi, en neuf ans de relation, à lui dire qu’il l’aimait à en mourir, dès l’instant où il avait posé les yeux sur cette tête brûlée.

— Et quand je me suis réveillé, tu n’étais pas à notre rendez-vous. Et j’ai appris à la télévision que tu avais été renversé par une voiture et que tu étais mort sur le coup. Kami-sama… J’ai… j’ai eu…

Ichigo posa une main sur sa poitrine nue, comme s’il sentait un couteau lui entrer dans la chair. Grimmjow se redressa et s’assit à côté du roux ; les larmes recommencèrent à couler.

— Baka… chuchota Grimmjow à son oreille. Jamais je ne te quitterai, même si on m’offrait un pont d’or. Je tiens à toi…

Le bleuté prit l’orangé contre lui ; Ichigo l’enlaça pour être sûr qu’il était bien vivant.

— Je suis un idiot…

— Non, Ichi… Mais il y a une chose, dans ton rêve, qui était vraie…

Ichigo leva ses yeux humides vers son amant, qui le fixait avec une réelle tendresse.

— Ichi… je veux te dire depuis longtemps…

Grimmjow caressa ses cheveux orange, puis encercla de ses jambes l’orangé, comme pour l’envelopper de sa présence.

— Il y a une chose que j’ai oublié de t’avouer toutes ces années où nous étions ensemble… Que je veux t’exprimer et que mes lèvres ont beaucoup de mal à formuler. Laisse-moi te le dire aujourd’hui… Je t’aime, Ichigo…

La sincérité de la voix profonde et grave, si proche… Les yeux du roux s’élargirent de surprise. Son cœur se mit à cogner violemment dans sa poitrine.

— Je t’ai toujours aimé. J’ai si froid quand tu n’es pas près de moi. Comment veux-tu que je parte ? Le temps que je passe avec toi, près de toi, ce sont les meilleurs moments de mon existence. Ichigo… je deviendrais l’ombre de moi-même sans toi !

L’orangé en resta bouche bée. Une peur se vrilla dans son estomac.

Grimmjow ne comprit pas l’air bouleversé d’Ichigo et voulut le rassurer, mais Ichigo murmura :

— Grimmjow… tu viens de me dire exactement ce que tu m’as dit dans mon rêve.

Le bleuté regarda le roux, stupéfait.

— Je t’interdis de sortir aujourd’hui.

— Mais j’ai un entraînement, je peux…

— Tu peux pas. Tu es malade. Je… je refuse que tu sortes aujourd’hui… Je t’en supplie, reste avec moi !

Ichigo était complètement affolé.

— Et tes cours…

— Je suis malade !

Pour calmer son amant terrifié, Grimmjow le rassura calmement :

— OK… On est tous les deux malades et on reste au pieu.

— Je suis sûr que tu trouveras de quoi nous occuper toute une journée… maugréa le roux avec un sourire.

— T’as pas tort…

Un sourire carnassier, presque psychopathe, s’inscrivit sur le visage du bleuté, qui serra fermement le roux contre lui. Ichigo sentait le désir évident de son amant et un léger sourire répondit au sien.

Grimmjow était déjà parti à la découverte de sa nuque et ses mains expertes parcouraient le corps frissonnant de son amant.

— Super programme, aujourd’hui ! souffla le bleuté en allongeant le roux.

Plus tard dans la soirée, ils mangeaient devant un plateau télé en regardant un match de foot américain, quand un flash spécial interrompit la publicité.

« Mesdames, messieurs, nous venons d’apprendre que l’équipe de football américain de l’université de Tokyo a été victime d’un accident au carrefour proche du parc Ueno. Heureusement, aucune victime à déplorer. Il y a trois blessés sérieux et quelques blessés légers… »

Les deux étudiants se regardèrent, blêmes. Grimmjow attrapa sa moitié, qui tremblait.

— Merci, Ichi… J’aurais pas supporté de te laisser tout seul derrière moi.

Ichigo ne dit rien, mais ses yeux exprimaient une détresse profonde.

— Je suis vivant… souffla Grimmjow, très troublé. Et c’est grâce à toi…

Ils restèrent un moment enlacés et, finalement, terminèrent leur repas. Ce soir-là, aucun des deux n’avait envie de dormir.

Grimmjow entreprit alors, pour la première fois, de faire des projets d’avenir avec sa moitié. De vrais plans, comme pour s’assurer de conjurer le sort. Ils y passèrent la majeure partie de la nuit et s’endormirent au petit jour, enlacés et heureux.

Plus tard, Grimmjow ne put s’empêcher de demander :

— Et j’avais réussi, dans la NFL ?

Pour toute réponse, il reçut un coup de poing dans les côtes, qui lui arracha une exclamation de douleur.

— J’te l’dirai pas !

Grimmjow grimaça un sourire et serra sa moitié contre lui. Que lui importait, après tout ?


Un mot, une critique… ou un pavé, j’assume 😄 (et je lis tout !)