La salle de classe était encore occupée par de nombreux élèves. Certains discutaient à voix basse, d’autres riaient plus fort. Le professeur, lui, était toujours assis derrière son bureau ; un élève se tenait devant lui, un cahier à la main. Les longs doigts fins de l’enseignant tournaient les pages d’un classeur épais, fruit du travail de toute la classe sur un projet commun de chimie. Il n’était pas donné à toutes les classes de se présenter à un concours.
— Kurosaki-sensei… » fit l’élève, qui tripotait nerveusement le coin d’une feuille. « Nous ne sommes pas sûrs… Je veux dire, Hirako-sensei ne trouve pas notre projet assez ambitieux… Pensez-vous que nous devrions recommencer notre travail ?
— Hirako-sensei voit toujours très grand. J’estime que chaque échelon doit être monté un à un. Votre projet est très bien comme il est… Essayez d’aller au bout de ce que vous avez commencé. Nous verrons plus tard si nous devons y apporter des modifications supplémentaires.
— Hai !
Ichigo se redressa, rangea ses affaires dans sa mallette et quitta la salle de cours. Quelques minutes plus tard, le professeur de sport le rejoignit.
— Alors… tu m’as l’air accablé, encore aujourd’hui ? ironisa Hisagi.
Le professeur de chimie glissa son regard vers son ami d’enfance. L’air moqueur qu’il affichait l’exaspérait. Pourquoi venait-il toujours le rejoindre après les derniers cours ? Le regard sombre d’Hisagi le transperçait ; un frisson involontaire le traversa. Ichigo répliqua en haussant les épaules.
— Hirako-sensei a toujours de grands projets… Enfin, ceux qu’il voit à sa hauteur. Mais ils sont inaccessibles pour de simples élèves de terminale.
Les deux hommes entrèrent dans la salle des profs, où la plupart de leurs collègues rangeaient leurs affaires. Ichigo se dirigea vers son casier et ouvrit la porte métallique. Lorsqu’il se pencha, une mèche lui barra la vue ; une main la repoussa derrière son oreille. Troublé, Ichigo croisa le regard sombre de Shouhei.
— Ichi… Je vais boire un verre, ce soir, au Sereitei… tu m’accompagnes ?
Le roux se redressa, tandis que les doigts d’Hisagi glissaient le long de sa mâchoire. Ichigo faisait tout pour ne pas laisser paraître son émoi. Depuis quelque temps, les gestes de Shouhei étaient plus ambigus, même si Ichigo tentait de balayer l’évidence. Leurs regards s’accrochèrent quelques secondes ; le professeur de chimie repoussa la main d’Hisagi, qu’il garda malgré lui un peu trop longtemps entre ses doigts.
— Je n’ai pas beaucoup de temps, Hisagi…
— Tu as de moins en moins de temps pour moi, Ichi-kun…
— Ne m’appelle pas comme ça ! Et je suis plus âgé que toi !
— Tss… Un mois… t’appelles ça plus âgé ?
— Ne chipote pas ! marmonna Ichigo.
Le professeur de chimie lui tourna le dos, et Hisagi détailla la silhouette de son meilleur ami, se retenant de le plaquer contre les vestiaires pour lui voler ce baiser qu’il désirait tant. Mais lorsqu’il croisa le regard polaire d’Ichigo, il enfouit à nouveau ses sentiments. Ichigo passa devant lui, l’enivrant de son parfum. Il ne pourrait plus tenir très longtemps.
— Tu restes ici ou tu m’accompagnes ? demanda Ichigo, moqueur.
— Tu te décides à m’accompagner ? remarqua Hisagi, plein d’espoir.
— Oui… sinon, tu diras que je ne suis plus un bon ami…
— On prend quelle voiture ? La tienne ou la mienne ?
— Chacun la sienne, Shouhei.
Ichigo traversa les couloirs sans prêter attention à son ami. L’attirance qu’il éprouvait pour Hisagi montait progressivement au fil des années. Il le repoussait autant que possible, se trouvant des prétextes… Là, il avait cédé. Ichigo ne voulait pas que Shouhei croie qu’il en était venu à le détester. Le roux était sur le point de craquer, malgré ses bonnes résolutions.
Plus tard, ils entrèrent chacun de leur côté au Sereitei. Ichigo repéra Shouhei, déjà accoudé au bar. Ikkaku posa une bière devant le professeur de sport. Le regard concupiscent du serveur réveilla la jalousie d’Ichigo. Hisagi lui appartenait… Non. Il ne gâcherait pas leur amitié pour une relation de sexe, vouée à se terminer immanquablement. Ichigo préférait garder Shouhei comme… ami. Voilà, c’était ça… Il le voulait uniquement comme ami… Quoique cela devenait difficile…
Le roux s’installa, indifférent, à côté de Shouhei, commanda sa bière, puis se tourna, surpris, vers Hisagi, qui effleura son genou du sien. L’air profondément sérieux — presque innocent — d’Hisagi fit croire au roux qu’il s’agissait d’un accident… quoique ces « accidents » se répétaient beaucoup, dernièrement.
Les deux hommes discutèrent cordialement, comme à leur habitude, jusqu’à ce que les genoux d’Hisagi effleurent encore, à plusieurs reprises, ceux d’Ichigo, qui se rembrunissait de plus en plus. À la fin, il déclara, énervé :
« Tu le fais exprès ?
— Quoi ? » demanda innocemment le brun, en regardant sa proie entre ses paupières, conscient de jeter le trouble chez son ami.
— Ne fais pas l’innocent, Shouhei ! »
Le brun se pencha légèrement en avant et le scruta, un peu plus sérieusement qu’à son habitude.
« Et si je te disais oui ?
— Arrête ça ! » marmonna le roux en foudroyant Hisagi, qui le fixait langoureusement.
— Non… je n’arrêterai pas… Ichigo, je suis sérieux. Je veux…
— Moi, je ne veux pas ! »
Les deux hommes se fixèrent intensément. Hisagi déclara entre ses dents :
« Tu vas continuer encore longtemps comme ça ?
— Si tu franchis la ligne, menaça Ichigo, je ne suis pas sûr de vouloir poursuivre quoi que ce soit avec toi !
— Tu es obstiné.
— Toi aussi… Maintenant, je crois que je vais rentrer. »
Sans ajouter un mot, le roux se leva et paya son addition. Shouhei ne parvenait pas à détacher son regard de la silhouette de son ami. Cela ne pouvait pas s’arrêter comme ça. Plus maintenant… Pour lui, la ligne avait été franchie depuis bien longtemps, même si Ichigo ne se rendait pas compte qu’il était aussi prisonnier que lui.
Il se leva brusquement et paya sa propre addition, alors qu’Ichigo franchissait la porte du bar. Son cœur s’accéléra à l’idée de perdre définitivement toutes ses chances. Hisagi slaloma entre les tables, sortit à l’extérieur, se dirigea vers le parking et vit le roux ouvrir la portière de sa voiture. Sans hésiter, Shouhei courut derrière lui et, alors qu’Ichigo s’installait, l’attrapa par le poignet et le tira à lui.
Shouhei ne savait pas très bien ce qu’il faisait. La surprise qui se lisait sur le visage de son ami le perturbait, mais il devait lui dire.
« Ichi… et si on arrêtait de jouer ?
— Ça ne marchera pas… » grinça des dents Ichigo.
— Qu’est-ce que tu en sais ? Ça fait des mois qu’on s’observe…
— Écoute… tu es mon meilleur ami et je n’ai pas envie de te perdre, alors…
— Je t’aime, Ichigo… »
Le roux entrouvrit la bouche de surprise, les yeux ronds. Ichigo repoussa Shouhei. Son cœur battait la chamade. Jamais il n’aurait cru qu’Hisagi irait jusque-là. Il tenta de rentrer dans sa voiture, mais une poigne ferme et décidée le força à se tourner. Plaqué contre le véhicule d’un côté, et le corps d’Hisagi de l’autre, une bouche s’écrasa sur la sienne.
Hisagi se sentait désespéré et ne comprit même pas ce qu’il faisait. Sans ménagement, il embrassa Ichigo. Ce n’était pas le baiser doux dont il avait rêvé, mais celui qui prend, qui force le passage. Son cœur cognait sous l’émotion. Même si l’échange était brutal, il tenait enfin dans ses bras l’homme dont il était tombé amoureux.
Voyant qu’Ichigo peinait à respirer, Hisagi relâcha la pression et se fit plus tendre. Ses jambes tremblaient, mais il ne laissa pas son trouble transparaître. Il posa son front contre celui d’Ichigo, qui avait répondu à l’échange sur les dernières secondes.
« C’est si difficile de m’aimer ? » interrogea Hisagi, la voix rauque.
Ichigo scrutait le visage de son ami. Il connaissait trop Hisagi pour ne pas voir l’angoisse nichée au fond de son regard. Avait-il peur de sa réaction ? Même si Shouhei voulait paraître assuré, il ne l’était pas. Et lui, dans tout ça ? Avant même de s’en rendre compte, Ichigo saisit la nuque de son ami et l’embrassa à son tour. Une de ses mains agrippait fermement la veste d’Hisagi. Ce dernier eut les yeux écarquillés, puis se reprit très vite pour reprendre les choses en main. Il ne laisserait pas Ichigo gagner alors qu’il avait été l’initiateur du rapprochement.
Quand le baiser se rompit, Ichigo déclara d’une voix rauque :
« Non, il n’est pas difficile de t’aimer… mais il est plus difficile de préserver ce qui nous unit.
— Laisse le temps s’occuper de ça pour nous ! Ichi… arrête de jouer. Viens chez moi. »
Ichigo prit brutalement conscience qu’ils attiraient le regard de quelques passants. Il se raidit et, troublé par la proposition comme par la brusque accélération que prenait sa vie, acquiesça. Les baisers d’Hisagi étaient bons et, puis… il en avait assez de lutter contre lui-même. Le sourire d’Hisagi le fit fondre et, malgré lui, il répondit :
« Viens, Ichi. »
Shouhei tendit la main vers Ichigo, qui se détourna pour fermer sa voiture. Ichigo le rejoignit en glissant sa main dans la sienne. Une fois dans la voiture, le brun vola un baiser à son passager et murmura :
« J’ch’suis pas prêt de te lâcher, Ichigo… »
Le roux haussa un sourcil, moqueur, et rétorqua :
« Nous verrons bien… Tu as encore beaucoup de chemin à parcourir pour me garder près de toi ! »
Hisagi eut un sourire en coin. Il n’avait qu’une hâte : serrer à nouveau le roux contre lui, et sentir son corps chaud — terriblement sexy — contre le sien.

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