Drown me in you 1

Ichigo déglutit péniblement. Pourquoi se retrouvait-il encore dans cette galère ? Le roux sortit enfin le bout de son nez de la cabine, décidé à quitter son trou. Voilà un quart d’heure qu’il se sermonnait ; la situation devenait ridicule et, surtout, un grand échalas peu commode l’attendait au bord de la piscine. Il franchit le cap de ses incertitudes et se retrouva, malgré lui, devant un casier.

Une certaine agitation régnait autour du bibliothécaire, perdu dans le tumulte de ses pensées. Cela ne fit qu’accentuer son angoisse. Tout ça, c’était la faute de Grimmjow… encore ! Il tenait absolument à partir en voyage de noces aux îles Grenadines et, lui… il avait la phobie de l’eau. Se retrouver sur une île lui paraissait terriblement oppressant.

Après d’interminables tractations et des discussions animées sur l’endroit où ils iraient célébrer leur mariage, Grimmjow avait envoyé Ichigo à la piscine pour « se faire soigner ». Ils y étaient allés ensemble, un mois plus tôt. Son amant avait tout fait pour apaiser sa terreur… mais n’avait fait que la renforcer : il l’avait forcé à mettre la tête sous l’eau, la maintenant quelques secondes dans le fluide tiède avant de le relâcher pour lui lancer :

— T’as vu… t’es pas mort !

Ichigo était sorti paniqué et Grimmjow n’avait pas réussi à le raisonner. Ils étaient rentrés séparément, Ichigo ayant profité d’une minute d’inattention : Grimmjow s’éclatait dans le grand bain, attendant que le roux se décide enfin à le rejoindre. S’ensuivit une fuite éperdue. Ichigo n’était pas rentré de la semaine à l’appartement. Grimmjow avait fini par aller le récupérer de force chez ses parents… inquiets.

Le souvenir brûlant de leur dernière dispute rongeait le roux qui, à pas lents — comme un escargot sous la pluie — s’approchait du petit bain. Il soupira en apercevant la silhouette longiligne de son professeur… choisi par Grimmjow. Celui-ci avait concédé à ne plus venir avec lui à la piscine, à condition de choisir lui-même son prof. Sa jalousie maladive l’empêchait de laisser approcher tout homme qu’il trouvait trop séduisant.

La première fois qu’Ichigo l’avait rencontré, il n’avait prêté attention au type que pour une chose : il était encore plus grand que Grimmjow… ce qui relevait de l’exploit. Et puis, c’était un étudiant qui cherchait à se faire un peu d’argent de poche. Pour Grimmjow, un gamin n’était pas un concurrent. D’ailleurs, Nnoitra se tourna lentement vers lui, ne pouvant s’empêcher d’observer le roux contrarié.

— Vous allez me faire attendre encore longtemps ?

— Désolé… je…

— Tu as peur de l’eau à ce point-là ?

En entendant parler de son ennemi juré, Ichigo baissa les yeux vers le liquide limpide, qui lui parut d’autant plus traître. La colère menaça de monter, mais la terreur lui noua la gorge, l’empêchant de répondre.

— Approche !

Le ton sec le fit sursauter. La panique monta : Ichigo voyait déjà cette séance tourner comme celle avec Grimmjow. Il accrocha le regard perçant du jeune homme qui l’attendait dans le petit bain, ce qui le rendait incroyablement ridicule. Pourtant, Nnoitra semblait se moquer comme de sa dernière chemise des réflexions qu’on pouvait lui faire. Son regard restait obstinément posé sur son élève réticent et effrayé.

— J’vais pas t’bouffer !

Ichigo sursauta encore, faillit prendre ses jambes à son cou et recula d’un pas. Il allait faire demi-tour quand la voix de son maître-nageur reprit, calme, légèrement agacée :

— Écoute… je suis aussi emmerdé que toi ! Normalement, je ne m’occupe pas des gens qui apprennent à nager. Ton copain me paye grassement pour que t’apprennes au moins à ne pas couler. Je te demande pas de nager, ni de me faire un cent mètres olympique. Juste de venir jusqu’à ma hauteur… Tu fais juste que marcher jusqu’à moi et, si tu veux, après tu ressors…

Ichigo écoutait le ton raisonnable de Nnoitra. L’exercice ne lui semblait pas insurmontable. Il calcula la distance qui le séparait du maître-nageur, ainsi que la profondeur de l’eau où celui-ci se tenait. Tout paraissait faisable. Ses yeux croisèrent alors ceux d’un gamin d’environ six ans, qui l’observait d’un air moqueur. L’enfant bondit jusqu’à Nnoitra et le nargua, comme pour souligner le ridicule de ses peurs.

À sa surprise, Nnoitra le repoussa rudement :

— Dégage de là, morveux ! Ou j’t’fais ta fête !

Le gamin, désormais terrorisé, fixait l’homme d’un regard affolé. Nnoitra avait baissé la tête pour bien toiser le « morveux » ; ses longs cheveux d’ébène encadraient son visage étiré, lui donnant un air encore plus inquiétant. L’enfant prit ses jambes à son cou en hurlant :

— Maman… maman… y’a un démon à la piscine !

— C’est ça, casse-toi !

Ichigo ne put s’empêcher d’éclater de rire devant cette scène surréaliste : un géant face à un gnome. Il en oublia un instant la raison de sa présence au bord du bassin. Son éclat reporta l’attention de l’échalas sur lui.

— Tu as l’intention de camper ?

— Non !

— Alors, qu’est-ce que t’attends ?

La gorge d’Ichigo se serra de nouveau et ses yeux revinrent au liquide transparent. Une angoisse profonde, presque primitive, lui noua l’estomac et paralysa son esprit. Il perçut vaguement le bruit de l’eau remuée et sursauta en voyant, devant lui, de grands pieds.

— Bon, maintenant, si je descends les marches de ce petit bain avec toi… tu survivrais à l’exercice ?

Il leva les yeux vers Nnoitra, troublé par sa taille et l’assurance qu’il dégageait.

— Je… je crois…

— Regarde-moi dans les yeux, si ça peut aider…

Sans cesser de le fixer, Ichigo avança pendant que l’autre reculait. Il se rendit compte qu’il avait les yeux plutôt petits, incroyablement profonds, intenses. Le regard sombre que Nnoitra lui adressait le fascinait. Il ne souriait pas ; il affichait seulement une lassitude qui le mettait mal à l’aise. Lorsqu’ils s’arrêtèrent, il lui demanda :

— Comment tu te sens, là ?

Ichigo redescendit sur terre et jeta un bref regard autour de lui. Il vit qu’il était immergé jusqu’à la taille. Il avait été si absorbé par ce regard — si différent de celui de Grimmjow — qu’il en avait oublié l’endroit où il se trouvait. Immédiatement, son corps se crispa et son cœur s’emballa. La voix de Nnoitra lui parut soudain très lointaine.

— Le bord est juste à côté de toi, à deux pas… tu as juste à les faire…

Désorienté et paniqué, le roux tourna la tête de droite et de gauche. La détresse qu’il dégageait énerva Nnoitra, mais celui-ci resta calme en se disant qu’il toucherait une bonne paye. Quand il comprit qu’Ichigo semblait incapable de repérer la rive, il fronça les sourcils : il n’avait jamais vu une panique aussi violente.

Qu’avait donc pu vivre ce roux qui ressemblait, à cet instant, plus à une femellette qu’à autre chose ? Il s’approcha et posa une main sur son épaule. Mais la peur prit complètement le dessus : Ichigo se débattit. Il ne voyait plus rien… rien que cette eau prête à s’infiltrer en lui. Des images oubliées remontèrent à la surface et, lorsque la main se posa sur lui, la terreur le terrassa. Une voix claqua, autoritaire :

— Ça suffit ! Tu te calmes et tu me regardes !

Ichigo releva la tête. Les traits de Nnoitra étaient déformés par la colère et le dégoût.

— Écoute-moi, crétin ! La berge est là !

Ichigo suivit le doigt qui lui indiquait la sortie de cet enfer. Il vit le rebord, accueillant. Dans sa précipitation, il glissa et faillit tomber la tête la première, mais une poigne de fer s’abattit sur son épaule pour le redresser. Il resta suspendu quelques secondes, la tête à quelques millimètres de l’eau. L’odeur du chlore lui agressa les nerfs. Puis, rejeté en arrière, il se sentit presque soulevé et se retrouva assis brutalement sur le rebord.

Soudain, des éclats de rire fusèrent. Ichigo releva la tête : il était la risée d’une bande de gamins. Les regards de pitié de certains adultes, ou simplement amusés, lui firent prendre conscience du ridicule de son comportement. Il osait à peine croiser ceux de Nnoitra, qu’il imaginait furieux.

— T’es plutôt courageux, pour venir affronter une phobie pareille.

Surpris par cette déclaration inattendue, dont la sincérité perçait, Ichigo leva un visage étonné. Nnoitra le fixait calmement et, même s’il était agacé, il ne semblait pas vraiment en colère. Pris au dépourvu, le roux murmura, confus :

— Non… avoir peur de l’eau, c’est ridicule… Regarde comme il se moque de moi. J’ai l’air du dernier des crétins… c’est ce que Grimmjow me dit.

— Grimmjow, et ces connards qui nous regardent, incapables de faire le moindre geste pour affronter leurs peurs les plus profondes — et sûrement pas devant témoins, parce qu’ils auraient trop honte ? J’ai plus de respect pour toi que pour ces débiles, qui profitent lâchement de l’occasion pour se moquer des autres !

Nnoitra le déclara assez fort pour que tous les concernés baissent la tête et se détournent, gênés. Il reprit d’un ton plus modéré :

— Par contre, on mettra plus de temps que prévu… Je n’avais pas réalisé que c’était à ce point. Bon, tu vas te rhabiller et on va boire un truc.

— Pardon ?

— Ça fait partie de ta thérapie… Tu vas m’expliquer pourquoi t’as si peur de l’eau… ou essayer de m’en parler. T’as pas besoin de me donner les détails si ça te gêne…

Ichigo se sentit soulagé rien qu’à l’idée de sortir du bâtiment et se retrouva rapidement dans les vestiaires. Un léger sourire apparut sur les lèvres de Nnoitra, qui gagna lui aussi une cabine pour se changer.

°°0°0°°

Dans les rues de Karakura, Ichigo réalisa qu’il se trouvait en compagnie d’un homme qui n’était pas Grimmjow — ou plutôt… d’un jeune homme, d’un gamin ? Si son amant les apercevait ensemble, c’était sûr qu’il leur ferait la fête… enfin, surtout à lui, possessif et jaloux comme il l’était. Ichigo imaginait déjà la scène. Pourtant, quelque part, cela lui faisait du bien d’être avec quelqu’un d’autre.

Nnoitra lui désigna un café branché, dans une rue piétonne très animée du centre. Encombrés par leurs affaires de sport, ils choisirent une table à quatre sièges. Nnoitra fit signe à la serveuse : c’était Tatsuki. Elle vint prendre la commande, ses yeux s’arrondirent en croisant le regard d’Ichigo, puis elle lança un coup d’œil à Nnoitra avant de reporter son attention sur le roux.

— Grimmjow le sait ? l’inquiétude perçait dans sa voix.

Elle connaissait le caractère très jaloux — et surtout hyper possessif — de son amant.

— Excusez-moi, je vous ai fait venir pour passer une commande, pas pour que vous veniez raconter votre vie !

Tatsuki lança un regard flamboyant au jeune homme, qui avait un peu allongé les jambes. Lui, resta neutre. Les joues légèrement empourprées par l’émotion, elle demanda :

— Vous prenez ?

— Un expresso… un vrai !

— Nous n’en servons pas des faux, à ce que je sache !

Le ton de la serveuse était rêche. Ichigo, qui connaissait son tempérament chatouilleux, intervint pour détourner son attention :

— Tatsuki, je voudrais un café noir normal, s’il te plaît… et Grimmjow est au courant.

—Vraiment ?

Elle était stupéfaite.

L’intérêt de la jeune fille se reporta sur Ichigo, qui la regardait franchement. Un haussement de sourcil souligna son étonnement et Ichigo poursuivit :

— C’est mon prof pour mes cours de piscine, et c’est Grimmjow qui paye les leçons…

— Oh… c’est pour votre lune de miel, je suppose… Et tu es entré dans l’eau ?

Ichigo se dandina légèrement sur son siège, sentant le regard calme mais perçant de Nnoitra qui ne perdait pas une miette de la discussion.

— Oui…

— Vraiment ? Mais… attends… c’est formidable !

L’éclat dans les yeux de Tatsuki et l’admiration qu’elle affichait le rendirent mal à l’aise. Il répondit d’une petite voix :

— Arrête, j’ai paniqué et je me suis ridiculisé…

— On s’en fout ! Tu es entré dans l’eau, je trouve ça vraiment courageux !

— Tatsuki… on dirait que j’ai grimpé l’Everest.

Un sourire franc se dessina sur le visage de la jeune femme.

— Mais c’est ton Everest, et c’est super que tu commences enfin son ascension !

Se tournant vers Nnoitra, elle prit un ton plus sociable :

— Merci de vous occuper d’Ichigo… Ça ne sera pas facile, mais je suis vraiment heureuse que vous l’aidiez.

— Je suis payé pour ça.

Le ton bref et le regard maussade qu’il lui lança firent remonter la tension en quelques secondes. Tatsuki allait répondre, mais Nnoitra lança sèchement :

— Les cafés, c’est pour quand ?

Tatsuki devint écarlate de colère. Pourtant, elle fit un remarquable demi-tour et disparut dans le café pour transmettre la commande.

— Vous n’êtes pas obligé d’être désagréable… remarqua le roux.

Ichigo se mit à tapoter du bout des doigts sur le bord de la table. Il se rendit compte que le brun le rendait nerveux, sans qu’il sache pourquoi. C’était pourtant ridicule : un étudiant, beaucoup plus jeune que lui. Il avait déjà protesté auprès de Grimmjow, qui s’était moqué en lui disant que, désormais, tous les hommes seraient plus jeunes que lui. Quel connard, quand il s’y mettait.

Et puis, c’était peut-être aussi parce qu’il s’était ridiculisé plus tôt. Le calme et les silences de Nnoitra étaient inhabituels pour lui. D’ordinaire, Grimmjow faisait la conversation pour deux, et cela dégénérait souvent : Ichigo devait se battre contre les décisions de son amant.

Il se rendit compte, brutalement, qu’il se posait beaucoup de questions sur son couple. De plus en plus, en réalité, depuis que Grimmjow lui avait maintenu la tête sous l’eau et qu’Ichigo avait failli faire un malaise. Il n’arrivait pas à lui pardonner.

Soudain, Ichigo croisa le regard noir qui était fixé sur lui sans qu’il s’en aperçoive.

— Quelque chose ne va pas ? demanda Ichigo, embarrassé.

Nnoitra prit son temps pour répondre. Le temps que Tatsuki revienne avec les tasses : elle tendit celle d’Ichigo avec un sourire, puis claqua plus violemment celle de l’étudiant sur la surface claire et plastifiée, l’air revêche. Elle posa l’addition et quitta les lieux dans un silence désapprobateur, laissant l’étudiant parfaitement indifférent.

En fait, il n’avait toujours pas quitté Ichigo du regard. Ce qui perturba le bibliothécaire. Jamais Grimmjow ne le regardait ainsi. Bien sûr, il le regardait… mais pas comme Nnoitra. Le cœur d’Ichigo s’accéléra malgré lui. À quoi pensait-il ? Se moquait-il de lui et de ses phobies ? Pourquoi ne répondait-il pas ? Il se contentait de porter la tasse à ses lèvres, sans cesser de le fixer.

— Écoutez… si nous sommes venus ici uniquement pour que vous me fixiez sans me répondre…

— Tu peux me tutoyer… Après tout… tu es pl

— Je préfère garder une certaine distance… et tu es plus jeune que moi…

— À cause de ton mec ? Plus jeune ? J’vois pas où est le problème… t’es pas non plus grand-père !

Le ton ironique — presque sarcastique — glaça Ichigo. Pour qui le prenait-il ? Pour une potiche ? La colère le gagna. D’un geste sec, il attrapa sa tasse. Il n’avait pas besoin de lui répondre sur ce sujet.

— Tu es plutôt docile…

— Pardon ? fit Ichigo d’un ton dangereux.

— Imbécile, idiot… ou vraiment amoureux ?

Ichigo ne put que rester bouche bée, outré par les paroles et le ton blessant du maître-nageur.

— Quel crétin, avec une phobie comme la tienne, irait affronter aussi docilement ses peurs ? En plus, il me paye pour ça…

— Justement : comme il te paye, ferme-la ! T’es pas censé réfléchir sur mon cas…

— Un peu, si. Si jamais il t’arrivait quoi que ce soit, c’est moi qu’on viendrait voir !

Nnoitra se redressa et posa les coudes sur la table. Il croisa ses longs doigts, posa le menton dessus et reprit, très sérieusement :

— Tu pourrais faire un arrêt cardiaque. Tu n’as pas vu ta tête, tout à l’heure…

— C’est parce que, la dernière fois, il m’avait plongé la tête sous l’eau, avoua Ichigo.

— Tss ! Ce connard te dirait d’aller te noyer, tu le ferais ? T’es vraiment qu’un crétin !

Cette fois, Ichigo était à deux doigts de lui balancer son poing en pleine figure. Sa nervosité s’accentua encore lorsqu’il s’accouda à la table pour le scruter de plus près. Une colère sourde lui monta à la gorge.

— À part dire que je suis le plus grand crétin de la Terre… pourquoi m’as-tu amené ici ?

Un bref sourire brilla sur les lèvres de Nnoitra, qui s’abandonna de nouveau contre le dossier de son siège.

— Je voulais savoir pourquoi tu avais une telle peur. J’ai déjà vu des gens phobiques de l’eau, mais à ce point, c’est… intrigant. Enfin, si tu peux en parler. Je t’avoue que l’idée que tu claques pendant un de mes cours ne me réjouit pas trop.

— Je ne peux pas t’en parler… répondit Ichigo précipitamment.

Ichigo jeta un regard vers l’addition et s’apprêta à payer. Nnoitra attrapa fermement son poignet. Le roux leva les yeux, interrogateur.

— Ne t’enfuis pas… Écoute, j’ai pas l’intention de te paniquer avec mes questions. C’est juste que je trouve quand même assez fort que TOI, tu doives affronter quelque chose qui te traumatise profondément… Et que LUI ne cherche pas une solution pour que vous puissiez vivre une lune de miel sans que tu angoisses comme ça. Normalement, un mariage, c’est partagé…

— Tu ne peux pas comprendre ! Lâche-moi, maintenant…

La voix d’Ichigo était glaciale. Surpris de se rendre compte qu’il le tenait, Nnoitra relâcha sa prise. Et puis, c’était vrai : qu’avait-il à se mêler d’un truc aussi stupide ? Il rétorqua entre ses dents :

— Non… je ne comprends pas !

Ichigo paya l’addition, ramassa son sac et quitta les lieux. Derrière lui, il entendit la voix ironique de Nnoitra :

— J’suppose que les leçons sont terminées ?

Lentement, le roux se retourna et observa longuement son maître-nageur. Il finit par soupirer et se gratter la tête.

— Non… si j’abandonne…

— Ok. À dans deux jours, alors… salut !

Sans lui laisser le temps de répondre, le jeune homme quitta les lieux. Ichigo fixa la haute silhouette s’éloigner. Les paroles de l’étudiant le troublaient toujours.

°°0°0°°

Après avoir longuement marché dans le parc près de son appartement, Ichigo finit par rentrer. Grimmjow ne reviendrait certainement pas avant un bon moment. Ces derniers temps, il rentrait de plus en plus tard. Il était vrai que c’était grâce à sa paye qu’ils pouvaient vivre dans le luxe. Ichigo monta lentement l’escalier en colimaçon. Les marches en marbre en disaient long sur le genre de personne qui pouvait vivre dans cette résidence.

Le trouble suscité par les paroles de Nnoitra ne cessait de l’agiter. Il les avait lui-même prononcées face à Grimmjow, mais son amant lui avait fait comprendre qu’il se comportait comme un enfant gâté. Ichigo ne savait plus très bien quoi penser. Après une douche, il enfila des vêtements plus confortables, mit un tablier et commença à préparer le dîner.

Ces derniers mois, tout s’était enchaîné si vite… La demande de Grimmjow avait été totalement inattendue. Le mariage : une chose à laquelle Ichigo n’avait jamais songé. En fait, Grimmjow avait été son seul petit ami. Ils se connaissaient depuis l’âge de onze ans. Ils en avaient trente-cinq aujourd’hui… Ils s’étaient embrassés pour la première fois à quatorze. Et Grimmjow avait toujours décidé pour eux. Ichigo protestait… mais finissait toujours par accepter.

Le roux chassa ces pensées qui le dérangeaient et dressa la table. Il se blottit dans le fauteuil, alluma la télévision qu’il regarda d’un air vague. Quelques minutes plus tard, il sombra dans le sommeil.

Quand il se sentit soulevé, il n’ouvrit même pas les yeux. L’odeur de Grimmjow l’entourait : c’était tout ce qui importait.

— Tu as eu une dure journée ? demanda doucement la voix grave de Grimmjow.

— Hum…

— Et tu as quand même fait à manger ?

— Hum…

— Tu veux dormir ou on mange ensemble ?

— Huummmm.

— Ok… je te mets au lit et j’arrive avec un plateau !

— …

Ichigo sentit Grimmjow le déposer avec douceur sur le couvre-lit. Il entendit vaguement les lourdes tentures se refermer dans un bruit sec, le froissement d’un tissu qu’on repousse, puis la délicatesse avec laquelle on le glissa sous les couvertures. Il perçut un baiser sur son front : bref, et pourtant chargé de tout l’amour que Grimmjow éprouvait pour lui.

— Tu es vraiment sûr de vouloir manger, Ichi ? chuchota Grimmjow.

— Hum…

— Alors t’endors pas… j’arrive !

Le bruit des pas étouffés, décroissants, indiqua que l’entrepreneur avait déjà quitté la pièce. Ichigo eut un petit sourire en entendant le tintement des couverts, puis un juron lorsque Grimmjow attrapa un couvercle sans protection et cassa un verre au passage. Lentement, Ichigo s’étira et ouvrit les yeux pour se caler contre les coussins. Au même moment, Grimmjow surgit à l’angle de la porte.

— Tu veux un coup de main, Grim’ ?

— Pas la peine…

Il traversa la pièce avec précaution, posa le plateau au milieu du lit.

— Tu n’étais pas obligé, tu sais…

— Foutaise ! Alors ? C’était comment ?

Ichigo ferma les paupières, puis fixa Grimmjow calmement.

— Je crois ne m’être jamais autant ridiculisé qu’aujourd’hui. En plus, je me suis engueulé avec le maître-nageur. Bref, tu n’imagines pas combien j’étais heureux de rentrer…

Grimmjow attrapa ses baguettes et commença déjà à manger.

— Tu vas y retourner ?

— Il m’a posé la même question…

— Et ?

— Bien sûr…

— Bien.

— Nnoitra m’a demandé si ce serait pas plus simple qu’on change de destination… prendre, par exemple, un endroit moins… effrayant pour moi.

— Pas question ! J’ai toujours rêvé d’aller aux îles Grenadines… et puis, j’ai vraiment envie de me sentir dépaysé. Ce n’est même pas la peine de m’en reparler. Par contre, ce Nnoitra devrait se mêler de ses affaires.

Ichigo avala une bouchée et déclara d’une voix neutre :

— On est allé boire un verre après la piscine… Il voulait me parler de ma phobie…

Le claquement sec des couverts fit sursauter Ichigo. Il redressa la tête et vit la colère déformer les traits de son amant. Le serrement de mâchoire et le froncement de sourcils de Grimmjow le mirent en alerte.

— Il ne s’est rien passé, et Tatsuki était là…

— Je m’en fous de Tatsuki… Qu’est-ce que t’es allé foutre dans un café pour boire un verre avec ce type ?

— Il veut juste m’aider à affronter mes peurs et à les comprendre…

— Y a rien à comprendre ! rétorqua sèchement Grimmjow. Tu apprends à nager, point barre. S’il te propose encore de boire un verre, tu refuses…

— Grimmjow, je n’ai pas d’ami… je peux plus sortir… j’étouffe !

— Tu as moi, et c’est largement suffisant.

Le cœur du roux battait la chamade. Il fixa son petit ami de toujours, consterné. Grimmjow s’enflammait de plus en plus souvent, ces derniers temps.

Le cœur de Grimmjow battait la chamade. Pourquoi Ichigo éprouvait-il le besoin de voir quelqu’un d’autre que lui ? Lui ne vivait que pour Ichigo. C’était sa vie, son obsession… S’il le quittait, son monde s’écroulerait. Un frisson d’horreur le traversa et sa colère monta encore d’un cran. Pourtant, en croisant le froncement de sourcils de son amant — et, en même temps, cette espèce de peur — elle retomba comme un soufflet.

Grimmjow voulait qu’Ichigo l’aime… qu’il l’aime comme lui l’aimait… comme un fou !


Rappel : Illustration générée par ai

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