
Allongé sur son lit, Ichigo se souvint de sa soirée, plutôt mouvementée et pour le moins inattendue. Nnoitra avait subi l’interrogatoire serré de ses amis, et c’est avec délectation qu’Ichigo avait assisté aux explications plus ou moins véridiques de l’étudiant. Il était évident que le jeune homme n’avait jamais été confronté à un groupe d’hommes plus âgés, dans une soirée de ce type. Pourtant, il s’en était sorti plus que vénérablement.
Nnoitra avait été très surpris d’apprendre qu’Ichigo et ses amis étaient musiciens à leurs heures. Pour sa plus grande consternation, il avait pris le parti d’Ikkaku, et Renji avait fini par suivre le projet fou d’Ikkaku : se produire dans un festival de musique rock. Ichigo était donc obligé de suivre le groupe. Pour le remercier, Madarame l’avait invité à se joindre aux répétitions du vendredi soir, et le jeune homme avait accepté avec un grand sourire, en jetant à Ichigo un regard en biais, victorieux. Nnoitra plaisait au groupe, c’était évident.
Ichigo n’avait pas participé à la conversation : la plupart du temps, il était resté silencieux. Son regard demeurait accroché au visage de Nnoitra, qui, de temps à autre, lui rendait un coup d’œil, parfois déconcerté. Pourtant, au fil de la soirée, Ichigo ne prêta plus attention à l’attention particulière que lui portait le bibliothécaire. Il ne savait plus si la situation l’agaçait, l’amusait ou l’étonnait. Sa colère s’estompait…
Quand le groupe se sépara, Nnoitra marchait à côté d’Ichigo. Après s’être assuré qu’ils étaient bien seuls, le jeune homme attaqua immédiatement :
« Vous êtes en colère, Kurosaki-san ?
— Tu as obtenu ce que tu voulais, non ? » rétorqua Ichigo calmement.
Nnoitra jeta un regard de côté et observa l’homme qui se tenait à quelques pas de lui. Ichigo fit un geste pour appeler un taxi.
« Je veux plus que de l’amitié… » continua Nnoitra.
— Ah…
Un taxi s’arrêta à la hauteur d’Ichigo ; il ouvrit la portière et s’engouffra à l’intérieur sans regarder l’étudiant. Celui-ci fronça les sourcils. Que devait-il faire ? La portière restait ouverte. La voix d’Ichigo lui parvint, moqueuse.
« Tu comptes camper ? »
Nnoitra plissa les yeux. Kurosaki n’était plus l’homme qu’il avait l’habitude de côtoyer et, quelque part, il trouvait ça excitant. Il monta dans le véhicule, qui démarra aussitôt.
« Pourquoi ?
— Pourquoi ? » répéta simplement Ichigo.
— Cessez de jouer ! » rétorqua, agacé, Nnoitra.
— Je joue ton jeu… » répliqua Ichigo, moqueur. « Tu veux sortir avec moi ? Tu as tout fait pour me provoquer ? Très bien… j’accepte ! »
Ichigo se décala sur le siège et colla son corps contre celui de Nnoitra, qui se raidit, ne s’attendant pas à un tel comportement de sa part. Le roux sourit devant le malaise de l’étudiant.
« Mais il n’est pas dit que je ne ferai pas tout pour que tu jettes l’éponge, Nnoitra-kun… Tu as des amis de ton âge, tu es brillant, tu es le fils d’un homme d’affaires important… pourquoi tiens-tu tant à sortir avec un petit bibliothécaire pommé, qui a perdu la moitié de sa mémoire ? Pour avoir un frisson ? Une nouvelle découverte ? Te foutre de moi ?
— Rien de tout cela… et vous êtes plutôt bien renseignés… sur mon compte… Kurosaki-san. » Nnoitra eut un petit sourire.
— Je travaille au campus, Nnoitra-kun, répondit calmement Ichigo.
— Si nous sortons ensemble, arrêtez de m’appeler Nnoitra-kun ! » déclara entre ses dents le jeune homme. « Mon prénom, c’est Jiruga…
— Je continuerai à t’appeler comme ça si ça me chante ! Tu n’as rien à décider à ma place, ni à m’imposer !
— Eh bien… dommage que vous n’ayez pas mis le holà de cette manière avec Jaggerjack-san, » siffla Nnoitra.
— Jaggerjack ? »
Le cœur d’Ichigo se mit à battre furieusement et il observa Jiruga sans comprendre. Nnoitra vit la détresse dans le regard ambre ; il retrouvait cette fragilité qu’Ichigo semblait avoir perdue depuis son amnésie. Sans s’en rendre compte, Jiruga glissa une main sur la joue d’Ichigo, qui sursauta, surpris par son geste.
« Il vous écrasait… » souffla Nnoitra.
— Comment peux-tu le savoir ? Tu ne m’as croisé qu’une fois ou deux…
— Vous deviez aller aux Îles Grenadines pour votre voyage de noces… » commença l’étudiant d’une voix grave. « Vous avez une peur panique de l’eau. Et vous avez décidé de prendre tout de même des leçons de natation… vous avez essayé de raisonner Jaggerjack et il n’a pas pris vos phobies au sérieux, apparemment… » continua calmement Nnoitra en voyant l’air stupéfait du bibliothécaire. « Vous ne pouviez plus voir vos amis ; vous n’en aviez pas. Et pour le peu que vous ayez rencontré une ancienne connaissance, vos amis étaient apeurés ! Vous avez perdu la mémoire… C’est tout de même bizarre que ça se soit passé au moment où vous aviez une certaine tension dans votre couple ! Je vous ai croisé à la fin avril et nous sommes fin septembre… »
Ichigo s’enfonça sur la banquette et porta son pouce à sa bouche pour mordre son ongle, dans un réflexe de pure nervosité. Le taxi s’arrêta devant les portes du campus. Ichigo sortit du véhicule comme un automate. Il resta pensif sur le trottoir. Nnoitra se posta devant lui.
« Ce n’est pas ici que tu descends norm…
— J’n’ai pas loin jusqu’à ma piaule ! » coupa Nnoitra.
Ichigo leva les yeux vers l’étudiant, qui le fixait sans sourire.
« J’n’plaisante pas avec vous… Vous n’êtes pas un jeu et… j’ch’suis pas lui ! Je voudrais une vraie relation… Kurosaki-san. Je ne suis pas votre ennemi. Laissez-moi une chance. »
Naviguant dans un maelström d’émotions divergentes, Ichigo hésitait. Pourquoi devait-il se venger sur ce gamin ? C’était idiot. Il était manifeste que Nnoitra était sincère, ce qui n’était pas son cas. Devait-il reporter sa frustration sur lui ? Ichigo leva les yeux vers la haute silhouette immobile de l’étudiant et déclara placidement :
« Je ne sais pas ce que tu attends de moi, Nnoitra-kun… Je ne suis même pas sûr de pouvoir t’apporter quoi que ce soit. Tu fais peut-être une erreur en voulant à tout prix avoir une relation avec moi…
— Je vous laisserai partir… si vous en avez assez de moi. Je ne tenterai pas de vous retenir… » tenta de convaincre Jiruga.
Il fronça les sourcils en voyant le visage de Kurosaki se fermer.
« Tu vas souffrir, Nnoitra…
— Laissez-moi seul juge de ce qui est bon ou pas pour moi ! J’ai envie de vous… je veux essayer, vous m’obsédez… » déclara sèchement l’étudiant.
— Je n’aime pas ce terme… » souffla Ichigo.
Un silence s’installa. Ichigo soupira et fixa le trottoir quelques instants, indécis. Il releva la tête, planta son regard dans celui de son interlocuteur et l’interrogea :
« Est-ce que… j’étais malheureux ?
— Vous aviez l’air de n’manquer de rien… mais pas satisfait de votre vie…
— J’ai l’air misérable ?
— Non, perdu. »
Ichigo rit doucement et passa nerveusement ses mains dans ses cheveux.
« J’ai besoin de réfléchir… » Ichigo médita un instant, puis prononça : « Nnoitra, laisse-moi du temps…
— V’nez me trouver quand vous aurez votre réponse…
— Pas trop longtemps ? » ironisa Ichigo.
— J’m’en fous du temps que ça prendra… de toute façon, j’ai mes études ! » haussa les épaules Nnoitra.
— Je ne suis pas si important… » fit, narquois, Ichigo, qui se sentait, au fond, blessé par l’air indifférent du jeune homme.
— Je vous ai harcelé parce que je voulais attirer votre attention ! Je voulais que vous me regardiez comme quelqu’un de crédible et pas comme un simple étudiant. Kurosaki-san, je peux être très patient quand je veux quelque chose… Ne pensez jamais que je ne calcule pas les risques ou mes actes. Je peux briser les gens que je croise… mais ce n’est pas ce que je cherche avec vous… J’vais vous laisser réfléchir. Je pense que vous trouverez mes coordonnées ?
Nnoitra s’approcha d’Ichigo et se pencha vers lui. Le cœur du roux se mit à battre plus vite. Une odeur boisée, imperceptible, l’entoura ; il l’avait déjà perçue plus tôt, inconsciemment… L’étudiant était trop proche, trop vite. Leurs corps s’effleuraient et la stature de Nnoitra enveloppait celle du bibliothécaire. Ichigo sentit les lèvres de Nnoitra effleurer le lobe de son oreille et sa voix grave susurrer :
« Bonsoir… Ichigo…
— Ne t’emballe pas ! » chuchota Ichigo, immobile malgré leur proximité.
Nnoitra se redressa pour observer le visage levé vers lui. Un fin sourire étira ses lèvres et, avant qu’Ichigo ne puisse réagir, il l’embrassa. Le bibliothécaire tenta de le repousser, mais l’étreinte se resserra autour de lui. Son cœur battait la chamade ; les lèvres souples de Nnoitra caressaient les siennes, presque voluptueusement. Le souffle de Nnoitra se mêlait au sien. C’était troublant, et Ichigo se sentait faiblir… Mais, d’un geste brusque, il repoussa Nnoitra quand celui-ci titilla sa bouche avec sa langue.
« Ne pousse pas ta chance trop loin ! Je pensais que tu avais le temps ? Que…
— Y’a l’air que non, finalement… » se moqua Nnoitra. « Mais comment pouvez-vous juger si vous ne savez pas… si vous n’avez pas eu au moins un baiser ? Ça ne vous a pas déplu ! Avouez… »
Nnoitra scrutait le visage d’Ichigo, visiblement furieux et embarrassé. La lueur dans son regard le mit en alerte. Manifestement, le baiser n’était pas au goût de Kurosaki, même s’il l’avait apprécié.
« Ce n’est pas la question !
— Vous ne savez pas ce que vous voulez ! Vous m’avez maté toute la soirée… vous sembliez accepter et… je suis sûr que vous n’êtes pas indifférent ! Alors pourquoi tergiversez-vous ?
— Je ne m’engage pas sur un coup de tête !
— Je ne vous demande pas en mariage et je ne vous promets rien ! » s’exclama froidement Nnoitra.
Un silence suivit les paroles du jeune homme, qui observait de toute sa hauteur le bibliothécaire. Ichigo sentait la colère monter en lui et il demanda d’une voix doucereuse :
« Je suis donc juste un coup d’une nuit !
— Comment pouvez-vous savoir si une relation va durer ou pas ? » répliqua Nnoitra, cassant. « Nous nous connaissons depuis peu ! Moi, j’n’ai pas envie de perdre du temps ! Je veux vous connaître tout de suite et au fur et à mesure… Si ça marche, tant mieux ; si ça n’va pas… eh bien, on se sépare ! Je n’dis rien de mal ! Vous n’êtes pas un coup d’une nuit pour moi, je vous l’ai dit… Mais j’n’ai pas une boule de cristal ! »
Nnoitra inspira et se calma en tapant dans un caillou. Il se détourna, ne sachant pas comment faire comprendre les sentiments qu’il portait au fond de lui. Kurosaki était plus compliqué qu’il ne le pensait et ça l’énervait ! Personne ne l’agaçait comme lui, ni ne soulevait cette curiosité que personne d’autre n’éveillait en lui. Mais c’était épuisant ! Nnoitra ferma les yeux devant le silence d’Ichigo et, sans rien ajouter, quitta le trottoir.
Ichigo regarda s’éloigner l’immense silhouette sans rien dire ni rien faire pour le retenir. Il ne savait plus… tout comme maintenant. Il fixait le plafond, tentant de se remémorer sa soirée. S’il en savait déjà davantage sur lui-même ! Et s’il se trompait ? Il ne voulait pas faire souffrir ce pauvre étudiant… et puis, il n’avait que vingt-quatre ans ! Ichigo s’avoua enfin que c’était ça qui le dérangeait : la différence d’âge et cette partie de vie qu’il ne connaissait plus. Et s’il ne retrouvait jamais la mémoire ? Pourquoi hésitait-il ?
Une chose était sûre, en tout cas : le baiser de Nnoitra ne l’avait pas laissé indifférent. Ce qui l’avait également surpris, c’est que cela ne faisait écho à rien de ce qu’il avait connu auparavant. Aucun souvenir n’avait effleuré sa mémoire. Que devait-il faire ?
°°0°0°°
Le lendemain, Ichigo ne vit personne et oublia l’incident… en réalité, il le rangea quelque part, dans un coin de son cerveau. Hirako traînait souvent à la bibliothèque, mais ne semblait pas vouloir aborder le roux. À l’heure du déjeuner, Ichigo aperçut au loin Nnoitra ; quand leurs regards se croisèrent, l’étudiant se détourna. Ichigo en fut prodigieusement agacé.
Lorsqu’il sortit du bâtiment principal, Ichigo vit encore Nnoitra, au loin. Il semblait avoir une conversation animée avec une jeune femme aux formes plus que généreuses. Les longs cheveux verts se balançaient doucement sous un vent léger, mais glacé. Ichigo soupira. Cette vision le contraria.
Il emprunta un chemin qui lui permettait d’éviter le couple. Les réverbères éclairaient l’allée de manière spasmodique, et Ichigo se rendit compte qu’il était seul, alors que la nuit tombait. Un frisson le traversa. Quelque chose, en lui, s’agita. L’éclat de rire d’un enfant. Le cœur d’Ichigo se mit à battre lourdement. Il se figea au milieu du chemin. Tous ses sens étaient en alerte. Bientôt, une voix enfantine déclara :
« Allez, Ichi… fais pas ta poule mouillée !
— J’vais l’dire… »
Un horrible mal de crâne, comme une pointe s’enfonçant dans son cerveau, le fit plier les genoux.
« T’es pas cap, Ichi… Regarde, j’n’ai même pas peur ! »
Cette voix ? Le sang d’Ichigo se mit à bouillonner et sa vision devint trouble. Quelque chose — ou quelqu’un — l’appelait, mais cela venait de trop loin, trop loin pour qu’il puisse le discerner. Ichigo appela… mais il ne savait pas qui, ni quoi. Il voulait juste que tout s’arrête. Ces voix qu’il entendait, il ne voulait pas les entendre. La peur — la terreur, même — le tétanisait. Ichigo vit un manteau noir le recouvrir, et il oublia ce qu’il était.
°°0°0°°
Ichigo reprit conscience lentement. Un horrible mal de crâne lui fusillait la tête et les tempes. Il gémit en voulant se redresser et s’accrocha à son lit. Tout basculait irrésistiblement. Il ne s’entendit pas crier. Il vacilla, mais une poigne le retint avant qu’il ne s’effondre complètement, et il se rappela vaguement quelque chose.
« Nnoitra ! » s’exclama Ichigo, brutalement.
— Je suis là, Kurosaki-san…
Ichigo leva la tête et rencontra le regard violet de l’étudiant. Son visage sérieux, l’inquiétude réelle qui se lisait au fond de ses yeux, accrochèrent l’attention d’Ichigo. Celui-ci s’aperçut qu’il était plaqué contre la poitrine de l’étudiant, les mains crispées sur sa chemise à rayures.
« Que… s’est-il passé ?
— Vous vous êtes évanoui. Vous m’avez fait peur ! Qu’est-ce qui vous est arrivé ? »
Fouillant dans sa tête, Ichigo fut incapable de répondre. Dépité, il posa son front contre l’épaule de Nnoitra et souffla d’une voix rauque :
« Je ne sais pas… quelque chose… quelque chose m’est revenu en mémoire et… j’ai été pris de panique…
— Grimmjow-san ? » demanda Jiruga en fronçant les sourcils.
— Non ! C’était… un enfant… moi aussi… j’étais un enfant…
— Un souvenir, probablement…
— Je pense… »
Ichigo se raidit soudain. Nnoitra lui caressait le dos, presque tendrement, alors qu’il était alangui contre lui. Comment Nnoitra avait-il trouvé son appartement ? Comment était-il entré ? E…
« Vous n’êtes pas le seul à enquêter, Kurosaki-san ! »
Nnoitra semblait avoir lu dans ses pensées. Ichigo releva la tête et plongea son regard dans celui de l’étudiant, qui avait un sourire ironique au bord des lèvres.
« Tu es un idiot ! » marmonna Ichigo.
— Et vous êtes borné ! » répliqua Jiruga.
— Je ne suis certainement pas le seul… » maugréa Ichigo.
— Allongez-vous et reposez-vous… J’ai le dîner sur le feu.
— Tu cuisines ? » s’étonna Ichigo.
Nnoitra se releva, tandis qu’Ichigo s’allongeait. Jiruga jeta un regard en biais à l’homme étendu, puis se détourna, comme si la question était trop stupide pour mériter une réponse. Ichigo suivit la silhouette de Nnoitra, qui quittait sa chambre. Il passa ses deux mains sur son visage. Une odeur alléchante montait de la cuisine. Ichigo sourit. Nnoitra ne lui avait pas menti. Son visage s’assombrit insensiblement.
Des souvenirs de son enfance ? Ichigo fouilla en lui. Tout semblait en place, pourtant… aucun trou ne venait le désorienter. Cette voix lui était familière. Le visage, Ichigo ne le voyait pas — ou plutôt, ne parvenait pas à s’en souvenir.
Ichigo roula sur le côté et enfouit son visage dans l’oreiller. Une de ses mains se crispa sur le drap. Il entendait, comme un écho, cette voix enfantine : indistincte, troublante. Un frisson d’horreur l’assaillit. Sa respiration se fit plus courte et son corps se mit à trembler.
Ichigo voulait savoir, tout en étant effrayé par ce qu’il découvrirait. Un effleurement dans ses cheveux le fit sursauter. Le roux tourna le visage et jeta un œil hagard sur Nnoitra, qui le scrutait, les sourcils froncés.
« Je vais appeler le docteur…
— Non ! » s’écria Ichigo. « Non… j’essaie de me souvenir… et…
— Vous en faites trop. Vous êtes borné…
— Peut-être…
— Peut-être ? Vous êtes livide, Kurosaki-san ! »
Leurs regards se rencontrèrent un instant. Nnoitra glissa une main sur le visage anxieux d’Ichigo. Celui-ci ne repoussa pas le geste. Ils restèrent à s’observer, silencieux. Un courant passa, les enveloppant tous les deux. C’était chaud. Ensorcelant. Comme un instant de grâce. Un frisson les parcourut. Nnoitra entrouvrit la bouche pour parler, puis s’arrêta. Un soupir passa sur ses lèvres et il murmura, après un dernier regard :
« Venez manger… vous vous sentirez mieux !
— Hai… » chuchota Ichigo.
— Vous êtes une petite nature… » se moqua gentiment l’étudiant.
— Boucle-la ! » grogna le bibliothécaire.
— Non, c’est assez amusant, en fait ! » ironisa Nnoitra.
— Tu n’écoutes jamais ce que je dis ? » interrogea Ichigo.
— Non ! » plaisanta l’étudiant.
— Tss… si on sortait ensemble… tu n’en ferais qu’à ta tête…
— Si on sortait ensemble, Kurosaki-san… » fit Nnoitra en se retournant brusquement et en se penchant vers le bibliothécaire. « Je vous mènerai la vie dure ! »
— Pardon ? » s’étonna Ichigo.
— Vous vous attendiez à quoi ? Que je vous dorlote ?
— Non !
— Pas de fausses promesses… »
Nnoitra agitait un doigt devant le nez du bibliothécaire. Il se détourna et entra dans la cuisine, suivi par Ichigo. Celui-ci, à peine dans la pièce, s’arrêta. La table était mise avec goût, et la cuisine, propre et rangée.
« Ne pas me dorloter… hein… » souffla Ichigo, stupéfait.
Quand il releva la tête, l’intensité du regard de Nnoitra lui coupa le souffle. Ichigo s’immobilisa. Une nouvelle fois, il se sentait aspiré par l’étudiant. Ichigo eut chaud sans savoir pourquoi. Non, c’était faux : il le savait… Et, cette fois, d’un pas déterminé, il se dirigea vers Jiruga.
Il ne savait plus rien sur lui-même ; il était troublé pour diverses raisons, et certaines n’étaient pas forcément valables. Ichigo se l’avoua. Nnoitra l’attirait inexplicablement. Irrésistiblement. Il ne ferait plus volte-face, ne trouverait plus de prétexte de dernière minute. Si Nnoitra voulait sortir avec lui… si lui ressentait ce désir insensé pour cet étudiant… qu’est-ce qui le retenait encore de franchir le pas ?
Ichigo n’avait personne… si ce n’étaient que des scrupules et des prétextes.
Nnoitra ne fit aucun geste, et Ichigo, arrivé devant lui, posa ses mains sur sa poitrine et les fit glisser sensuellement sur le tissu. Malgré sa minceur, les muscles de Nnoitra étaient bien présents… dessinés pour être caressés. Ses doigts couraient, vibraient sous la chaleur que dégageait Jiruga. Mais ce n’était rien en comparaison du regard brûlant que lui adressait ce dernier.
Attrapant les rebords de la chemise entrouverte, Ichigo fit basculer le buste du jeune homme, qui n’opposa aucune résistance. Après un long regard, qui fit monter encore la tension entre eux, Ichigo se hissa sur la pointe des pieds et enlaça sa nuque. Ses lèvres caressèrent celles du jeune homme, qui resta figé un instant, avant de le plaquer contre lui, férocement.
La langue, humide, chaude, entreprenante de Nnoitra agaça, aguicha celle d’Ichigo. Les mains qui palpèrent son corps pour l’enfermer dans une étreinte plus intime scellèrent davantage leur enlacement. Comme une douce prison, ne laissant aucune chance à aucun des deux de s’échapper. Ichigo ne le voulait pas. Ses doigts s’égaraient dans les cheveux mi-longs, si soyeux, de Jiruga.
Les lèvres de Nnoitra le faisaient fondre par leur lascivité. Il était évident que le jeune homme prenait plaisir à goûter ses lèvres avec une volupté certaine, prenant et reprenant sans relâche celles d’Ichigo. Quand le baiser se rompit, quelques minutes plus tard, pour laisser place à l’air… aucun des deux ne put prononcer un seul mot. Seules leurs respirations étaient audibles : hachées, précipitées, rauques.
Un frisson traversa Ichigo en voyant la flamme dans les prunelles de Nnoitra. Inconsciemment, son souffle s’accéléra, tout comme son cœur. Ichigo repoussa les idées qui tentaient de traverser son esprit enfiévré. Ses mains ne cessaient de caresser le tissu qui cachait le corps de Nnoitra. Chaque fibre de son corps voulait appartenir à cet étudiant.
Il l’agaçait, l’ébranlait par ses paroles pour le moins surprenantes, et pourtant, Ichigo pensait sans cesse à lui. Il était devenu son centre d’intérêt. Il attendait chacune de ses visites. Il ne savait pas de quelle manière il avait aimé Jaggerjack, mais Nnoitra, à cet instant précis, le bouleversait… attisait en lui un feu intérieur.
Ichigo repoussa Nnoitra contre le plan de travail derrière lui et prit appui pour être à sa hauteur.
« Nnoitra-kun… tu es sûr de toi ? » chuchota Ichigo.
Seul un sourire répondit à la question du bibliothécaire. Nnoitra remonta ses mains et enserra le visage d’Ichigo, qu’il embrassa une nouvelle fois. Ichigo perçut les battements lourds contre son cœur. Nnoitra était aussi troublé que lui, même s’il semblait s’imposer une certaine maîtrise.
« Ichigo… » souffla Jiruga.
Quand leurs fronts se touchèrent, quelques instants plus tard, ils étaient à bout de souffle. Nnoitra se redressa et souleva Ichigo.
« Eh…
— Je ne l’ferai pas ici !
— Mais… »
Nnoitra déposa Ichigo sur les draps froissés, ne laissant plus au bibliothécaire l’occasion de protester. Suspendu au-dessus d’Ichigo, qui ne lâchait pas son étreinte autour de la nuque de l’étudiant, ils basculèrent sur le lit…
Un mot, une critique… ou un pavé, j’assume 😄 (et je lis tout !)