Drown me in you 13

Les poings serrés, la mâchoire crispée, Ichigo fixait son portable, furieux. Son cœur martelait sa poitrine. Il n’en revenait toujours pas. Comment allait-il se sortir de cette galère ? Il n’avait que trois jours pour réagir. Après avoir appris que leur emménagement était repoussé de quelques jours par leur nouveau propriétaire, ce dernier venait maintenant de lui annoncer qu’ils ne pourraient plus emménager dans l’appartement. Le problème, c’est qu’ils devaient rendre les clés de celui qu’ils occupaient dans quatre jours.

Inspirant et expirant lentement, Ichigo tentait de reprendre le contrôle de ses nerfs. Il ne fallait pas être bien clair pour deviner qui était derrière tout cela. Jamais il n’aurait cru qu’il irait jusque-là pour leur empoisonner la vie. Trouver un autre appartement en si peu de temps ? Inutile d’y penser. Il devait pourtant trouver une solution, et vite. Jiruga était en cours, et Ichigo ne voulait pas le perturber.

Il lui envoya toutefois un message pour l’avertir qu’il voulait lui parler une fois les cours terminés. Ensuite, il ne voyait que son propre père pour l’aider dans ce genre de situation délicate. Son téléphone vibra : le numéro de Nnoitra s’affichait.

« Ichigo ? Quelque chose ne va pas ? » s’inquiéta l’étudiant.

— Tu as fini les cours ?

— Non… Je me dirigeais vers le laboratoire quand j’ai reçu ton texto. Comme je ne reçois jamais d’appel de ta part quand je suis ici, je suppose que c’est important…

— Je devrais te noyer sous les appels… maugréa Ichigo.

— Arrête de râler et dis-moi ce qui se passe…

— Nous n’avons plus d’appartement…

— Quoi ? hurla Jiruga.

— Attends, laisse-moi finir… J’ai eu Don Kan’onji au bout du fil, et il semblait terrorisé…

— L’enfoiré ! grogna Jiruga. Même pour l’appartement, il va nous faire chier !

— Jiruga… nous n’avons que trois jours pour trouver une solution… après, nous serons mis dehors…

— Nous pouvons demander une prolongation… coupa Nnoitra.

— Impossible, il est déjà loué !

— Que pouvons-nous faire ? demanda Nnoitra, visiblement préoccupé.

— Je vais téléphoner à mon père pour que nous soyons hébergés quelques jours chez lui, le temps de trouver un appartement plus calmement.

— Ça ne me plaît pas trop…

— À moi non plus… Mais nous n’avons pas le choix ! Jiruga… ce n’est pas comme si nous affrontions un coup du sort.

— Je le sais…

Nnoitra parut découragé. Ichigo soupira, puis reprit d’une voix plus posée.

« Jiruga… laisse-moi m’occuper de ça. Concentre-toi sur tes études…

— C’est impossible ! s’énerva l’étudiant.

— Écoute, ce n’est pas en réagissant comme ça que nous avancerons et que nous sortirons des embûches que ton père sème sur notre passage… Tu peux laisser ton portable allumé ?

— Oui…

— Je t’appelle dès que j’ai du nouveau.

— Je peux rentrer et t’aider…

— Non ! Ce serait lui faire trop d’honneur. Écoute, aujourd’hui c’est mon jour de repos, alors laisse-moi gérer ça. Nous aurons le temps de nous partager les tâches tout à l’heure.

— J’attends ton appel…

— À tout à l’heure… »

Ichigo raccrocha et composa immédiatement le numéro de ses parents. Ce fut Mazaki qui répondit.

« Ichigo… je suis si contente de t’avoir au bout du fil…

— Maman… j’ai un problème… »

°°0°0°°

Ichigo fut très surpris en descendant du véhicule de sa mère. Mazaki contourna sa Toyota rouge et prit la main de son fils avec un sourire.

« Oui… c’est ici que j’ai logé tes sœurs le temps de leurs études. J’avais acheté l’appartement et… je l’ai toujours gardé. Je ne sais pas pour quelle raison ton père voulait le mettre en location au départ, lorsque tu as emménagé dans ton appartement sur le campus. Et puis, il n’en voyait plus l’utilité… Alors, il a déposé une petite annonce…

— Pourquoi ne nous en as-tu pas parlé plus tôt ?

— Parce que je suis sûre que vous auriez refusé notre proposition. Toi et ton petit ami êtes assez indépendants et… têtus ! »

Ichigo sourit à l’évocation du caractère de Jiruga, sans se considérer lui-même comme entêté. Il observa le petit immeuble de six étages. Le bâtiment devait compter une trentaine d’appartements. Le lieu était arboré et paisible. Jamais il n’aurait imaginé que ses parents puissent acquérir un tel bien.

« Ton père n’aurait jamais admis d’envoyer tes sœurs dans un endroit qui ne soit pas acceptable à ses yeux.

— Je veux bien te croire…

— Viens, je vais te faire visiter… »

Mazaki sortit les clés de son sac, se dirigea vers le hall d’entrée et tapa le digicode. Elle remonta ensuite le couloir du rez-de-chaussée et s’arrêta devant l’une des quatre portes de cette aile du bâtiment. Ichigo eut la gorge nouée : il imaginait déjà le type de logement dans lequel il allait entrer. Le hall était immaculé, et les portes des appartements ressemblaient à celles de maisons de haut standing. Une fois la porte poussée, le roux constata que ce n’était pas qu’une impression.

« Viens… » insista doucement Mazaki.

Ils retirèrent leurs chaussures et marchèrent sur un parquet parfaitement ciré. L’entrée était grande et lumineuse. Mazaki le conduisit vers une vaste pièce dont les volets clos laissaient filtrer quelques rayons de soleil. Elle les ouvrit en grand, laissant la lumière inonder les lieux et permettant à Ichigo de découvrir un espace immense.

« Ce sont des habitations réservées aux cadres… C’est très proche du campus de Nnoitra-kun. Cet appartement est le tien, maintenant.

— Pardon ? s’exclama Ichigo, cloué au sol.

— Nous avons offert à tes sœurs leurs mariages[i]. Mais aussi des sommes confortables pour leur permettre de s’installer en tant que médecins généralistes, afin qu’elles démarrent bien dans la vie. Nous voulions vendre cet appartement et t’offrir la somme… Eh bien, finalement, papa et moi t’offrons ton nouveau chez toi. Je vais te faire visiter…

— J… je ne sais pas quoi dire… » chuchota Ichigo, toujours sous le choc.

— Alors ne dis rien… Ce que j’ai fait pour tes sœurs, je le fais pour toi aussi.

Mazaki eut un sourire et reprit, comme pour cacher son émotion. Pourtant, son regard brillait un peu plus qu’à l’habitude.

« Ici, c’est un salon double… il fait 35 m²…

— Il me paraissait grand… »

Les yeux d’Ichigo se portèrent vers la cuisine américaine, sur sa droite. Nichée dans un renfoncement, elle était entièrement équipée.

« Tu peux manger dans la cuisine… si tu le souhaites. »

Ichigo en fit le tour, la gorge se serrant un peu plus à chaque pas. Sa mère quitta la pièce. Il lui emboîta le pas ; ils se retrouvèrent dans un couloir donnant accès à trois portes, dont deux se faisaient face…

« Ici, c’est la salle de bain… »

Mazaki ouvrit la porte sur sa gauche. Ichigo découvrit une salle de bain qui lui parut aussi grande que la cuisine. Tout était d’un blanc éclatant : une baignoire en forme de sabot, deux vasques, une douche. Le sol était fait d’ardoises, ou du moins d’une matière qui y ressemblait fortement. Mazaki ne lui laissa pas le temps de souffler et attira de nouveau son attention.

« Ici, ce sont les toilettes… Et là… »

Mazaki ouvrit la porte du fond, puis celle qui faisait face à la salle de bain.

« Tu as deux chambres… Tu pourras faire de l’une un bureau et de l’autre votre chambre à tous les deux… Pour la déco et le reste, je te laisse te débrouiller. Les tapisseries sont encore au goût de Karin et Yuzu. »

Ichigo entra dans la pièce qui donnait sur un jardin. Il remarqua un dressing occupant tout un pan de mur. Sa mère précisa :

« Cet appartement fait environ 93 m²…

— Tu me disais… petit appartement…

— Je voulais te faire une surprise. Je pense qu’ici tu as tout pour être heureux. Les voisins sont agréables. Tu as toutes les commodités à quelques mètres : pharmacie, médecin, combini, marchand de journaux… Et une entrée de métro proche pour te rendre à ton travail. Nnoitra-kun met moins d’un quart d’heure pour arriver à son campus… et il a une ligne de bus s’il le souhaite…

— Maman… c’est proche du parc Ueno…

— Oui…

— Ça a dû vous coûter une fortune…

— Ce n’est pas ton problème, Ichigo ! »

Même si le sourire de sa mère était bienveillant, l’éclat métallique au fond de son regard ne souffrait aucune réplique.

« Sache qu’avec cet appartement, il me reste encore de l’argent à te donner, pour que tu sois à égalité avec tes sœurs. Mais je ne pense pas que tu souhaites l’obtenir pour le moment… Alors, je vais le garder et continuer à le faire fructifier, jusqu’au jour où tu en auras vraiment besoin pour un projet qui te tiendra à cœur. Ah oui, n’oublie pas toutefois que tu as toutes les charges à payer…

— C’est trop, maman…

— Tu es mon seul fils, Ichigo… si… »

La douleur qui passa dans le regard de Mazaki fit écho à celle qui traversa celui d’Ichigo. L’ancien bibliothécaire se rapprocha et enlaça les épaules de sa mère. Mazaki caressa le dos de son garçon, devenu un homme dont elle était fière.

« Ichigo… je sais que tu te sens coupable… mais ni toi, ni moi, ni personne n’aurions pu deviner ce qui allait se produire…

— Maman…

— Ichigo… en avais-tu parlé avec Grimmjow ?

— Non… » souffla le roux, en tentant de détourner le regard.

— Alors parle-en avec Jiruga-kun…

Surpris que sa mère emploie le prénom de son amant, Ichigo la dévisagea. La gravité inscrite sur ses traits ne laissait planer aucun doute sur ses pensées.

« Si tu veux que votre relation dure, ne garde pas ce genre de secret enfoui au fond de toi. Vous avez déjà la menace permanente de son père au-dessus de vos têtes. Parle-lui ! Ton père et moi… nous avons discuté longuement toutes ces années… mais toi, tu as tout gardé à l’intérieur. Il est temps que tu soulages enfin ta conscience. Shiro t’en serait reconnaissant, tu sais… »

Le choc d’entendre le prénom de son frère, si soigneusement enterré au plus profond de son âme, fit déferler un torrent de larmes. Ichigo fut bientôt rejoint par Mazaki. Ils restèrent longtemps dans les bras l’un de l’autre…

°°0°0°°

Nnoitra avait fait le tour de l’appartement avec Ichigo. À présent, il se trouvait dans la dernière chambre. Il baissa les yeux vers son amant, qui le scrutait intensément. Ichigo semblait attendre son verdict.

« Je ne sais pas quoi dire… c’est inattendu et… soudain…

— J’ai encore du mal à réaliser, avoua Ichigo en jetant un œil autour de lui, comme pour s’assurer qu’il ne rêvait pas.

— Pourquoi maintenant ? »

Ichigo haussa un sourcil, ne comprenant pas la question.

« Pourquoi ne nous en ont-ils pas parlé avant ?

— Ma mère a dit que nous aurions refusé, et que nous semblions avoir tout réglé de notre côté.

— C’n’est pas faux…

— Mes parents voulaient revendre l’appartement et nous donner l’argent à la place… Mon père m’a dit tout à l’heure qu’il retirait l’annonce qu’il avait envoyée il y a deux semaines.

— Il n’avait pas d’acheteur ?

— Si… plusieurs. Mais il préfère me le donner plutôt que de le vendre. Et comme il est idéalement situé, aussi bien pour mon travail que pour tes études… tu pourras installer ton bureau dans l’autre pièce…

— Et ta bibliothèque…

— Oui… »

Nnoitra traversa l’espace et prit Ichigo dans ses bras. À l’intérieur, il se sentait mal. Son père faisait tout ce qui était en son pouvoir pour les écraser, et… les parents d’Ichigo veillaient à ce qu’il ne leur arrive rien de grave. Ils n’imposaient rien : ils proposaient, quand c’était nécessaire. Ce contraste le mettait en colère et le troublait. Comment pouvait-il exister deux types de parents ?

« Nous n’avons plus qu’à emménager, Jiruga…

— S’il te plaît… Ichi… on change la tapisserie de ces murs. Le rose… c’n’est vraiment pas mon truc ! »

Ichigo balaya la chambre du regard : de larges fleurs roses et mauves recouvraient les murs. Même stylisées, elles donnaient un thème terriblement féminin à la pièce. L’autre, qui avait appartenu à Karin, était dans des tons gris et bleus… avec encore des posters de joueurs de football accrochés aux murs.

« Que dirais-tu de commencer maintenant ? » suggéra Ichigo avec un sourire.

— Ok…

Jiruga jeta sa veste au sol et retroussa les manches de sa chemise à fines rayures bleues. Ichigo, de l’autre côté, laissa tomber la sienne. Ils n’avaient que quelques heures pour mettre la pièce en état. À peine avaient-ils commencé que la sonnette retentit violemment. Ichigo se dirigea vers l’entrée et se retrouva nez à nez avec Isshin et Mazaki.

« On est venu vous filer un coup de main ! » déclara le médecin avec un immense sourire.

— J’ai apporté le souper, et Renji et Chad sont partis chercher quelques meubles…

— C’n’est pas vrai… vous êtes tous là ? s’étonna Ichigo.

— Nous les avons prévenus, et ils se sont tout de suite proposés.

La voix de Jiruga fit sursauter Ichigo.

« Du moment qu’ils ne font pas comme la dernière fois.

— Nous n’avons pas vraiment le temps ! » déclara Isshin. Voyant l’air surpris de ses interlocuteurs, il reprit : « Je n’ai pas oublié la chambre rose de Yuzu ! »

— Je peux entrer ? demanda Mazaki, brusquement.

C’est à ce moment-là qu’Ichigo remarqua les paquets qu’elle transportait. Il la laissa passer ; Isshin rebroussa chemin. Chad le remplaça, portant des rouleaux de tapisserie et de la colle, bientôt suivi par Renji, tout aussi encombré. Ichigo et Jiruga les aidèrent. Très vite, tous s’activèrent à détapisser puis retapisser la pièce. La collation de Mazaki offrit une courte pause, tandis que les cinq hommes, contrairement à leurs habitudes, restaient silencieux et concentrés.

Assis par terre au milieu de ce qui deviendrait le salon, Ichigo profita du répit pour demander à Nnoitra :

« Tu n’avais pas de devoirs à rendre ?

— Non… en ce moment, tout se passe au labo. Je prends juste de l’avance sur le programme. Comme je ne sais jamais ce qui peut nous arriver, je préfère être prudent.

— Tu es plutôt sérieux, Nnoitra-kun… » remarqua Mazaki avec douceur.

Tous les regards se tournèrent vers le jeune homme, installé de manière désinvolte sur le sol.

« Je veux prouver à mon crétin de père que, même sans lui, je peux atteindre mes objectifs. Mais surtout, je travaille pour moi. »

Nnoitra croqua dans sa pomme, mâcha un instant, puis reprit calmement :

« Mon père croit qu’il peut intervenir dans la vie de chacun et faire plier tout le monde à sa volonté. Quelque part, c’est normal : il a le pouvoir, l’argent et une influence considérable. Il a hérité d’une fortune, d’un nom et d’un groupe d’entreprises. Certaines étaient malades quand il les a reprises. Non seulement il les a remises sur pied, mais il a étendu le groupe… Je l’admire pour ça. Mais quant au reste… pour moi, ce n’est que mon géniteur. Je n’ai pas, comme vous et Ichigo, ce sentiment d’appartenir à une famille.

— C’est dommage… » murmura Mazaki.

Nnoitra haussa les épaules, indifférent. Mazaki, elle, ressentait de la tristesse pour Jiruga et de la pitié pour les parents du jeune homme. Ils ne savaient pas à côté de quoi ils passaient. Même si l’étudiant ne parlait pas de sa mère, celle-ci ne faisait strictement rien pour contacter son fils, et cela mettait la mère qu’était Mazaki en colère. Nnoitra était sérieux, responsable et aimable. Quoique… Mazaki était sûre qu’il prenait des gants avec elle. Cette pensée lui arracha un sourire.

« Je suggère que nous déchargions le coffre des voitures… » proposa Isshin.

— Le coffre ? Vous avez pris des…

— Nous avons pensé emporter quelques-unes de tes affaires. Ta mère et moi gardons le double des clés, et demain matin nous continuerons les allers-retours. Tu viendras directement ici après ton travail. Tu as déjà pas mal de choses à la maison… Nous nous chargerons de l’autre appartement demain. Yuzu se joindra à nous également. Elle a dit qu’elle s’occuperait de nettoyer l’appartement.

— Je vais l’aider. Si le… enfin, Kurotsushi-san… c’est bien cela ? demanda Mazaki en regardant Isshin.

Ce dernier hocha la tête.

« Donc, si ce monsieur — ou un autre du même genre — est envoyé pour vérifier l’état de l’appartement, je veux être sûre que tout soit parfait. Vous aurez déjà pas mal de boulot ici. »

Tous approuvèrent, et bientôt chacun quitta le nouveau logement pour rentrer chez soi. Dans la voiture, les doigts de Nnoitra tambourinaient sur le volant. Ichigo l’observa.

« Tu es en colère ?

— Seulement contre mon père, rassure-toi. Je me demande ce qu’il compte faire à l’avenir pour nous empoisonner la vie…

— Nous prendrons les problèmes un par un.

Nnoitra frappa violemment le volant, puis lança à Ichigo un regard rageur, mêlé d’exaspération.

« Tu te rends compte de ce qu’il nous fait ? Si tes parents n’avaient pas eu cet appartement, qu’aurions-nous fait ?

— Ton père n’était pas au courant non plus.

— Non, et s’il l’avait été, je n’ose pas imaginer ce qu’il aurait pu faire…

— Jiruga… je pense que je vais prendre une adresse postale. Et je voudrais faire parvenir notre courrier chez mes parents pendant quelque temps. Jiruga… est-ce que… tu accepterais de m’accompagner quelque part ? Pas aujourd’hui… Je voudrais d’abord qu’on s’installe. Je te demanderai… de ne me poser aucune question… Je veux juste que tu m’accompagnes. »

Nnoitra coupa le moteur et observa son compagnon quelques secondes. Cette angoisse qui rongeait Ichigo avait refait surface. Jiruga percevait confusément qu’il s’agissait de quelque chose d’important. Il finit par hocher la tête.

« Je viendrai, et je ne poserai pas de question.

— Bien… rentrons… »

Le couple entra dans leur minuscule appartement. Nnoitra, loin d’être fatigué, ressentait le besoin d’évacuer un trop-plein d’émotions et, à peine la porte refermée, il enlaça Ichigo et l’embrassa avec passion. Ses doigts caressaient inlassablement le dos de son partenaire. Il voulait ne faire qu’un avec lui. Plus tôt, ses amis avaient appris qu’il vivait une relation avec un homme, et certains avaient ricané. Beaucoup avaient été surpris… mais Jiruga s’en moquait. Ils ne connaissaient pas la chance qu’il avait de vivre avec quelqu’un comme sa moitié.

Lorsqu’il allongea le corps nu d’Ichigo dans les draps, ce fut avec beaucoup de tendresse qu’il embrassa chaque parcelle de peau serrée contre lui. Mais, à sa surprise, Ichigo le repoussa ; son sourire se devinait vaguement dans la nuit.

« Laisse-moi faire, pour une fois… »

La voix rauque, plus grave, du roux le troubla. La gorge de l’étudiant se serra. Il ferma les yeux quand une langue experte titilla son mamelon. Un halètement lui échappa : il ne se savait pas si sensible à cet endroit, jamais exploré auparavant. Ichigo glissant sur lui, c’était autrement plus érotique. Les baisers pleuvaient sur son corps, devenant plus langoureux au niveau du nombril. Nnoitra en voulait davantage ; il tremblait d’impatience, et le rire bas d’Ichigo lui fit comprendre que le roux faisait durer l’attente. Il croisa l’éclat de son regard dans la pénombre, et un nœud se forma dans sa gorge. Ichigo ne faisait pas son âge physiquement, mais psychologiquement, il était loin d’être un jeune homme à peine sorti de l’adolescence.

Lorsque la main d’Ichigo caressa sa verge avec dextérité, remplacée quelques minutes plus tard par sa langue audacieuse, Nnoitra aurait voulu pousser un cri de victoire. La succion, et la manière dont Ichigo s’y prenait, crispèrent les doigts du jeune homme sur le tissu du lit. S’il continuait ainsi, il allait venir plus vite que prévu. Il tenta de repousser le roux pour reprendre la main, mais celui-ci refusa, et c’est dans un spasme qu’il se libéra dans sa bouche.

« Pourquoi ? » chuchota Nnoitra.

— Tu n’as pas aimé ? rétorqua Ichigo, imperturbable.

— Si… mais…

— La nuit n’est pas finie, Jiruga… Nous allons quitter cet appartement sur une apothéose !

Nnoitra, qui ne s’y attendait pas, n’eut pas le temps de se poser des questions. Son amant avait redressé son buste et l’embrassait comme si sa vie en dépendait. Un arrière-goût acide et amer se mêla au baiser. Jiruga enserra de ses bras la silhouette pressée contre lui et le fit basculer sur le futon. À son tour de s’occuper de sa moitié.

°°0°0°°

Trois jours plus tard, Jiruga conduisait selon les instructions d’Ichigo. Ses cheveux d’ébène masquaient une partie de son visage, et cela l’arrangeait : il ne voulait pas que son amant perçoive ses inquiétudes. Pourtant, Ichigo semblait vivre dans son monde. Ils étaient bien ensemble… sauf que ce soir-là, il paraissait absent.

Ils arrivèrent sur les berges de la rivière Sumida[ii]. L’endroit semblait désert ; la végétation poussait entre les dalles de béton.

Ichigo descendit de voiture mécaniquement. L’esprit vide, il s’avança vers la berge, presque envoûté par les flots. Quelques pavillons se trouvaient non loin. Jiruga observait les lieux, cherchant ce qui les rendait si particuliers. Ichigo, lui, ne voyait rien d’autre que le serpent argenté et verdâtre du fleuve. Dans sa tête, l’eau paisible se muait en flots plus tourmentés. Il inspira profondément, comme pour chasser cette réminiscence.

Lentement, ses pas l’amenèrent au bord. La pointe de ses pieds dépassait déjà lorsqu’il sursauta violemment : deux mains l’avaient tiré en arrière. Son cœur s’emballa sous le coup de la surprise. Ichigo avait cru mourir.

« Tu es fou ? Tu n’es pas censé avoir peur de l’eau…

— C’est ici… »

Aucune parole ne suivit, la déclaration ayant été faite d’une voix éraillée. Nnoitra observa tour à tour le fleuve et son amant. La tête penchée, les mèches rousses retombant sur le front, Ichigo semblait ailleurs. Jiruga déglutit : il sentait venir le drame. Il se doutait depuis longtemps qu’Ichigo avait subi un traumatisme… mais, maintenant, pouvait-il l’entendre ?

Le silence s’étira tandis que la nuit tombait. Jiruga se réchauffa les épaules en les frottant de ses mains : l’hiver sévissait encore. La voix d’Ichigo finit par lui parvenir, après de longues minutes. Elle était rauque d’émotion, presque prête à se briser.

« Écoute-moi jusqu’au bout… sans m’interrompre. »

Le cœur d’Ichigo ralentit ; un froid sans rapport avec la température l’étreignit.

« Cela s’est passé… il y a quelques années. » Un bref silence s’installa, puis il reprit, toujours d’une voix rauque. « Il y avait deux frères jumeaux, très proches et intrépides, qui couraient souvent dehors pour venir se réfugier ici, au bord de cette rivière. Ils n’étaient pas bien vieux : à peine huit ans. L’un d’eux était plus téméraire que l’autre… et le plus jeune cherchait constamment à rattraper son frère aîné. Un jour, le plus jeune voulut prendre le pouvoir, contrôler la cabane qu’ils s’étaient construite. Il lança un défi à l’aîné. Sûr de lui, certain de gagner, celui-ci accepta. C’était pourtant simple : marcher sur l’arête du quai sans tomber… »

Ichigo s’interrompit, comme s’il se rétractait sur lui-même. Un léger claquement de dents se fit entendre. Nnoitra voulut le prendre dans ses bras, mais Ichigo le repoussa et s’éloigna de quelques pas. Le roux releva la tête vers la voûte céleste, puis tourna son visage angoissé vers l’étudiant, faussement impassible.

« C’était tellement simple… J’ai entendu ma mère hurler. Elle courait vers nous, et je ne comprenais pas — ou je ne voulais pas comprendre — l’avertissement. Et… des secousses ont brutalement agité le sol. Le plus jeune tomba le premier, et l’aîné, voyant son frère se débattre dans l’eau tourmentée, s’est laissé tomber pour essayer de le sauver. Mais le courant s’est accentué, et le plus jeune a été emporté… L’aîné nageait comme il pouvait. »

Ichigo fit une courte pause, reportant son attention vers le ciel, comme s’il se parlait à lui-même.

« C’est à ce moment-là que les secousses ont repris. Les vagues sont devenues plus grosses, et l’aîné a été entraîné vers le fond… Je… je ne sais pas combien de temps je suis resté sous l’eau, mais quand je me suis retrouvé à l’extérieur, par je ne sais quel miracle, Shiro était loin, et son regard était désespéré. Une main m’a saisi, j’ai reconnu l’odeur de ma mère. J’ai aussi entendu la voix de mon père. Il s’était jeté à l’eau pour secourir Shiro, mais maman et moi avons été aspirés à nouveau… Alors… alors… »

La voix d’Ichigo se brisa. Nnoitra voulut le rejoindre, mais le roux l’arrêta d’un geste. Ses yeux débordaient maintenant de larmes.

« Papa a dû choisir entre nous et Shiro… »

La cage thoracique d’Ichigo se soulevait et s’abaissait violemment. Sa voix était montée dans les aigus, et l’expression de pur désespoir sur son visage déchira le cœur de Nnoitra, qui ne s’attendait pas à un tel récit.

« Si ma mère et moi sommes ici aujourd’hui… je te laisse imaginer le choix de mon père… » Ichigo se reprit, un froncement de sourcils barrant son visage. « Personne n’a pu sauver Shiro. Son petit corps a été retrouvé deux jours plus tard, coincé contre des rochers, dans la baie de Tokyo. Ce jour-là… j’aurais dû disparaître avec Shiro… j’aurais dû être avec lui… là-bas… »

Nnoitra repoussa les mains d’Ichigo, qui tentaient encore de l’écarter, et le serra fermement contre lui. L’émotion l’empêchait de parler. Ils restèrent longtemps enlacés. Au bout d’un moment, l’air vif rappela à Nnoitra où ils se trouvaient. Il chuchota à l’oreille d’Ichigo :

« Viens… On rentre à la maison… »

Ichigo hocha la tête et remonta dans la voiture avec l’impression d’avoir du plomb dans les chaussures. Il ne se retourna pas une seule fois. Ses poings étaient serrés, au point que ses jointures étaient devenues blanches, et la douleur était vive.

Il se laissa guider par Nnoitra quand ils arrivèrent à nouveau. L’étudiant installa le roux dans un fauteuil et partit préparer un thé. Il passa ensuite par la chambre pour prendre un plaid, qu’il enroula autour des épaules de son amant, dont les doigts se crispèrent convulsivement sur le tissu.

Ichigo remercia Jiruga sans même s’en rendre compte lorsque la tasse chaude fut posée entre ses mains. Il releva la tête et croisa le regard sombre du jeune homme.

« Merci… de me l’avoir dit… »

Ichigo le fixa longuement, puis avoua d’une voix posée :

« Grimmjow… ne le savait pas. Personne… je ne l’ai raconté à personne. Seuls Renji, Chad et Madarame le savent. La grand-mère de Renji habitait non loin de la maison, avant que nous ne déménagions là où vivent mes parents actuellement. Il en a tenu informés Chad et Madarame… parce qu’ils se moquaient de moi et de ma phobie de l’eau. Grimmjow est arrivé quelques mois plus tard, mais nous n’en parlions plus depuis longtemps. Alors, il ne sait pas. »

Pour la première fois depuis le début de sa relation avec Ichigo, Jiruga se sentit supérieur à Jaggerjack. Mais connaître un tel secret… ce n’était pas facile à intégrer. Il essayait d’imaginer la douleur d’Ichigo — de la concevoir, au moins. Car il n’était pas certain de ressentir un pareil désespoir si Tessla disparaissait dans de telles conditions. Pourtant, en vivant auprès des Kurosaki, il connaissait les liens qui les unissaient.

Il tenta de se représenter une vie sans Ichigo. Le coup au cœur qu’il ressentit le dissuada d’aller plus loin.

Le froissement du tissu tombant sur le fauteuil attira l’attention de l’étudiant. Il suivit des yeux Ichigo, qui se dirigeait visiblement vers la chambre. Jiruga soupira et resta un moment, perplexe, sur le canapé. Que pouvait-il dire pour consoler Ichigo ? Attendait-il quelque chose de lui ? Exaspéré, Nnoitra attrapa les tasses et les débarrassa dans la cuisine. Il plia le plaid et rejoignit la chambre où Ichigo était déjà allongé.

Moins d’un quart d’heure plus tard, Jiruga se coucha à son tour et rencontra l’éclat des yeux de son amant.

« Viens… »

Nnoitra attira Ichigo contre lui. Le roux fixait la gorge opaline de Jiruga. Il se sentait vidé, mais aussi soulagé. Il avait tout avoué. La culpabilité qui l’avait rongé d’avoir causé la perte de Shiro s’en trouvait atténuée. Cela ne le disculpait pas, mais, désormais, il avait quelqu’un avec qui partager ce secret trop lourd.

Sans même s’en apercevoir, Ichigo s’endormit. Jiruga resta longtemps les yeux ouverts. Que devait-il faire, à présent ? Il n’en savait rien. Il se promit simplement de prendre soin de son amant et de l’aider au mieux, en étant là.

Nnoitra finit aussi par s’endormir, mais son sommeil fut plus agité cette nuit-là.


[i] Les mariages au Japon coutent des sommes astronomiques. Bien plus qu’il ne coute en France. Très peu de japonais le fête ou se marient à cause de prix prohibitif des cérémonies.

[ii] Fleuve qui traverse Tokyo.


Un mot, une critique… ou un pavé, j’assume 😄 (et je lis tout !)