Mercredi 19 novembre 2008
Cela faisait maintenant deux jours que l’incident de la tasse de café s’était produit. Ichigo était plongé dans sa création graphique. Il avait rattrapé son retard… et maintenant, il s’attaquait à l’un des personnages d’une série animée sur laquelle il travaillait avec Grimmjow. D’ailleurs, l’autre l’appelait « le shinigami » maintenant. Il aimait beaucoup le bleuté à côté de lui, pour sa gouaille et son sans-gêne. Il avait une attitude qu’Ichigo lui enviait. Ichigo paraissait si coincé, à côté de lui.
En fait, à part lui, qui paraissait « sage », aucune des personnes occupant le bureau ne paraissait normale. Entre le punk bleu, l’afro à la coupe en étoile, Nell avec ses longs cheveux verts et sa copine qui avait aussi les cheveux verts — mais courts — nommée Mashiro, Kensei et ses cheveux blancs teints et sa tenue de para, Renji et sa coupe d’ananas, Madarame Ikkaku le faux chauve aux T-shirts roses, et Yumichika avec ses faux cils à plumes… ils formaient une belle brochette.
Ichigo avait les cheveux orange, mais ils étaient naturels. Enfin bref : tout ça pour dire que, s’ils sortaient de leur bureau où ils étaient enfermés la plupart du temps, tout le monde savait d’où ils provenaient. C’étaient les OVNIS de la boîte. Si on comptait leurs tenues excentriques, même Ichigo ne correspondait pas à un critère de bureau… Tout cela contribuait à la « bizarrerie » de leurs fonctions de créatifs.
Enfin, celui qui décrochait la palme de l’excentricité, dans leur bureau, c’était quand même Urahara Kisuke, leur chef de service. Avec sa tenue traditionnelle et son éventail… personne n’osait s’aventurer de près ou de loin dans cette zone dite « sensible » de la société.
C’est pourquoi voir traverser un Ichigo aux cheveux orange, portant un pantalon étroit crème, un polo rouge entrouvert sur un T-shirt noir, avec une veste de lainage noire et différentes chaînes autour du cou, ainsi que des bagues aux doigts — et, en plus, une paire de lunettes orange sur la tête — faisait bizarre aux différents locataires des bureaux, tous habillés de façon uniforme en noir et blanc.
C’était la fin de l’après-midi et beaucoup songeaient à partir. Mais, en voyant ce jeune homme maussade traverser la compagnie, habillé et coiffé étrangement, certains se reculaient. De plus, le froncement de sourcils qu’affichait Ichigo n’invitait pas à la communication. Ce qu’ils ne savaient pas, c’est que c’était naturel chez lui.
Il arriva au bureau du personnel, où il toqua légèrement avant d’entrer. Ichigo avait reçu un dossier du service, pour un aménagement de son temps de travail. Il s’avança vers une femme aux cheveux châtains en épis, vêtue d’une tenue stricte. Il lut son nom sur la plaque ornant son bureau : Kotetsu Kiyone.
— Bonjour. J’ai reçu un dossier dans mon casier pour un aménagement de temps de travail. J’avoue que je ne sais pas à qui je dois le retourner. Rien n’était indiqué dessus.
— Ah ? Vous pouvez me donner le dossier, je vais regarder. Vous êtes du département Recherche et Développement ?
— Oui…
— Ça se voit… marmonna-t-elle entre ses dents.
Ichigo haussa un sourcil.
— Tiens, c’est bizarre. D’habitude, je mets un numéro et… À moins que ce soit cet abruti de Sentarô qui ait fait des siennes… Je vais lui téléphoner.
La porte du bureau s’ouvrit. Ichigo ne se retourna pas. Il entendit alors une voix douce derrière lui :
— Kiyone… je peux savoir pourquoi les fiches du personnel que je vous ai demandé de sortir sont posées en deux tas distincts sur mon bureau ?
Ichigo se retourna et croisa les yeux noirs, brillants et incroyablement doux d’un homme aux longs cheveux blancs. Celui-ci sourit gentiment et contourna le bureau pour poser une pile de dossiers.
— C’est parce que Sentarô a pris la moitié du classement et qu’il n’a pas voulu que je fasse une pile distincte. Il a dit qu’il ne voulait pas que mes erreurs rejaillissent sur lui !
L’homme aux cheveux blancs se gratta la tête et soupira.
— Kiyone, faites-moi un tri par ordre alphabétique, et une seule pile. Je la veux avant que vous ne partiez.
— Bien, chef… Au fait, j’ai un petit souci… Sentarô a donné un dossier pour un aménagement de temps de travail et aucune information de notre service n’a été mise sur le dessus.
— Oh… Faites voir !
Ichigo observa l’homme prendre le dossier et, brutalement, lever la tête vers lui, les yeux arrondis par la surprise.
— Vous… vous êtes Kurosaki Ichigo ?
— Lui-même, maugréa le roux.
— Laissez, Kiyone, je m’en charge… C’est moi qui ai glissé le dossier dans son casier hier matin, et j’ai oublié de vous le faire remplir.
Puis, se tournant vers Ichigo, auquel il adressa un sourire bienveillant :
— Je suis Ukitake Jyuushirô. Voulez-vous me suivre, s’il vous plaît ?
— Mais… c’est inutile de vous déranger…
— Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas vous retenir longtemps. Vous avez vos enfants à récupérer, je suppose ?
Ichigo hocha la tête. Il s’en était souvenu ? Kiyone lança un regard circonspect au jeune homme, qui ne semblait pas bien vieux pour avoir des enfants.
— Suivez-moi.
Et le DRH sortit du bureau, avec Ichigo sur les talons. Le roux soupira intérieurement. Pourvu que l’autre ne lui casse pas les pieds avec son mail ou sa situation personnelle… Il en était contrarié. Son froncement de sourcils s’accentua.
L’homme qui le précédait entra dans un bureau vaste et bien éclairé. Un grand bureau trônait au milieu de la pièce, et des meules de papiers étaient dispersées un peu partout. On aurait pu penser que c’était du désordre, mais Ichigo se rendit vite compte que c’était parfaitement classé. Pour comprendre ce qu’était un vrai désordre, il suffisait d’aller dans le bureau de Grimmjow !
— Asseyez-vous, je vous en prie.
Ichigo s’installa sur un fauteuil et prit inconsciemment sa position de travail. C’est-à-dire : un peu allongé sur le siège, les jambes écartées, dont une remontée, croisée sur l’autre. Sa main droite commença à remuer sans qu’il ne s’en rende compte.
— J’avoue que je suis surpris, je ne m’attendais pas à ce que vous paraissiez si jeune…
— J’ai presque trente ans…, murmura le roux.
— J’ai lu votre dossier, mais vous ne les paraissez pas du tout !
Ichigo haussa légèrement les épaules. Il allait parler quand son portable sonna. Il se redressa instantanément et le sortit de sa poche. Il s’excusa rapidement.
— Kyoyuki ?
— Papa ?
— Qu’y a-t-il, ma chérie ?
— Papa… Y a ma copine Ise qui veut que je dorme chez elle ce soir. Dis oui, s’il te plaît. Je te passe sa maman…
— Kyo…
— Allô ? Monsieur Kurosaki ? C’est Madame Takaya, votre voisine. Je voulais savoir si votre fille Kyoyuki pouvait dormir à la maison ce soir. Il y aura aussi deux autres petites filles, Nami et Asashi. Je sais que c’est soudain et que j’aurais dû vous prévenir avant, mais… je me fais harceler depuis dix minutes.
— Je pense que cela fera plaisir à Kyoyuki. Si vous avez un problème cette nuit, vous pourrez me téléphoner. J’irai la récupérer.
— Ne vous inquiétez pas ! Tout se passera bien.
— Mais sachez-le, tout au moins !
— Donc, c’est d’accord ?
— Oui…
Ichigo entendit une explosion de joie, ponctuée de cris stridents de l’autre côté du fil. Il recula un peu son cellulaire.
— Pouvez-vous me repasser ma fille, s’il vous plaît ?
— Papa ? Papa… t’es le super méga champion des papas !!! Je suis trop contente !
— Surtout, tu te tiens bien et tu ne fais pas de bêtises !
— Je suis une grande !
— Bien sûr, bien sûr ! À demain, alors. Je t’embrasse, poussin.
— Je t’aime fort, papa !
— Moi aussi, ma puce.
Ichigo raccrocha et referma son portable.
— Excusez-moi, mais les seules personnes à avoir mon numéro de portable sont mes enfants.
— Je vous en prie… Elle a l’air passablement excitée… fit Ukitake, qui avait jeté un œil sur le dossier qu’Ichigo avait rempli.
— Ma fille a douze ans… enfin, elle s’en va sur ses treize… et c’est l’âge des pyjama parties, marmonna-t-il !
Ukitake eut un petit sourire.
— Vos enfants ont quels âges ?
— Ma fille, Kyoyuki, a douze ans ; mon fils Sôsuke, sept ans ; et mon fils Tamaki, six.
— Cela ne doit pas être facile de gérer une si belle famille, non ?
Ichigo plongea ses yeux ambrés, sérieux, dans ceux sombres de son interlocuteur.
— Je ne me plains pas. Comme vous avez lu mon mail, vous savez juste que Tamaki a un petit problème avec le décès de sa maman, mais je dois dire qu’ils sont plutôt sages et disciplinés.
— C’est un avantage certain. Pour en revenir au dossier, j’ai réfléchi à votre situation. Je vous ai glissé ce dossier pour que vous en parliez à votre chef de service. Je vois qu’il vous accorde sans problème cet aménagement…
— Disons que Kisuke s’en fout ! Il sait que j’ai un ordinateur aussi puissant qu’ici, à la maison, et que je peux avancer dans mon travail ici ou chez moi. Et puis, il n’avait pas pensé à ce genre d’arrangement, et moi non plus. Merci d’y avoir pensé pour nous.
— Je suis là pour ça… Après tout, c’est mon travail. En parlant de cela, j’avoue ne jamais m’être penché sur votre bureau, en particulier. C’est très « spécial » comme activité !
— Ouais ! En fait, on donne vie au scénario de l’équipe de conception.
— Vous êtes graphiste ?
— Graphiste 3D ! Je m’occupe essentiellement de transformer les planches qu’on me donne en personnages 3D. Je fais aussi les paysages, etc., pour la partie jeux vidéo. En fait, je m’occupe surtout de la partie introduction des jeux vidéo : les petites bandes-annonces de départ. J’ai travaillé dans un studio d’animation pendant quelque temps.
— Intéressant… C’est fou ce que l’on peut faire de nos jours. J’avoue que je ne joue pas !
— Moi non plus…
Ukitake le regarda, surpris.
— Est-ce possible ?
— Je n’ai plus beaucoup de temps… et plus l’envie de le faire. Maintenant, excusez-moi, Ukitake-san, mais je dois partir dans peu de temps…
— Oui, oui… Dans le dossier, vous avez oublié de remplir les renseignements qui sont ici.
Ichigo se leva et se pencha sur le bureau pour regarder les petites cases qu’il n’avait pas vues. Évidemment, songea-t-il : il y a toujours une case à remplir en tout petit, quelque part. Il sortit son stylo de sa poche et compléta le dossier.
Il vit un doigt surgir sous son nez, lui indiquant une autre petite partie. Évidemment, soupira-t-il. Ichigo fut surpris par les effluves odorantes — très agréables — qui se dégageaient de la main de son supérieur, mais il resta de marbre. Il se redressa de toute sa hauteur et maugréa :
— Voilà… Maintenant, c’est bon ?
— Oui… oui !
Ichigo crut voir une lueur de trouble dans les yeux du DRH. Non… c’était son imagination.
— La réponse sera effective quand ?
— Comptez deux semaines… et un mois pour son application, à mon avis.
— Très bien et… merci beaucoup !
— Je vous en prie.
— Excusez-moi, je dois partir.
Ichigo s’inclina et se dirigea vers la porte. Il l’ouvrit et disparut rapidement derrière.
Ukitake resta confondu, toujours assis sur son siège. Jamais il n’aurait pensé que l’homme face à lui était aussi âgé. Il lui aurait à peine donné vingt ans. Il était posé et très sérieux… en fait, il l’était trop ! Mais bon : il avait lu son dossier et, apparemment, il s’était marié à dix-huit ans, avait eu sa fille à dix-huit ans, et avait suivi des études en parallèle. Tout cela pour devenir veuf à vingt-huit ans et quelques. Ce gamin n’avait vraiment pas eu une vie facile. Et, apparemment, il n’était pas au bout de ses peines !
Ce qui était sûr pour Ukitake, c’est que ce jeune homme le troublait… même beaucoup. Il le troublait déjà après avoir lu son e-mail, deux jours plus tôt. Maintenant, après avoir vu son physique et sa personnalité… il était irrémédiablement tombé sous le charme. Lorsqu’il s’était penché sur son bureau, il avait senti les effluves de son eau de Cologne, qui avaient fait monter en lui un tas d’émotions contradictoires. Cela faisait longtemps que cela ne lui était pas arrivé !
De toute façon, il devrait se faire une raison… ce gamin était hétéro, et ce jusqu’au bout des ongles ! Il poussa un gros soupir, et le coup porté à sa porte le fit sursauter. Kiyone entra avec une seule pile de dossiers pour lui. Allez, au boulot, songea-t-il.
°OoO°
Le vendredi après-midi, Ichigo visionnait une petite séquence qu’il avait réalisée. Il fronça les sourcils… il pouvait l’améliorer. Grimmjow souligna les faiblesses de sa création. Ichigo était d’accord avec lui. Le bleuté lui donna une claque dans le dos et retourna à ses propres problèmes.
Ichigo vit qu’il avait un message dans sa boîte mail. Il venait d’Ukitake ?
De : Ukitake Jyuushirô — directeur des ressources humaines
À : Kurosaki Ichigo — dpt Recherche et Développement
Sujet : (aucun)
Bonjour Kurosaki-sama,
Je vais devoir quitter mon bureau pour une réunion interminable, mais je voulais vous souhaiter un bon week-end. Profitez-en pour vous reposer et vous changer les idées.
Surtout, gardez courage et bonne continuation.
Ukitake Jyuushirô.
Ichigo était surpris. Il avait pris le temps d’y penser ? Enfin, ça se voyait que ce type pensait beaucoup aux autres. Ne serait-ce que dans le ton de sa voix et ses airs bienveillants. Il eut un petit sourire. C’était étrange qu’une personne qu’il connaissait à peine l’encourage de cette manière. C’était réconfortant.
Il se décida à lui répondre sur-le-champ.
De : Kurosaki Ichigo — dpt Recherche et Développement
À : Ukitake Jyuushirô — directeur des ressources humaines
Sujet : (aucun)
Merci beaucoup, Ukitake-san, pour vos paroles de réconfort et vos encouragements. C’est une surprise agréable de voir que nous sommes suivis par un DRH si compréhensif.
Bon courage à vous, et je vous souhaite également un bon week-end !
Kurosaki Ichigo.
Il envoya le message et se replongea dans son scénario, un petit sourire aux lèvres.
°OoO°
Jyuushirô prenait son dernier dossier. Il était mal à l’aise : l’entrevue vers laquelle il se dirigeait ne serait pas du tout agréable.
Il entendit sa boîte e-mail sonner. Il l’ouvrit avec curiosité, et un sourire éclaira son visage en voyant le nom de l’expéditeur : Kurosaki Ichigo. Il posa son dossier et lut immédiatement le mail. Il sourit doucement en parcourant les mots du jeune homme. Il se sentit un peu plus de courage pour aller à cette fichue réunion.
Ukitake reprit ses dossiers et quitta son bureau pour rejoindre la Direction générale. Qu’allait encore inventer leur directeur général, cette fois-ci ?
°OoO°
Ichigo conduisait doucement pour se rendre à la demeure des Ishida. Ses trois gamins étaient excités comme des puces ! Orihime était folle de joie à leur descente de voiture, ses propres enfants ayant déjà accaparé ceux d’Ichigo. Une ambiance confortable, qui le satisfaisait tout à fait, régnait chez les Ishida.
Il ne pensait rester que jusqu’au samedi soir, mais, finalement, il rentra chez lui le dimanche après-midi. Ichigo était ravi : son plus jeune avait retrouvé un semblant de sourire et une volubilité relative. Il se promit de sortir plus souvent, et de ne plus s’enfermer entre ses quatre murs — aussi bien pour ses enfants que pour lui.

Un mot, une critique… ou un pavé, j’assume 😄 (et je lis tout !)