Chaque nuit, Ichigo rejoignait discrètement Sôsuke dans sa maison. Il savait pourtant qu’une fois le jardin d’Aizen franchi, il n’avait plus rien à craindre. Sôsuke l’attendait toujours, assis au bord de la terrasse, une petite bouteille de saké et deux coupes sagement posées près de lui. Ichigo frissonnait en repensant au sourire que son amant lui offrait : doux, chaleureux… et à l’étreinte qui se refermait sur lui, immanquablement, lorsqu’il se penchait pour l’embrasser.
Aucun des deux hommes ne parlait. Ils restaient généralement silencieux, Sôsuke refusant qu’Ichigo quitte ses bras durant les premières minutes. Puis Ichigo glissait contre le pilier de bois derrière lui, les jambes posées sur celles de Sôsuke. Ils prenaient leurs coupes sans échanger un mot : ils n’en avaient pas besoin. Leur silence complice suffisait amplement.
Ils s’étaient entendus pour qu’Ichigo mange avec Sôsuke… lequel se révélait un véritable cordon-bleu. Pourtant, jamais Aizen n’avouerait qu’il passait des heures à préparer le repas ; au fil des semaines, il était simplement devenu plus habile, maniant faitout et cuillère en bois comme personne.
Ce soir-là, comme les autres, ils étaient assis sur la terrasse derrière la maison. Sôsuke savourait la soirée : pour une fois, c’était Ichigo qui s’était cassé la tête pour le repas et l’avait apporté en douce. Il avait été agréablement surpris par les dons culinaires du jeune homme, qui avoua avoir passé quelques jours avec sa mère et ses sœurs pour se perfectionner. Il n’avait pas osé lui apporter quelque chose d’immangeable alors que son amant cuisinait divinement bien.
Ichigo observait les étoiles et se reposait sous l’œil de Sôsuke, qui se demandait ce qui pouvait bien agiter le jeune homme.
— Kisuke… à trouver… avoua finalement Ichigo.
— Pardon ?
Il avait parlé si doucement que Sôsuke n’était pas sûr d’avoir bien entendu.
— Il a créé un gigai qui nous permettrait de vivre soit dans le monde humain… soit… Il m’a dit que nous pourrions choisir Hueco Mundo.
Ichigo roula sur le côté et coinça sa tête dans sa main. La jambe repliée derrière l’autre fit glisser le tissu de son kimono, offrant à Sôsuke une vue incroyablement sexy. La pose alanguie du jeune homme était, pour lui, une invitation au vice.
— Tu as une préférence ?
— Kisuke m’a chargé de te transmettre un message…
— Lequel ?
Le ton grognon du jeune homme surprit Sôsuke : que le scientifique avait-il encore inventé ?
— Il se joint à nous… et il est accompagné de Yoruichi…
— Le capitaine de la deuxième division ?
— Hai !
— Et qui d’autre ?
— Shunsui et Ukitake se joignent également à nous. Ils veulent repartir sur de nouvelles bases. En fait, ils veulent que nous créions un environnement pour nous tous.
— Nous ?
— Ils disent que tu as l’âme d’un chef…
— Cela n’a pas l’air de te plaire, mon cœur…
Sôsuke s’était redressé, s’installant doucement près de son amant boudeur.
— Ce n’est pas tant qu’ils veulent nous suivre… c’est qu’ils te veulent, toi, pour chef…
Un rire léger fut la seule réponse aux craintes d’Ichigo. Sôsuke s’allongea contre le corps du jeune homme, son bras caressant paresseusement ses flancs.
— Tu comprends, Sôsuke… J’aime être avec toi, comme maintenant… sans soucis. Juste toi et moi, et le reste, on s’en moque. S’ils se joignent à nous… connaissant Kisuke, Yoruichi, Ukitake et Shunsui… on risque d’avoir… moins de moments pour nous. Et puis, Yoruichi est enceinte, d’après ce que m’a dit Kisuke.
— Oh…
Sans y penser, Aizen posa une main sur son ventre et fronça les sourcils.
— Quelque chose ne va pas ? Ça te contrarie, toi aussi, cette présence ?
— Non… tout va bien. Tu te fais du souci pour rien… Je ne laisserai personne empiéter sur nos moments… J’aime être avec toi.
Ichigo se laissa échouer dans les bras de son amant et murmura :
— Kisuke m’a prévenu que nous quitterons très bientôt la Soul Society…
— Ils ont choisi un endroit pour vivre ?
— Qui ?
— Le groupe qui se joint à nous, souffla Aizen dans les cheveux roux, les faisant se balancer sous son souffle.
— Ils ont tous dit que ça leur est égal. Yoruichi veut juste un endroit décent pour son enfant.
Sôsuke réfléchit quelques minutes, puis demanda :
— Et toi ?
— Quoi ?
— Où veux-tu voir grandir nos enfants ?
Ichigo se raidit et renversa la tête en arrière pour observer son partenaire.
— Tu es enceint ?
— Non… mais ça pourrait arriver !
— Ah…
Ce fut la seule réponse d’Ichigo, qui n’avait absolument pas envisagé cette éventualité.
Un silence s’installa, un peu plus pesant. Ichigo sentit le corps de son amant se raidir dans son dos et demanda :
— Tu veux des enfants ?
— Je ne les rejetterai pas si cela se présentait…
La gorge de Sôsuke se noua. Ils n’avaient jamais abordé le sujet. Pour lui, cela allait de soi ; mais Ichigo était plus jeune, à peine sorti de l’adolescence… c’était une tout autre question. Aizen sentit un frisson traverser le corps du roux et demanda :
— Tu as froid ?
— Hai…
¾ On rentre ?
¾ Mais je suis bien ici… Tu sais… j’aime cette partie de ta maison…
La voix d’Ichigo était déjà celle d’un homme qui s’endort. Sôsuke sourit et souffla contre son oreille :
— On se construira une maison plus grande, et je te ferai une terrasse comme celle-ci…
— Hum…
Sôsuke se pencha et embrassa la chevelure flamboyante. Ichigo chercha sa chaleur et se moula contre lui. Aizen ne ressentait pas le besoin de bouger ; il savourait simplement la chance d’être proche de son amant. Pourtant, il lui tardait d’avoir la marque, et le fait que Kisuke lui ait annoncé leur départ imminent le fit longuement réfléchir… jusqu’à s’endormir, d’un sommeil sans rêve.
°°0°0°°
C’est ensemble qu’Ichigo et Sôsuke entrèrent dans le domaine de la famille Kurosaki. Ils étaient venus chacun par des chemins différents, mais s’étaient retrouvés devant le portail du domicile familial. Ichigo glissa sa main dans celle de son amant et ils marchèrent tranquillement dans le jardin soigneusement entretenu par la mère d’Ichigo.
Ils trouvèrent d’ailleurs les parents d’Ichigo et ses deux sœurs dans le jardin. Les quatre membres de la famille se figèrent en voyant le couple réuni. Isshin se leva, fronçant les sourcils, et gronda :
— Ichigo… Tu te rends compte de ce que tu fais ?
— Hai !
— Tu veux repasser par toutes les épreuves que tu as déjà eu tant de mal à traverser ?
— Ne t’inquiète pas… Sôsuke et moi ne les traverserons plus, rétorqua doucement le jeune homme.
Ichigo lança un bref coup d’œil à Aizen, qui hocha la tête. Il lâcha la main de son amant et se plaça devant Isshin.
— Sôsuke et moi quittons la Soul Society…
— Quoi ?
Ce fut Mazaki qui hurla. Elle lâcha la couronne de fleurs qu’elle confectionnait pour décorer la maison. Ichigo lui adressa un regard apaisant et déclara calmement, avant que son père ne puisse ajouter quoi que ce soit :
— C’est à Sôsuke et à moi de choisir notre vie. Ce n’est pas au Roi, et encore moins à la Chambre des Quarante-Six. J’ai choisi de venir vous le dire, pour vous laisser le choix : accepter de vous souvenir que vous avez un fils… ou oublier que vous en avez eu un. Tout comme vous oublierez également Shunsui, Jyuushiro, Kisuke et Yoruichi…
— Pardon ?
Isshin était devenu blême et demanda, presque agressif :
— Et comment comptes-tu nous faire oublier ta présence et celles des autres ? C’est imp…
— Comme je viens de l’exécuter sur l’ensemble du Gotei 13 et sur la Chambre des Quarante-Six… La capacité de mon zanpakutō me le permet, rétorqua Aizen. J’aime votre fils, tout comme lui m’aime. Et il est hors de question que quiconque brise notre lien une nouvelle fois. Nous n’avions pas les moyens, avant, de quitter ce monde ; nous les avons aujourd’hui, grâce à Kisuke.
Il marqua une pause, puis reprit d’une voix plus basse :
— Votre fils vous laisse un choix. Et je vous avoue que je ne voulais pas l’écouter au départ. La Chambre des Quarante-Six nous a volé notre union, nous a fait souffrir et m’a volé mes souvenirs… mais il est hors de question que je passe ma vie à me cacher ici, à voir votre fils en cachette.
— Cela fait longtemps ? demanda Isshin.
— Que nous nous voyons à nouveau ? répéta Ichigo. Depuis quelques semaines. Tout comme Shunsui et Jyuushiro. Kisuke et Yoruichi se sont toujours cachés…
— C’est impossible… murmura Mazaki.
Son regard, désespéré, allait d’Ichigo à Sôsuke, et inversement.
— N’y a-t-il pas un autre moyen ? Nous ne nous reverrons plus…
— C’est mon choix… et celui de Sôsuke.
— Nous n’avons pas vraiment le choix, nous, contrairement à vous… marmonna Isshin.
— C’est un choix… se souvenir…
— Et souffrir, finit Mazaki.
— Ou oublier…
— Et exister, souffla Isshin.
Un silence s’installa. Mazaki glissa sa main dans celle d’Isshin. Les deux époux se fixèrent intensément. Yuzu et Karin, qui n’avaient rien dit jusque-là, demandèrent :
— Nous aussi, on a le choix ? Même s’il est différent de papa et maman ?
— Hai !
— Alors, je ne veux pas oublier, déclara Karin. Je veux me souvenir de mon frère…
— Moi aussi… Même si c’est difficile. Je préfère savoir que tu es heureux, là où tu seras…
— Je ne veux pas t’oublier, Ichigo.
La voix de Mazaki tremblait. Elle s’approcha du roux et prit son visage entre ses mains.
— J’ai eu très mal quand tu étais enfermé, quand vous avez été séparés, quand tu semblais être devenu si différent… Je préfère te savoir heureux, même si je n’ai plus l’occasion de te revoir. Te voir souffrir a été bien plus difficile pour moi. Même si ce choix… je le fais la mort dans l’âme…
— Merci, maman…
Ichigo leva les yeux vers son père. Isshin se racla la gorge et répondit enfin :
— Pour ta mère, je veux être un soutien… Et je ne veux pas oublier le merveilleux fils que ta mère a mis au monde. Je veux me souvenir, même si j’aurais souhaité une autre manière de faire. Mais… vous n’avez pas vraiment le choix. Peut-être qu’un jour…
— Oui… fit Ichigo, rêveur. Peut-être qu’un jour, nous pourrons revenir ici, parmi vous tous.
Aizen tira légèrement la manche d’Ichigo et fit un signe de tête. Ichigo enlaca sa mère et ses sœurs. Isshin attrapa l’épaule d’Ichigo et la serra si fort que le jeune homme grimaça, laissant échapper un gémissement.
— Tu voudras avoir ma peau jusqu’au bout… maugréa le roux.
— Tu le regretteras bientôt…
— Je ne pense pas. Je vous aurai tué avant, marmonna Aizen, agacé par les démonstrations viriles d’Isshin.
Sôsuke et Ichigo quittèrent la demeure et rejoignirent le groupe, qui n’attendait plus qu’eux…
°°0°0°°
Le vent soulevait l’herbe, et aucune des six âmes présentes ne soufflait mot. Le rire nerveux de Jyuushiro déchira l’air, faisant sursauter les cinq autres compagnons d’infortune.
— Désolé… Ça me fait franchement très bizarre de venir ici…
— Tu crois que nous sommes plus préparés que toi, Jyuu-chan ? demanda Yoruichi. Allez… on y va… Si j’ai bien compris, il y a un village qui s’appelle Karakura, plus loin. Shinji m’a affirmé qu’on aurait la paix, là-bas !
— Tu crois ce crétin de blond ? demanda Kisuke.
— Tu l’es aussi, je te signale.
— Comment allons-nous faire pour vivre ici ? s’inquiéta Jyuushiro.
Sôsuke prit la tête de la marche et déclara calmement :
— J’ai trouvé l’ancienne demeure du seigneur des lieux et je me suis permis d’y installer nos quartiers. J’ai étudié leurs mœurs et je pense pouvoir dire que nous serons peu ennuyés par le voisinage, à condition de respecter quelques règles.
— Tu as eu le temps de faire ça, Sôsuke ? s’étonna Ichigo.
— Hai… J’ai horreur des situations non planifiées. Je n’aime pas m’aventurer dans l’inconnu. J’ai demandé à Shinji les plans, et le service de la deuxième division m’a donné toutes les informations nécessaires grâce à Yoruichi. Bien sûr, j’ai effacé leur mémoire, comme pour le reste. Nous avons notre château, et tout ce qu’il faut pour que les paysans voisins travaillent pour nous.
Il poursuivit, implacablement précis :
— Je vais faire fructifier le tout afin que nous vivions confortablement. J’ai aussi prévu une partie du château — un étage entier, même — pour chacun, dont un spécialement pour tes recherches, Kisuke. Tant qu’à faire, autant que ton cerveau génial ne reste pas en berne. Si nous devions un jour quitter ce lieu, autant avoir un maximum de cartes en main.
Shunsui, qui n’avait rien dit jusqu’ici, siffla entre ses dents :
— Je n’ai jamais été aussi heureux d’être en si bonne compagnie… Kisuke l’inventeur, Sôsuke le cerveau… on ne risque pas de s’ennuyer.
— En attendant… hâtons-nous…
Bientôt, le groupe vit apparaître sur une butte le château à plusieurs étages, blanc comme la neige, coiffé de toitures en tuiles bleues. Un mur d’enceinte protégeait les lieux.
— C’est ça, ton château, Sôsuke ?
— Il te paraît petit ?
— Non… Non, au contraire…
— Je ne pensais pas du tout que nous pourrions vivre dans un endroit pareil… quand tu me disais « un petit chez nous »… souffla Ichigo, impressionné.
Sôsuke sourit et glissa sa main dans celle d’Ichigo pour l’entraîner doucement.
— Viens… je vais te faire visiter…
Quelques heures plus tard, tous étaient sur les genoux. Le château était immense. Outre la tour principale, le bâtiment disposait de deux ailes adjacentes : l’une pour le personnel, l’autre destinée à la vie commune, où tous pourraient se retrouver. Chaque étage était réservé à un couple, sauf les deux derniers, occupés par Sôsuke et Ichigo.
Kisuke avait le rez-de-chaussée, en grande partie pour lui, avec interdiction de faire exploser le bâtiment. Urahara frissonna en croisant le regard glacé de Sôsuke et se promit de ne pas trop jouer avec la patience de l’ancien capitaine de la cinquième division.
Les débuts de la cohabitation furent difficiles, surtout parce que Yoruichi, dans son état de femme enceinte, se montrait exigeante. Elle réclamait l’attention de tous et devenait agressive dès que certains humains l’approchaient. On décida de l’éloigner du groupe pendant quelque temps. La jeune femme s’enferma dans sa chambre, vexée… mais, en réalité, la chaleur l’incommodait.
Ichigo, qui s’attelait aux tâches comme chacun, aidait parfois son ancien capitaine et épaulait Sôsuke dans l’administration du domaine. Pourtant, un jour, en entrant dans le bureau de son mari, il le trouva courbé en deux, comme pris de douleur.
— Sôsuke… tu es malade ?
L’homme se redressa aussitôt et jura entre ses dents. Puis, redevenu impassible, il déclara d’un ton serein :
— Je crois que j’ai trop mangé…
— Ah… Tu devrais te reposer. Je te trouve fatigué ces derniers temps… tendu aussi, s’inquiéta Ichigo.
— Tout va bien… Je t’assure…
— Arrête de ronchonner !
Ichigo attrapa son amant par les épaules et le tira d’autorité. À sa surprise, il ne rencontra aucune résistance. Sôsuke monta les marches menant à leur chambre avec l’impression vague d’entamer un chemin de croix. Ichigo ferma les persiennes, offrant à la pièce une ombre fraîche et bienvenue.
Lorsqu’il se retourna, il vit son amant glisser au sol d’une manière inhabituelle.
— Tu as laissé tes vêtements… tu as froid ?
— Non…
— Tu es tout pâle…
— Je suis fatigué… ce n’est rien…
Ichigo traversa la pièce et s’agenouilla devant lui. Il lui ôta ses waraji et ses tabi. Habilement, il défit son haori et desserra son hakama. Aizen se rendit compte, un peu trop tard, qu’il se retrouvait en sous-vêtements. Il attrapa le tissu des draps et les tira sur lui, les sourcils froncés.
— Tu deviens pudique avec l’âge ? se moqua Ichigo.
— La ferme !
Le roux resta un instant figé par l’impact de l’expression. C’était si… inhabituel. Il posa sur sa moitié un regard inquisiteur. Sôsuke s’était blotti au fond de ses couvertures et s’était endormi à peine la tête posée sur l’oreiller carré. Ichigo caressa les boucles brunes du bout des doigts et demeura longtemps pensif, assis à côté de lui.
Puis il se releva, traversa le bâtiment principal et rejoignit Urahara. Celui-ci était penché sur sa dernière invention et tendit à Ichigo des clefs.
— Tu me donneras les clefs adéquates quand je te le dirai…
— Kisuke ?
— Hum ?
— Je voudrais savoir quand tu me donneras la possibilité de retrouver ma forme de loup.
Kisuke se cogna la tête, surpris par ce vœu soudain.
— Tu es si pressé ?
— Disons que j’en ai besoin. Je dois officialiser ma relation…
— Tss ! Tu as le temps…
— Pas tant que ça…
— Je ne vois rien qui presse, tu sais…
— Va dire ça à Yoruichi, par exemple, dans son état !
Kisuke essuyait son tournevis lorsqu’il s’arrêta net et fixa Ichigo, les yeux ronds.
— Ne me dis pas…
— J’en mettrais ma main au feu, mais il refuse de m’en parler ! grogna le jeune homme.
Un bref silence s’installa entre eux. Kisuke posa son matériel et contourna la machine qu’il confectionnait avec amour.
— La prochaine pleine lune a lieu quand ?
— Dans quatre jours…
— Bon… demain soir, je vais te déverrouiller, toi et Shunsui. Le système de sécurité que j’ai mis en place va me demander deux ou trois jours pour que vous puissiez à nouveau vous transformer. Mais… vous n’êtes pas spécialement discrets sous forme de loup… surtout toi, Kurosaki…
— Je saurai me montrer discret, mais j’ai besoin d’officialiser ma relation !
— Il ne se sauvera pas.
— Cherche pas… c’est génétique !
— Mouais…
Ichigo quitta les lieux et regagna la salle où se trouvaient Kouryaku et Jyuushiro. Les deux hommes se disputaient apparemment. Ichigo rougit et voulut s’éclipser, mais Jyuushiro le retint.
— Tu voulais nous dire quelque chose ?
— Juste te faire savoir, Shunsui… que demain soir, Kisuke nous retire notre système de sécurité… Nous allons redevenir des loups.
— Hai !
— C’est vrai ? Jyuushiro parut ravi et se tourna vers Shunsui.
— Nous allons enfin retrouver notre ancien statut ! Pourquoi ne l’as-tu pas demandé avant ?
— Calme-toi, Jyuu-chan…
Ichigo s’était déjà éloigné. Dans la cour, il régla quelques problèmes de logistique agricole et interpella le régisseur pour discuter des prochaines récoltes. La fin de l’été approchait. Il allait prendre ses responsabilités et seconder Sôsuke comme il le pouvait, quitte à le remplacer quelque temps. Une chose était sûre, pourtant : il le laisserait lui annoncer la nouvelle.
°°0°0°°
Sôsuke était nerveux. Ichigo ne l’avait pas rejoint depuis deux nuits, et la pleine lune approchait. Il frissonna à l’idée qu’Ichigo puisse le rejeter. C’était bien sa veine… Tomber enceint, ce n’était pas prévu dans son programme. Il ne l’avait pas planifié, et le peu d’enthousiasme d’Ichigo lorsqu’il en avait parlé, quelques semaines plus tôt, lui faisait craindre le pire.
Ce soir-là encore, Sôsuke passa la nuit seul, et l’angoisse commença à l’étreindre sans qu’il sache vraiment pourquoi. Que faisait Ichigo ? Il avait remarqué que le jeune homme s’investissait davantage dans la gestion du domaine ; il passait beaucoup de temps avec les humains…
Aizen blêmit et se redressa, les couvertures glissant le long de son corps. Et si Ichigo s’était trouvé un amant humain ? Et si… s’il l’avait perdu ? Non… Ichigo le regardait toujours de ses yeux mordorés. Il était attentif, même plus que ces derniers temps… Et si c’était justement pour camoufler ses infidélités ?
Il mènerait son enquête le lendemain matin. Il en aurait le cœur net.
°°0°0°°
Ichigo se sentait épié et, au bout de quelques minutes, comprit qu’il s’agissait d’Aizen. Qu’arrivait-il à son amant ? Il poursuivit sa tâche toute la journée, voyant du coin de l’œil l’homme se dissimuler maladroitement. Qu’arrivait-il à Sôsuke ? S’il voulait l’espionner réellement, qu’il utilise son zanpakutō au lieu de ses vulgaires ruses d’humain !
Sôsuke, quant à lui, voyait les sourires qu’Ichigo distribuait autour de lui, les têtes d’enfants qu’il ébouriffait, la gentillesse dont il faisait preuve. Cela le minait. Et lui ? Depuis quand le négligeait-il ? Une sourde colère monta en lui, et sa forme animale devint de plus en plus jalouse, au point de l’étouffer.
Il ne lui avait toujours pas annoncé la nouvelle… et cela le rongeait. Voir Ichigo s’éloigner de lui pour se rapprocher des humains était déconcertant. L’angoisse et la rage l’agitaient, mais il ne voulait rien laisser paraître. Le jeune homme devait se rendre compte de la peine qu’il lui infligeait. Que devait-il faire pour qu’il revienne ?
Le soir même, comme depuis deux nuits, Ichigo disparut et Sôsuke chercha son reiatsu. Sa transformation fut plus pénible que les autres fois ; sa grossesse ne l’aidait pas. Un peu plus tard, il bondit dans la nuit, furtif, se jurant qu’il ferait payer à son amant cette absence. Il trouva rapidement les effluves de son dominant.
Toutefois, il n’eut pas le temps de se retourner : une mâchoire s’abattit sur son épaule, implacable. Sous le choc de la surprise et de la joie, Aizen poussa un long hurlement de satisfaction. Ichigo ne lâchait pas prise ; il voulait qu’il cesse de bouger. Lorsqu’il recula, Sôsuke se tourna vers lui, agressif.
— Pourquoi ?
— Je voulais te faire la surprise… Comme tu paraissais nerveux, je voulais que tu ignores ma probable transformation. Je ne voulais pas te donner de faux espoirs, surtout si ça échouait. Maintenant, quoi qu’il arrive, tu es à moi…
— Tu le sais…
Ce n’était pas une question, mais une affirmation.
— Quoi ?
— Que… que je suis enceint ?
— Hai… mais j’attendais que tu me le dises…
Le ton d’Ichigo s’était fait plus doux.
Sôsuke ne savait pas s’il devait basculer dans la joie ou dans la contrariété. Ichigo prit son dominé contre lui et murmura à son oreille :
— Quelle importance, à présent… Nous avons l’éternité, et personne pour nous entraver, Sôsuke. Je suis juste heureux d’être avec toi…
Et, caressant le ventre de son amant, il ajouta :
— Et lui… Je te demanderai de ne pas être aussi exigeant que Yoruichi…
Les deux loups échangèrent un regard soutenu, porté par la profondeur de leurs sentiments. Ichigo frotta son museau contre le cou de Sôsuke, respirant son odeur légèrement modifiée.
— Rentrons… Nous n’avons plus rien à faire ici…
Ils ne virent pas l’humain camouflé dans les fourrés, tandis qu’ils s’éloignaient. La légende des loups-garous commença à circuler comme une traînée de poudre à la surface de la Terre, pour ne plus jamais s’éteindre — les obligeant, quelques centaines d’années plus tard, à se réfugier dans le monde de Hueco Mundo, accompagnés de nouveaux loups chassés de la Soul Society.
°°0°0°°
Ichigo montait les marches menant à sa chambre avec appréhension. Il poussa la porte et déglutit en voyant la forme plus proéminente qu’avait prise son mari. Il s’approcha sur la pointe des pieds et s’assit sur le bord du futon. Sôsuke ouvrit les yeux et croisa le regard anxieux d’Ichigo.
— Alors ?
— Alors quoi… marmonna Sôsuke, mécontent.
— Qu’est-ce que t’a dit Kisuke ?
— Nous avons réussi à avoir le nombre définitif… grogna l’homme allongé.
— Et ?
— … Six.
Ichigo se redressa d’un bond, le cœur battant. Pas possible… Six ? Il tourna le visage vers la fenêtre. La clarté d’un quart de lune éclairait à peine la pièce ; pourtant, il distinguait assez pour voir le ventre, à peine gonflé, de son mari. Même à terme, Sôsuke gardait une silhouette tout à fait raisonnable. Sans s’en rendre compte, la main d’Ichigo glissa sur la rondeur.
Une autre main vint rejoindre la sienne, et Ichigo croisa les pupilles sombres de Sôsuke. Il se glissa contre le corps de son mari, le visage au-dessus du sien.
— Tu ne m’as jamais dit… si tu étais heureux d’avoir des enfants…
— Si c’est avec toi… très heureux…
— Avec personne d’autre ? demanda Sôsuke, surpris.
— Cesse de t’inquiéter. Il n’y a que toi dans ma vie…
— Mais tu es gentil avec les humains…
— Ils travaillent pour nous. Si nous voulons être acceptés et vivre sans problèmes avec eux, nous devons nous comporter en humains. Après tout ce que nous avons traversé, Sôsuke… Même si tu as ma marque, je suis tombé amoureux de toi dès que j’ai posé les yeux sur toi. Avec ton mauvais caractère…
— Je n’ai pas mauvais caractère !
La main d’Aizen se crispa dans celle d’Ichigo. Ce dernier embrassa sa moitié, devenue plus inquiète encore depuis sa grossesse.
— Je suis impatient qu’il ou elle soit là avec nous… souffla Ichigo.
— Vraiment ?
— Hai ! Notre famille s’agrandit, Sôsuke. Je n’aurais jamais pu envisager de continuer ma vie sans toi.
— Qu’aurais-tu fait, si… si…
Le regard d’Ichigo se voila, et son souffle se fit plus court. Sa seule réponse fut d’enfouir son visage au creux de la nuque d’Aizen. Sôsuke sut, sans l’ombre d’une méprise, ce qui serait advenu de son amant. Il se tourna lentement vers lui, l’enlaça et le serra doucement contre lui.
— Nous avons tout le temps de construire notre vie, notre famille… et notre chez-nous. Qu’ils acceptent ou pas… personne ne t’enlèvera à moi. Jamais. Je t’aime… Même si tu dois le faire encore et encore, mords-moi. Ne me laisse pas t’abandonner une nouvelle fois.
— Sôsuke… repose-toi…
Ichigo se glissa sur le futon et enroula un bras autour des épaules de son mari. Ses doigts couraient dans les mèches indisciplinées. Bientôt, la respiration calme et apaisée de Sôsuke fut le seul écho dans la chambre. Ichigo tourna doucement la tête vers la fenêtre entrouverte. Ses pensées s’envolèrent quelques années en arrière, vers sa première pleine lune. Aurait-il changé son destin s’il avait su où cela le mènerait ?
Ses paupières se fermèrent doucement, et il se laissa gagner par le sommeil. Demain, il ne savait pas de quoi il serait fait, mais il protégerait sa famille et ses amis… C’était son nindō pour les siècles à venir…

Un mot, une critique… ou un pavé, j’assume 😄 (et je lis tout !)