Sosuke entra dans l’immense pièce où quelques membres de la Chambre des Quarante-Six l’attendaient de pied ferme. Il s’avança vers le module rond, dont on venait d’ouvrir la porte, ignorant superbement le public agglutiné devant la sphère de l’oubli. Son cœur cognait fort. Il redoutait ce qu’il allait traverser d’ici quelques minutes. Les échos qui lui étaient parvenus parlaient d’une torture sans nom.
Non qu’il fût particulièrement douillet, mais Sosuke n’aimait pas tellement souffrir. De toute façon, il ne pourrait pas échapper à ce qui l’attendait. La voix flegmatique d’un homme s’éleva.
— Comprenez que nous n’avons aucun problème avec vous ou Kurosaki-kun… Notre décision est la plus sage pour chacun…
Sosuke tourna légèrement la tête et demanda froidement :
— Alors pourquoi ressentez-vous le besoin de vous justifier ?
Les spectateurs pâlirent. Sans ajouter un mot, Sosuke entra dans le dôme et attendit. Un shinigami vint lui demander d’enlever son shihakusho et son haori. Sosuke s’exécuta de mauvaise grâce. Il tendit ses vêtements au shinigami, qui le remercia. Un autre le rejoignit et lui montra le cercle au milieu de la pièce.
Aizen frissonna en observant l’objet dans lequel il serait bientôt prisonnier. Il monta les marches et se plaça devant la machine. Le shinigami fixa des anneaux autour de ses chevilles puis demanda à Aizen de tendre les bras. Ce dernier s’exécuta et des menottes métalliques se refermèrent sur ses poignets.
Une angoisse sourde le traversa. Il ne s’attendait pas à un cérémonial si lourd. Le shinigami quitta la plate-forme où, désormais, le capitaine de la Cinquième Division se trouvait enchaîné. La porte se referma dans un bruit sourd. Un nouveau frisson glacé parcourut le shinigami, qui affichait pourtant un air déterminé.
— Aizen Taicho… je vous demande de rester calme. Je vais mettre en route le processus. Il est impressionnant, mais vous ne vous rendrez compte de rien d’ici quelques minutes.
— Si vous le dites… marmonna Sosuke.
Un nouveau claquement métallique retentit et l’anneau auquel Aizen était attaché monta à mi-hauteur du dôme. Il se divisa en deux, faisant tressaillir le shinigami entravé. Puis il se scinda encore, et enfin une troisième fois.
Le cercle de métal, qui paraissait si épais, s’était transformé en trois petits anneaux, attachés à un axe dans trois directions différentes, prêts à se mettre en route.
— Tenez-vous prêt, Aizen Taicho… je vais lancer le processus…
— On est obligé de subir ça ?
— Vous gardez le sens de l’humour, Aizen Taicho, fit le shinigami en poste.
Puis, avant qu’il puisse ajouter quoi que ce soit, les anneaux bougèrent en même temps. Un vent frais glissa sur la peau dénudée d’Aizen. Sa gorge se noua. Pour la première fois, il prit vraiment la mesure de la souffrance qu’on s’apprêtait à lui imposer. Il ferma les yeux et se promit de rester digne dans l’adversité.
Les anneaux poursuivirent leur course folle, de plus en plus vite. Bientôt, Aizen gémit entre ses dents. Une morsure brûlante s’abattit sur son épaule. Sa chair était en feu. Chaque terminaison nerveuse semblait sollicitée. L’air, balayé par de violentes bourrasques, paraissait se réchauffer. Dans le dôme, quelques heures plus tard, seul le cri déchirant du loup se faisait encore entendre.
Les hommes de la Chambre des Quarante-Six se relayaient près de la sphère, dont plus aucun bruit ne s’échappait.
— Ça se passe bien ? demanda une relève.
— Apparemment, il faudra prolonger le traitement. Nabari-san nous informe qu’une deuxième morsure a été détectée sur la première…
— Une deuxième ? Du même loup-garou ?
— Il semblerait bien…
Tous fixèrent le dôme, et la pitié se dessina sur les traits des shinigami présents.
°°0°0°°
Le lendemain, en milieu d’après-midi, ce fut Kyouraku Shunsui qui se rendit à la Douzième Division. Le capitaine de la Huitième Division s’entretint d’abord avec Urahara Kisuke. Celui-ci demanda à Hiyori d’aller chercher Ichigo sur le terrain d’entraînement.
— Je t’ai réservé mon bureau pour que tu sois tranquille et pour discuter avec lui.
— Merci…
Le regard d’Urahara se fit scrutateur sur Kyouraku. Il semblait épuisé, comme si la situation de Kurosaki le touchait au plus profond.
— Tu vas bien, Shunsui ?
— Je suis assez triste pour ce gosse…
Shunsui releva d’un doigt son chapeau de paille. Sa mine sombre en disait long sur ce qu’il pensait des derniers événements.
— Et toi ?
— Moi ? répéta Kyouraku, surpris. Tu veux dire avec mon loup ? Je suis tellement habitué à ce feu intérieur que, s’il n’était plus là, je me demande ce que je deviendrais… et puis, j’ai l’alcool pour oublier et… Jyuu-chan…
La voix de Shunsui se brisa en prononçant le nom de son ex-mari, preuve s’il en fallait de la fragilité de sa façade. Urahara fronça les sourcils et demanda, sombre :
— Si seulement tu pouvais me parler… me dire ce que tu traverses… Je pourrais au moins atténuer…
— Tu ne peux rien, Kisuke ! rétorqua abruptement Shunsui en se redressant, énervé. Tu ne peux rien faire… chuchota-t-il, comme pour s’excuser. Et ça fait tellement longtemps que je ne sais plus ce que c’est que d’être normal.
Les mains de l’homme fouillèrent son shihakusho à la recherche d’une flasque, qu’il ouvrit entre ses dents. Il en avala une rasade, le regard dans le vide, les yeux rivés à la fenêtre comme si le paysage était d’une beauté exceptionnelle. Puis, se tournant vers son ami, il déclara doucement :
— Pourtant, je ne peux pas laisser Ichigo-kun dans cet état. Si, au moins pour lui, cela peut être utile, je ferai un effort. Il est trop jeune…
— Mais trop puissant…
Kyoraku éclata de rire, se rappelant brutalement la façon dont Kenpachi avait été envoyé valser de l’autre côté de la vallée, comme un vulgaire fétu de paille. Jamais il n’aurait imaginé assister à un tel spectacle. À présent, il était curieux de voir à quoi ressemblait l’humain, après avoir vu le loup.
Un bref coup frappa à la porte et Urahara rétorqua :
— Entre, Kurosaki-kun !
La porte s’ouvrit et les yeux de Kyouraku s’arrondirent d’incrédulité. Une sorte de crevette entra dans la pièce… quoique moins que Shinji-Hirako-la-crevette, mais il était si… mince, si petit… Et lorsqu’il croisa le regard sombre du jeune homme, il sut qu’il avait affaire à la même personne.
Urahara s’amusa de la réaction du capitaine de la Huitième Division. Il savait que son ami avait vu Ichigo sous sa forme de loup, mais n’avait jamais rencontré sa forme humaine.
— Ichigo-kun, je te présente Kyouraku Shunsui, capitaine de la Huitième Division.
— Enchanté…
— Je vais vous laisser. Je vais gérer ma division. Si vous me cherchez, je serai au laboratoire…
Aucun des deux hommes ne répondit. Ils se fixaient intensément. Shunsui proposa :
— Installons-nous… Ichigo-kun…
Le jeune homme contourna le bureau et se dirigea vers la salle de repos de son capitaine. Il s’assit dans un fauteuil sans attendre et désigna celui qui lui faisait face.
D’une voix lasse, le roux murmura :
— Ne me sortez pas des platitudes…
— Je n’en ai pas l’intention… Actuellement… Aizen Sosuke se trouve dans la chambre spéciale.
Ichigo avait relevé la tête en entendant le nom de son mari. Un bref silence suivit, puis Shunsui reprit.
— Il doit vivre un enfer… Retirer une telle marque est une abomination. Mais, apparemment, la Chambre ne veut rien savoir. Donc Aizen souffre actuellement, mais d’ici deux jours, tout sera terminé pour lui. Pour vous, en revanche, un long calvaire va commencer. Vous devrez composer avec une douleur physique et morale bien au-delà de tout ce que vous avez subi jusqu’ici. Beaucoup en sont morts de folie…
Kyouraku sortit une nouvelle fois sa flasque et avala un peu d’alcool, comme s’il composait avec sa propre douleur.
— Votre âme va sans cesse réclamer la présence de votre conjoint. Vous allez vous sentir brûler de l’intérieur, car vous ne pourrez pas avoir de rapport physique avec lui non plus. Vous vous sentirez continuellement déchiré. Vous aurez des sautes d’humeur. Vous vous épuiserez, car vous n’aurez plus l’équilibre qu’apporte l’autre, et votre énergie spirituelle pourrait s’en trouver modifiée. Votre esprit va peu à peu sombrer dans la folie… à moins que vous ne trouviez quelque chose qui vous permette de tenir…
— Comme l’alcool ? suggéra Ichigo, ironique.
Shunsui leva son flacon et esquissa un pauvre sourire.
— Comment pourrais-je vivre comme vous ?
— Devenez amis ! suggéra Shunsui.
— Hors de question ! cracha soudain Ichigo. Sosuke m’appartient, et si je le vois chaque jour, ma douleur n’en sera que plus grande. Je refuse de le voir. Je refuse de lui parler. Je refuse de souffrir. Je n’ai rien demandé… Je voulais juste vivre une vie tranquille avec lui. Pourquoi ? éclata Ichigo en se redressant.
Le jeune homme se mit à marcher nerveusement dans la pièce. L’atmosphère changea brutalement, devint électrique, et le reiatsu d’Ichigo vacilla. Son loup s’agita furieusement sous l’effet de la colère. Kyouraku sentit immédiatement la variation : la bête allait chercher à sortir. Il tenta de le calmer d’une voix douce :
— Reste calme, Ichigo-kun… ne t’énerve pas…
— C’est facile à dire ! s…
— Il faut être patient… Je sais que ce n’est pas facile. C’est injuste et cruel pour celui qui reste… Mais les règles sont ainsi…
— Je refuse ! hurla Ichigo.
— Vous n’êtes pas resté longtemps ensemble et…
— Cela empêche pour autant les sentiments ? Ils peuvent être moins forts ? Ou bien ils sont peut-être le fruit de mon imagination ? Je…
Le regard d’Ichigo se fit fiévreux et, lentement, le loup se tourna vers Kyouraku, menaçant. Ses yeux prirent cette couleur cognac qui caractérisait sa forme animale. Shunsui déglutit malgré lui. Même sous sa forme humaine, le jeune homme dégageait des effluves meurtrières, dangereuses. D’ailleurs, le reiatsu du fukutaicho se libéra, créant des volutes pâles autour de son corps.
— Personne ne peut me comprendre… souffla le roux d’une voix rauque.
— Je comprends, Ichigo-kun…
Inconsciemment, le loup de Shunsui s’agita et un frisson d’excitation le traversa. Ses doigts se crispèrent sur les accoudoirs et ses ongles, qu’il gardait courts, s’allongèrent pour se transformer en griffes. Kyouraku ne se maîtrisait plus, malgré tous ses efforts désespérés depuis quelques minutes.
Ichigo, sentant la transformation du capitaine toujours assis, grogna sourdement. Ses mains subirent la même métamorphose. Shunsui sentait les battements précipités accompagner le passage d’humain à loup. Il tentait de se raisonner, mais la présence agressive d’Ichigo l’empêchait de garder la tête froide.
Vaguement, au loin, le claquement d’une porte et le bruit des pas de Kisuke — reconnaissables au claquement de ses geta — l’informèrent de l’arrivée du capitaine de la Douzième Division. Ichigo se rejeta en arrière. Il perdait le contrôle. Un hurlement inarticulé monta en lui. Ses griffes tentèrent d’agripper le vide.
La voix de Shunsui lui parvint, déjà altérée par sa propre transformation :
— Je… perds le contrôle… Calme-le ! Je t’en supplie, Kisuke…
Ichigo ne voyait rien, ne sentait plus rien, sinon la douleur déchirante qui ravageait son corps. Kisuke se précipita vers lui et le prit dans ses bras. Le corps raidi par la mobilisation de muscles tétanisés, incapable de reconnaître celui qui l’enlaçait, Ichigo hurla encore, longuement.
Kisuke le serrait fermement contre lui, l’empêchant de se blesser. Voyant qu’il peinait à le maintenir debout, il le fit chuter et le cloua au sol. Toute tentative de magie démoniaque échouerait contre un loup, surtout s’il était incontrôlable. Le blond usa de toute sa force physique, plaqua sa bouche près de l’oreille d’Ichigo et lui murmura des mots doux pour le ramener à la raison.
Shunsui sentit les palpitations se calmer et reprit peu à peu le contrôle. Ses yeux fatigués se posèrent sur le couple étroitement enlacé. Le corps raidi d’Ichigo se cambrait sous celui d’Urahara, qui le maintenait dans une étreinte ferme, presque violente, serrée autour de la carrure plus mince qui tentait encore de se débattre. Shunsui ne pouvait pas s’approcher de Kurosaki : il perdrait le peu de contrôle qu’il venait de retrouver. Un mouvement près de la porte lui fit tourner la tête et il croisa le regard d’Hiyori.
— Alors c’est ça, votre enfer ?
Kyouraku sentit la bête remuer en lui à nouveau, et un déchirement qu’il réprimait depuis des années lui lacéra la poitrine. Un hurlement monta, lancinant et puissant, chargé de décennies d’attente et de souffrance. Shunsui perdit pied. Son reiatsu s’enflamma en longues mèches noires, bientôt rejoint, quelques secondes plus tard, par celui d’Ichigo, qui répondit à son appel…
Kisuke hurla des ordres à Hiyori, qui regardait le spectacle avec stupéfaction. Elle bondit hors de la pièce. Urahara recula brusquement : Ichigo se transformait sans pleine lune. Il tourna un visage anxieux vers Kyouraku et vit que l’homme avait repris sa forme habituelle de loup-garou. Il était comme fou. Son hurlement de rage déchirait l’espace, bientôt rejoint par celui d’Ichigo. Kisuke se cala dans un coin : il était mort. Il n’avait pas la possibilité de prendre lui-même sa forme de loup.
Les deux loups-garous se faisaient face, furieux, livrés à leurs pulsions et à leur rage. Le loup roux était légèrement plus grand que le noir ; pourtant, Shunsui n’avait déjà pas la taille normale d’un loup. Ichigo, toutefois, avait un thorax plus étroit.
L’adrénaline monta dans la pièce et un reiatsu noir, fiévreux, empoisonna l’atmosphère. Après quelques minutes d’observation, les deux bêtes se jetèrent l’une sur l’autre.
Kisuke avait bien du mal à distinguer qui prenait l’avantage : leurs mouvements étaient si rapides. Aucune trace d’humanité n’était visible — ce qui tranchait avec le comportement du loup habituel. D’ordinaire, il restait toujours quelque chose de la personnalité du shinigami derrière l’animal, mais ici, il était exclu qu’il subsiste la moindre part humaine. Ils n’étaient qu’instinct ; les coups de crocs violents qu’ils échangeaient et leurs empoignades terrifiantes ne laissaient planer aucun doute sur leur condition.
Quand Shunsui traversa le mur donnant sur la cour extérieure de la Douzième Division, Kisuke aperçut le Soutaicho et les autres capitaines de division en poste. Le capitaine se posta sur les ruines du mur et attendit les ordres du Soutaicho.
— Formez les kekkai !
Les barrières dimensionnelles furent dressées par les nécromanciens. Les loups furent séparés par des barrières solides empilées en un millefeuille de couches. À l’intérieur, les deux loups laissèrent libre cours à leur rage, détruisant les barrières les unes après les autres. Unohana apparut, et bientôt les shinigami prirent position pour tirer sur les deux loups-garous.
— Ne les blessez pas ! Ils doivent juste être endormis.
Les dernières barrières s’effondraient lorsqu’une volée de flèches contenant un tranquillisant s’abattit sur les deux bêtes. Malgré la charge, elles tentèrent de se défendre et de s’en prendre au plus proche. Isshin bondit sur son fils et engagea le combat avec lui. Même s’il n’avait aucune chance, il ne laisserait pas Ichigo se faire du mal.
— Je suis désolé, Ichigo…
Dans son esprit engourdi, le jeune homme reconnut son père et retint son coup à la dernière seconde. Il recula, rejeta la tête en arrière, les mains couvrant son visage. La douleur était si vive, si accablante, d’une beauté cruelle par sa résonance. Le roux sentit son esprit décrocher, son corps trembler. C’était la fin… Il le voulait.
Dans un mouvement désespéré, il bondit hors de la cour, malgré les sorts qu’on lui lançait. Du coin de l’œil, il vit Shunsui le suivre. Les deux loups se séparèrent et traversèrent à une vitesse folle le Sereitei, cherchant à rejoindre le Rukongaï. Mais le pied d’Ichigo dérapa et il s’affala lourdement au sol.
Son esprit se perdit et il sombra dans l’inconscience. Quand on le rejoignit, il avait retrouvé sa forme humaine. Son visage était couvert de larmes. Son corps fut respectueusement ramené à l’intérieur de la Douzième Division par Isshin.
°°0°0°°
Quand Ichigo ouvrit les yeux, il vit immédiatement qu’il était enfermé. Pas derrière des barreaux ni sous des entraves : dans un bocal, plongé dans un liquide visqueux et transparent. Il distinguait parfaitement ce qui l’entourait. Son regard s’accrocha au corps nu de Shunsui Kyouraku, dans le bocal en face du sien. Il flottait, et ses longs cheveux détachés formaient autour de lui comme une méduse. Son visage était à moitié caché par un masque.
Ichigo commença à paniquer et tenta de se débattre. Il posa une main devant lui et toucha la surface lisse et glissante. Un mouvement le surprit : il croisa le regard de Kisuke et d’Hiyori. La tristesse qu’il y lut lui fit perdre la raison une nouvelle fois. Son corps se tendit. Ichigo ne vit pas Kisuke reprendre le contrôle de ses fonctions et sombra dans l’inconscience.
°°0°0°°
Sosuke se réveilla avec l’impression que son corps avait été écrasé par un éboulement. Son esprit lui semblait confus pour la première fois de sa vie. Avec difficulté, il porta une main à sa poitrine, et ce simple geste lui arracha un gémissement de douleur. Un bruit de chaise raclant le sol le fit lever les yeux : il rencontra le regard de la fukutaicho de la Quatrième Division.
Quelques secondes plus tard, il l’entendait appeler son capitaine. Que faisait-il à la Quatrième Division, et pourquoi dans cet état ?
— Je suis heureuse de vous revoir parmi nous, Aizen Taicho…
La voix douce d’Unohana lui fit relever les yeux.
— Qu’est-ce que je fais ici ? Sa voix était enrouée.
— Vous avez eu un combat avec mon mari et… il n’y est pas allé de main morte…
— Avec Kenpachi Zaraki ?
— Hai…
— Et je me trouve ici ?
Le ton incrédule du capitaine de la Cinquième Division attestait que, pour lui, jamais Kenpachi ne pourrait le vaincre. Aizen fronça les sourcils et tenta de se souvenir.
— D’après les échos qui nous sont parvenus de votre combat, vous auriez glissé au cours de votre transformation et… Kenpachi en aurait profité pour vous prendre par surprise.
— Pourquoi ce combat ? demanda Aizen.
— Je n’ai nul besoin d’avoir une raison pour mettre une raclée à quelqu’un ! rétorqua la voix rocailleuse du capitaine de la Onzième Division.
Les yeux d’Aizen se posèrent sur lui. Le regard sombre de Kenpachi ne reflétait pas l’arrogance habituelle de la victoire. Aizen reporta son attention sur Unohana, qui semblait… préoccupée.
La main toujours sur son cœur, Aizen se mit à gratter sa cage thoracique. Il ferma les yeux et se demanda quel mal étrange l’atteignait. Cette mélancolie. Quelque chose — ou quelqu’un — lui manquait. Quelque chose clochait ; c’était certain.
— Quelque chose ne va pas, Aizen Taicho ? interrogea doucement Unohana.
Sosuke rouvrit les yeux et répondit d’un ton sombre :
— Pouvez-vous me dire pourquoi… j’ai l’impression qu’il me manque quelque chose ? J’ai l’impression de devoir me souvenir de quelque chose d’important… C’est agaçant, c’est comme si je l’avais au bout de la langue… Je suis peut-être tombé trop violemment sur la tête… finit-il par souffler, las.
Kenpachi et Unohana échangèrent un regard anxieux. Aizen se rendormit, et le couple quitta la chambre.
— Tu vas leur faire ton rapport ? demanda le capitaine de la Onzième Division.
— Hai…
— Et ?
— Le capitaine de la Cinquième Division a des troubles de la mémoire. Il est persuadé d’être entré en violente collision avec un objet non identifié. Son organisme est parfaitement rétabli et, d’ici quelques semaines, il sera à nouveau apte à reprendre ses fonctions !
Kenpachi observa sa femme un long moment en silence. Unohana demanda, avec un léger haussement de sourcil :
— Tu trouves qu’il est trop…
— Il est parfait ! Ne change rien… T’as encore quelque chose à faire ici ?
— Non… rien d’urgent…
— On rentre à la maison ! Yachiru nous attend…
Sans attendre la réponse de sa femme, Zaraki traversa la Quatrième Division et disparut dans la nuit. Un léger sourire éclairait le visage du médecin, qui salua les shinigami de garde.
°°0°0°°
Sosuke observait la cour de sa division. Il venait d’obtenir l’autorisation de reprendre son poste. Il était temps : il devenait fou à force de repos. Il venait d’apprendre la mutation de Rose à la Division Zéro et cherchait activement un nouveau capitaine pour la Troisième Division.
— Taicho… auriez-vous besoin de quelque chose ?
— Gin…
— Hai ?
— Le poste de capitaine… cela te tenterait ?
Sosuke se tourna vers son fukutaicho et vit son sourire s’élargir. Il eut même le droit d’apercevoir la pâleur des yeux d’Ichimaru.
— Hum… C’est quelque chose qui ne se refuse pas, Taicho…
— Je proposerai ton nom, alors, comme capitaine de la Troisième Division.
— C’est un grand honneur que vous me faites… Taicho…
Aizen s’installa sur son siège et son regard se voila. Ses doigts jouaient nerveusement avec les accoudoirs. Un énième soupir franchit ses lèvres.
— Quelque chose ne va pas, Aizen Taicho ?
— Je n’en sais rien… murmura Sosuke.
— Vous semblez préoccupé…
Le capitaine se leva d’un mouvement rageur. Lui qui maîtrisait si souvent ses gestes en était incapable. Depuis qu’il avait quitté la Quatrième Division, il était impatient. Il se sentait… Son poing s’abattit violemment contre le mur. Les jointures ensanglantées de ses phalanges en disaient long sur sa crispation et sa colère.
— Gin… peux-tu me dire pourquoi… j’ai cette impression de manque ?
— Pardon ? Le fukutaicho pâlit encore.
Aizen se tourna vers lui, le poing en sang, et demanda d’une voix rauque :
— Pourquoi ai-je l’impression d’avoir raté quelque chose ? Pourquoi ce manque que je ne peux pas expliquer ? Pourquoi cette espèce d’amnésie sur certaines périodes de ma vie… Je n’en peux plus ! Je ne me reconnais plus…
Gin resta silencieux et se contenta d’observer le dos large de son capitaine, réfugié dans un mutisme rageur. Qui avait dit que le dominé ne souffrait plus une fois sorti de la chambre spéciale ?
°°0°0°°
Ichigo se réveillait par intermittence mais, souvent, Kisuke ou Hiyori reprenait le contrôle et lui interdisait toute agitation intempestive. Souvent, son regard se posait sur celui de Kyouraku, dont il croisait parfois la prunelle fatiguée. Son cœur saignait, mais il ne savait plus pourquoi… Il ne savait plus ce qu’il était, ni même sa propre identité, abruti par ses songes et le monde dans lequel il vivait désormais.
Dans son coma, ses pensées commencèrent à se structurer. Il voyait un visage revenir sans cesse, puis s’estomper peu à peu jusqu’à devenir sombre. Une silhouette familière, aimée, dont il désirait la présence près de lui. Puis, peu à peu, des images de sa mère cueillant des fleurs dans le jardin, accompagnée de Karin et Yuzu, envahirent son esprit.
Puis celles de son père, qui tentait de lui apprendre l’art du combat à travers des jeux stupides, parfois dangereux. Les souvenirs heureux de l’enfance — ceux qui mettent du baume au cœur quand on ne sait plus à quoi se raccrocher — s’ancrèrent dans sa mémoire.
Puis vint l’Académie, ses amis… tout se mélangea. Il revenait à la vie. Il retrouvait le contact avec la réalité. Et lorsqu’enfin il ouvrit les yeux, il aperçut le plafond blanc et brillant d’une pièce aux proportions immenses. Ichigo ne bougea pas. Il resta impassible : aucune émotion, rien, sinon ce froid intense, comme une absence. Que faisait-il ici ? Il s’en moquait… Ici ou ailleurs, qu’importe… Il voulait être seul.
Quand il croisa le regard vert de son Taicho, il ne cligna pas des yeux.
— Okairi, Kurosaki fukutaicho…
— Merci… Taicho… je suis désolé…
— Au contraire… je suis heureux d’avoir pu vous être utile…
— Hai…
— Vous avez mal, ou avez-vous des sensations particulières ?
— Aucune…
— Pouvez-vous vous asseoir ?
Ichigo bascula et se retrouva assis sur ses fesses. Il était toujours nu, mais il s’en moquait. Il regardait droit devant lui, indifférent. Hiyori entra en hurlant :
— Il est tout nu… qu’il mette quelque chose…
Le jeune homme tourna la tête vers la blonde, se leva, attrapa le drap et s’en couvrit.
— Vous pouvez tenir de…
Ichigo quitta les lieux. Le bruit sec des geta résonna dans le couloir.
— J’ai besoin de vous garder en observation, Kurosaki-kun…
— Je vais m’habiller et puis… je suis votre fukutaicho, je ne risque pas de me sauver.
— Hum… c’est vrai ! Vous viendrez me rejoindre à mon bureau.
— Hai, Taicho !
— Mais… mais… Taicho, vous n’allez pas le laisser partir comme ça !
— Il m’a dit qu’il reviendrait…
— Vous le croyez ?
— Bien sûr !
Hiyori maudit son capitaine inconscient et son fukutaicho exhibitionniste.
Ichigo laissa courir une main sur le mur lisse. Cet espace qu’il n’avait pas foulé… depuis combien de temps, au juste ? Ainsi, c’était là le sort réservé aux cas de son espèce ? Il n’avait pas vu Shunsui ; il avait donc dû regagner sa division. Il se promit de lui rendre visite plus tard… Tous le regardaient avec curiosité, mais personne ne l’interpella.
Une heure plus tard, il se trouvait dans le bureau de son capitaine, écoutant attentivement.
— Vous avez été gardé un an dans le tube, inconscient. La durée a été de dix mois pour Kyouraku Shunsui. Vos souvenirs vous ont été rendus en huit mois, et six pour le capitaine de la Huitième Division. Vous êtes resté endormi une petite semaine…
— Donc, je suis resté vingt mois en sommeil ?
— Exactement…
— Et… si cela se reproduit ?
— Cela ne pourra pas arriver. Je ne peux pas vous enlever votre douleur ; j’ai juste trouvé un moyen de bloquer votre loup, de vous empêcher, vous et Kyouraku, de devenir fous. Le reste… vous a été restitué.
Ichigo demeura stoïque.
— Qu’est devenu Kyouraku-san ?
— Il est retourné à sa division… qu’il dirige de nouveau.
Était-ce son imagination, ou Urahara avait-il hésité ? Ichigo croisa les yeux verts et y constata l’intérêt suspect qui l’y dévorait. Pourtant, il ne laissa rien paraître. Il demanda, placidement :
— Et… Aizen Taicho ?
Le silence lui répondit. Kisuke s’était adossé au fond de son siège et observait son fukutaicho. Il finit par répondre, comme malgré lui.
— Il est redevenu… lui-même. Absent au cours de toutes les pleines lunes et insaisissable, comme il pouvait l’être avant votr…
— Bien… c’est le principal. Que dois-je faire à présent, Taicho ?
Dans un soupir à peine perceptible, le blond désigna un bureau dans un coin.
— Votre bureau a été transféré dans le mien. J’ai un retard monstrueux, et votre aide ne sera pas de trop pour venir à bout de toute cette paperasserie !
— Hai…
Ichigo fit demi-tour pour regagner sa place. Il observa un instant les piles sous lesquelles croulait son bureau. Kisuke lui demanda :
— Vous ne voulez rien savoir d’autre ? Ni me poser plus de questions ?
Le jeune homme ne se retourna pas. Il contourna son bureau, s’assit et commença à trier. Que voulait-il répondre ? Seul le bruissement des pages tournées se fit entendre. Kisuke soupira. Que s’était-il passé pendant tous ces mois ? Avait-il commis une erreur ?
°°0°0°°
Ichigo traversait les couloirs de la Première Division. Il avait croisé Hinamori à la réunion des fukutaicho, ainsi qu’Hisagi. Tous deux avaient été nommés durant son absence. Ils avaient essayé de lui parler mais seul le vide leur avait répondu. La froideur du jeune homme les blessa. Ichigo n’était plus le même. Certes, il avait été enfermé longtemps… d’après les rumeurs. Mais de là à les ignorer…
Au même moment, la réunion des capitaines se termina. Ils envahirent le couloir, et les fukutaicho durent passer devant leur capitaine. Ichigo s’arrêta devant le sien :
— Tout est prêt, Taicho…
— Vraiment ?
— Hai !
— Partez devant, je vous rejoins…
Ichigo exécuta un demi-tour militaire impeccable et traversa le couloir d’une démarche de fauve, faisant abstraction des personnes sur son chemin. Il ignora son père, et seul Kyouraku eut droit à son salut. Les deux hommes échangèrent un regard légèrement différent.
— C’était votre fukutaicho, Urahara Taicho ? demanda Aizen, curieux.
— Hai !
— Quelle surprise… je ne m’attendais absolument pas à…
— Une telle beauté ? suggéra Kisuke, moqueur.
Sosuke regarda, surpris, le capitaine de la Douzième Division, qui secouait la tête, puis quitta les lieux en saluant Shunsui, lequel le snoba. Le capitaine de la Huitième Division partit sans un mot, laissant le reste de l’assistance hébétée. Plus personne n’arrivait à l’approcher. Le seul qui pouvait lui parler sans être rejeté était Kurosaki fukutaicho.
Sosuke observa longtemps la silhouette qui s’éloignait. Son cœur avait violemment battu lorsqu’il avait croisé son regard, une fraction de seconde. Qui était cet homme, tenu écarté si longtemps pour maladie ? Et pourquoi lui et Kyouraku semblaient-ils si complices ? Sans un mot, Aizen quitta le couloir pour regagner sa division, Hinamori sur ses talons.
Cette dernière était toujours aussi enjouée. Sa présence dans son bureau lui apportait un rayon de soleil dans la grisaille qui semblait avoir obscurci sa vie depuis son accident. Peut-être devrait-il en faire sa compagne ? Ce n’était pas la première fois que cette idée lui traversait l’esprit, et la jeune femme semblait amoureuse de lui.
Ce serait un excellent compromis… Il pourrait la dominer très facilement et peut-être aurait-il un peu moins froid… Pourtant…

Un mot, une critique… ou un pavé, j’assume 😄 (et je lis tout !)