Drown me in you 12

L’appartement baignait dans la pénombre, et les rares rais de lumière filtrant à travers les tentures dessinaient la silhouette d’un futon où reposait un corps immobile. Le grondement de la circulation enfla peu à peu, jusqu’à tirer le dormeur de son sommeil. Ichigo entrouvrit un œil, désorienté. Où était-il ? Il se redressa sur un coude. Au bout d’une minute, ses souvenirs lui revinrent d’un seul coup. Pendant quelques secondes, il avait craint d’être en retard. Mais c’était impossible. Son regard glissa vers la place vide qu’avait laissée Jiruga.

Ichigo ne l’avait pas entendu se lever, pas plus qu’il n’avait perçu le réveil sonner. Il eut honte. Nnoitra était parti travailler de bonne heure, tandis que lui s’attardait sous la couette. L’ancien bibliothécaire se leva d’un bond et constata, stupéfait, que son petit déjeuner l’attendait sur le plan de travail de la cuisine. Il se gratta la tête, songeant qu’il devait, lui aussi, prendre soin de l’étudiant. Il se promit de faire de son mieux pour ne pas lui compliquer la vie.

Il alluma la petite télévision et écouta distraitement les informations. Il mangea debout, avec appétit, l’esprit en ébullition. Il devait trouver quelque chose, et vite. Après avoir rangé le lit et pris une douche, il irait acheter le journal du matin. Il savait qu’il ne décrocherait pas de poste de bibliothécaire, mais il pouvait faire autre chose. Après tout, il pouvait tenter l’édition, ou viser une librairie. Fort de ses compétences, Ichigo se sentait plein d’élan ; c’est avec détermination qu’il se retrouva, deux heures plus tard, dans un café, journal à la main.

Il entourait les petites annonces susceptibles de lui convenir. Plutôt heureux, il passa le reste de la journée à préparer ses CV, à rédiger ses lettres de motivation et à passer quelques coups de fil. En milieu d’après-midi, il descendit au combini du coin, acheta quelques provisions et se mit en tête de préparer le dîner. Il avait quelques économies, et la chance que les petits concerts qu’il donnait lui rapportent un peu. Il ne serait pas un poids trop lourd pour l’étudiant.

°°0°0°°

Nnoitra entra silencieusement dans l’appartement. Il ne savait pas trop ce qu’Ichigo avait fait de sa journée et espérait le trouver là, à son retour. L’odeur particulièrement appétissante qui flottait dans l’air le rassura aussitôt. Il défit ses chaussures dans le Genkan et un sourire étira ses traits lorsqu’il aperçut le roux devant l’évier, en train d’égoutter une préparation. Son sourire s’effaça ; il s’approcha à pas feutrés de celui qui était désormais son compagnon.

Ichigo se raidit lorsque deux bras l’encerclèrent, puis se détendit en entendant la voix rauque de Jiruga lui murmurer à l’oreille :

« Je suis heureux de te voir…

— Moi aussi, Jiruga… Laisse-moi finir ce que je suis en train de faire… »

Nnoitra se recula. Ichigo posa sa casserole sur l’égouttoir, se tourna vers l’étudiant et lui enlaça la taille. Jiruga fut troublé. Ils étaient enfin seuls, pour la première fois depuis plusieurs semaines, sans personne pour graviter autour d’eux. Peut-être… Les mains d’Ichigo glissèrent sous sa chemise, et sa gorge se noua. La flamme dans les yeux ambrés attisa la sienne.

Oubliant les galères de la journée, Jiruga se pencha et encadra le visage d’Ichigo entre ses mains. Ses lèvres recouvrirent les siennes, s’y pressèrent. Leurs langues se mêlaient, s’entremêlaient dans une lutte à la fois tendre et avide. Une main d’Ichigo se perdit dans la masse de cheveux sombres ; l’autre resserra son étreinte autour de la taille du jeune homme. Un gémissement étouffé s’échappa de leur échange, sans qu’aucun ne sache à qui il appartenait.

Nnoitra se fondait dans ce baiser et ne voulait pas le briser. Quand Ichigo le repoussa pour reprendre son souffle, il eut un mouvement de dépit. Pourtant, il s’aperçut qu’il était tout aussi essoufflé que son partenaire. Le désir monta en flèche. Les pupilles dilatées d’Ichigo, ses paupières mi-closes, étaient pour lui une provocation. Jiruga devint sérieux, si grave qu’Ichigo chuchota :

« Quelque chose ne va pas, Jiruga ?

— Je… je te veux. Je veux encore te découvrir, me sentir en toi… »

Tandis qu’il parlait, l’étudiant avait de nouveau enlacé Ichigo. Il n’acheva pas sa phrase : sa bouche recouvrait déjà celle du roux. Cette fois, il prit l’initiative et déboutonna la chemise de son compagnon, dévoilant une peau exquise, au grain fin, couleur miel doré. Ichigo avait le parfum de l’été et du fruit défendu. Nnoitra goûtait cette langue qui suçait, léchait et s’enroulait autour de la sienne.

Ichigo se retrouva coincé contre le plan de travail ; il peinait à lutter contre Nnoitra… quoiqu’il ne cherchât pas vraiment. Ses baisers lui avaient manqué. Il se tendit lorsque les doigts experts du jeune homme défirent sa ceinture, puis le bouton de son pantalon. Il voulut repousser Jiruga, mais celui-ci lui souffla, amoureusement, contre l’oreille :

« Laisse-toi faire… j’en ai tellement rêvé ces dernières nuits. Te toucher, t’embrasser… te prendre… Je n’ai jamais voulu quelqu’un d’autre aussi… violemment ! »

Ichigo se sentit soulevé et se retrouva assis sur le plan de la cuisine. Nnoitra découvrait sa clavicule, la léchait, descendait lentement ; sa langue frôlait, cajolait sa chair. L’air plus frais électrisait la peau du roux. Les doigts de Nnoitra exploraient chaque parcelle du corps musclé et bien dessiné du bibliothécaire. Jiruga n’aurait jamais imaginé qu’un homme aussi sexy puisse exercer, à ses yeux, un métier si ennuyeux.

À présent, l’étudiant se sentait plus à l’aise. Ichigo le laissait faire, lui faisait confiance ; les regards qu’il posait sur lui étaient toujours imprégnés de cet amour dont il ne parvenait plus à se passer. Les doigts de Nnoitra défirent le sous-vêtement encore accroché au corps d’Ichigo. Un frisson parcourut le roux, et Nnoitra demanda :

« Tu as froid ?

— À toi de me réchauffer… » suggéra Ichigo, sourire aux lèvres.

Jiruga répondit à l’invitation : il le tira contre lui, colla son corps au sien. L’érection d’Ichigo rencontra la sienne, et un délicieux spasme le traversa. Nnoitra quitta la bouche du roux et descendit entre ses cuisses. Ichigo enroula ses jambes autour de ses épaules. Jiruga lécha lentement la verge tendue du bout de la langue, sans quitter des yeux son amant, qui haletait sous la caresse.

La langue remonta, titilla le gland humide. Nnoitra se concentra, l’avala d’un seul mouvement, aspira, puis relâcha lentement sa prise. Les va-et-vient, d’abord lents, devinrent tour à tour rapides, plus lents, appuyés. Sa langue s’attardait sur les points les plus sensibles de la verge d’Ichigo, qui laissa échapper un soupir de plaisir. Les doigts du roux caressaient la tête de Jiruga comme s’ils cherchaient une échappatoire.

Ichigo se laissait emporter par le flot des sensations. C’était bon, et il ne pouvait s’empêcher de gémir à voix basse. Si Jiruga continuait, il allait jouir dans sa bouche. Nnoitra se redressa lentement, parcourant de ses lèvres les zones sensibles repérées lors de son premier passage. Il croisa le regard implorant de son amant et lui sourit, puis se pencha pour l’embrasser à nouveau.

Jiruga défit son propre pantalon et empoigna son sexe, qu’il pressa contre celui d’Ichigo. C’était si érotique qu’il grogna. Il sentit les doigts d’Ichigo caresser sa peau sous le vêtement ; il en fut électrisé. Les mains du roux glissèrent sur ses fesses, remontèrent vers le bas de son dos, le palpant avec insistance et douceur. Ichigo rencontra le regard de Jiruga, plus soutenu, voilé de désir.

« Jiruga… je la veux en moi… »

Nnoitra recula ; Ichigo glissa au sol. L’étudiant quitta la cuisine et tira le matelas du placard.

« Tu fais quoi, Jiruga ? » s’étonna Ichigo.

— Tu es plus petit que moi et je ne pourrai pas te prendre correctement ; alors viens…

Nnoitra tendit la main. Ichigo le rejoignit sans hésiter. Le roux se laissa tomber à genoux et observa son amant, qui terminait de préparer leur nid d’amour. Ichigo secoua la tête, sourit. Jamais il n’avait vécu une telle situation. Une vague de tendresse l’envahit… avant qu’il ne soit allongé brutalement.

Il vit Nnoitra se pencher vers le petit meuble près de la fenêtre, en tirer un pot de lubrifiant. Sans un mot, il ôta le capuchon puis l’opercule ; mais ce fut Ichigo qui plongea le premier ses doigts dans la gelée. Avec application, il enduisit le sexe de son amant, profitant de l’occasion pour le caresser. De l’autre main, il s’en enduisit les doigts et se lubrifia soigneusement.

L’étudiant n’en pouvait plus d’attendre : un peu brusquement, il tira Ichigo sur les couvertures.

« Tu es prêt ? » demanda Nnoitra.

Seul le sourire d’Ichigo lui répondit. Jiruga ne se précipita pas pour autant. Il prit le temps de l’embrasser encore, puis écarta les jambes du roux pour se glisser entre elles. Il posa son gland à l’entrée humidifiée et poussa lentement, s’enfonçant dans l’étroitesse.

Ichigo haletait au fil de la progression. Les coudes de l’étudiant se placèrent de part et d’autre de son visage. Ichigo releva les yeux pour croiser son regard ; il en eut le souffle coupé. Ce gamin lui donnait une force incroyable, par son comportement, ses gestes tendres, et surtout ce regard presque émerveillé. Il se sentait fondre sous la chaleur extraordinaire qu’il y lisait.

« Je peux bouger ? » souffla Jiruga.

— Viens !

La réponse souriante le rassura. Il bougea lentement, remodelant l’intérieur d’Ichigo. Quand les gémissements de plaisir s’élevèrent et qu’une légère rougeur gagna les joues du roux, Nnoitra accéléra, s’enfonça plus profondément, les coups de reins devenant plus incisifs. Ichigo avait l’impression de se fendre pour se liquéfier.

L’excitation montait si fort qu’il attrapa son sexe, le caressa pour soulager la pression. Nnoitra se retira, à la surprise du roux, puis le fit pivoter sur le côté. Il se glissa de nouveau entre ses fesses, enfouit son visage dans la nuque qu’il mordilla avec délectation. Il soutint la jambe supérieure d’Ichigo, lui permettant de mieux s’arrimer à lui dans une fusion de plus en plus intense. Tous deux haletaient tandis que les draps se froissaient.

Ichigo sentit l’orgasme approcher. Il se crispa malgré lui ; Nnoitra accéléra encore, jouissant en même temps que lui. Le roux se cambra, laissa échapper un gémissement rauque, suivi, une minute plus tard, par celui de Jiruga. Ils restèrent enlacés quelques secondes, puis l’étudiant allongea le bras vers le papier absorbant qu’il avait placé stratégiquement dans le meuble. Il nettoya Ichigo, puis se nettoya rapidement à son tour.

« Tu sais… je peux aussi le faire, » suggéra Ichigo.

— Je pensais plutôt à un bain tous les deux… Tu pourrais faire ça… méticuleusement ?

Ichigo sourit et se redressa. Il observa l’amoncellement de papiers, les draps éparpillés, le pot de lubrifiant resté ouvert sur le sol. Nnoitra, qui avait suivi son regard, l’attrapa et le referma. Le roux quitta la pièce ; ne voyant pas Jiruga bouger, il se retourna, la main tendue.

« Tu viens ? »

Nnoitra sourit et se leva pour rejoindre rapidement l’homme qui l’attendait.

°°0°0°°

Ichigo terminait la vaisselle en faisant le moins de bruit possible. Il observait l’étudiant, assis devant son ordinateur, concentré sur ses devoirs. Jiruga portait une paire de lunettes sur le bout du nez. Il avait expliqué à Ichigo qu’il s’agissait surtout de lunettes de confort, pour atténuer la fatigue face à l’écran. Le silence régnait, mais il n’avait rien d’inconfortable. Délaissant la cuisine, le roux s’attaqua au futon et se mit à remonter le lit.

Cela faisait un mois qu’ils vivaient ensemble. Leurs rapports demeuraient aussi passionnés. Peut-être parce qu’ils se voyaient peu. Nnoitra partageait son temps entre ses études et ses petits boulots. Ichigo, lui, avait trouvé un emploi de libraire à mi-temps, près de l’appartement. Il y travaillait avec joie depuis une semaine. Trouver du travail s’était révélé plus compliqué qu’il ne l’avait cru ; mais même si ce poste était différent et moins exaltant, il s’y investissait avec sérieux et enthousiasme.

Ce qui surprenait Ichigo, c’était la liberté que Jiruga lui accordait. Il ne lui demandait jamais de comptes, sur rien. C’était déroutant. Jiruga voyait bien que son amant s’entendait avec ses amis. Aux concerts, Ichigo allait la plupart du temps seul. Nnoitra n’était venu le voir jouer qu’une seule fois. Ils avaient tous terminé au bar ; Jiruga s’était endormi, épuisé, sur son épaule. Renji avait été inquiet.

« T’es sûr que ça va avec lui ?

— Jiruga travaille énormément. Je me demande encore combien de temps il arrivera à tenir ce rythme. »

Tous avaient jeté un regard compatissant vers l’étudiant. La conversation avait ensuite glissé sur la maison de disques. D’ailleurs, Ichigo avait rendez-vous le lendemain avec ses amis, pour rencontrer leur futur directeur artistique. Il s’approcha de Nnoitra et lui passa les bras autour des épaules. Aussitôt, Jiruga lâcha son clavier pour se tourner vers lui. L’inquiétude brillait au fond de son regard.

« Je suis désolé… ça me prend plus de temps que je ne le pensais…

— J’ai l’habitude… » rétorqua Ichigo, avec un sourire incertain.

— Habitude ? répéta Nnoitra, visiblement perdu.

— Grimmjow… Au début de notre relation, quand nous nous étions installés ensemble, il avait créé sa société de travaux publics. On se voyait peu et…

Ichigo s’interrompit en croisant le regard, désormais enflammé, de son amant. C’était le sujet qu’il ne fallait pas aborder.

« Je ne te compare pas à lui… mais…

— Que faisais-tu à l’instant ? s’enquit Nnoitra.

— Tout ce que je voulais dire, c’est que je comprends ta situation… qui est plutôt notre situation. Je vais chercher un deuxième job pour que tu ne fasses qu’un seul travail.

— Je n’ai pas besoin de ta pitié !

— Jiruga… »

Ichigo se redressa et baissa les yeux vers le jeune homme.

« Que tu le veuilles ou pas… c’est toi qui m’as proposé de vivre ensemble ! J’ai accepté en sachant que ce serait difficile, vu notre situation. Mais toi… t’es-tu réellement préparé à partager ton fardeau avec moi ? Si je te propose ça, c’est pour te permettre d’étudier plus librement… Tu ne t’en rends même pas compte, mais tu es sur le point de craquer.

— Ne raconte pas n’importe quoi, » répliqua sèchement Nnoitra… avant de bâiller quelques secondes plus tard.

Il jura entre ses dents. Ichigo sourit. Il se glissa sur les genoux de son amant et l’enlaça. Aussitôt, l’étudiant se détendit et serra sa moitié contre lui avec tendresse. Leurs lèvres se frôlèrent dans un baiser léger.

« Je voulais te dire… demain soir, je ne serai pas rentré quand tu reviendras. J’ai rendez-vous avec ma maison de disques.

— Les choses avancent ? » s’étonna Jiruga, ravi.

— Oui. Et même plutôt bien. Il faut encore patienter pour que tout se mette en place. Normalement, on devrait sortir un album d’ici huit mois environ, si tout va bien.

— Renji et toi, vous avez écrit toutes les chansons ?

— Non… Chad écrit aussi de son côté. On a la moitié de l’album. Certains de nos anciens morceaux ne plaisent pas assez. Enfin, on verra demain ce qui va sortir de notre rencontre avec Aigawa Love.

— J’ai confiance en toi ! J’ai hâte que tu me racontes ton entretien.

— À moins que tu ne dormes déjà quand je rentrerai…

— Je ne pense pas. »

Ichigo embrassa Jiruga et quitta ses genoux.

« Tu vas où ? demanda Nnoitra, déçu.

— Prendre un bain. Je te laisse étudier.

— Tu pouvais rester encore un petit peu…

— Travail ! » ordonna Ichigo, moqueur.

— Mais j’aurais voulu un autre baiser ! protesta Nnoitra, boudeur.

Le roux s’exécuta, sans insister. Il quitta la pièce rapidement, pour ne pas fondre sur l’étudiant comme un prédateur sur sa proie. Il songea qu’il le regretterait peut-être plus tard. C’est troublé qu’il s’enferma dans la salle d’eau.

Nnoitra observa quelques secondes l’espace qu’occupait l’ancien bibliothécaire. Il attrapa un stylo et le mâchouilla sans s’en rendre compte. Il n’avait pas aimé la comparaison d’Ichigo entre Jaggerjack et lui. Inexplicablement, il se sentait en position d’infériorité lorsque le roux l’évoquait. Il faisait de son mieux pour tenir, sans se plaindre, et Ichigo ne lui reprochait jamais rien. Pourtant, une étrange sensation persistait, comme si tout allait trop bien. Il n’y avait pas d’éclats entre eux ; seulement cette impression de non-dit qu’il éprouvait parfois.

Abandonner était hors de question. Son frère était venu le voir dans la journée pour tenter de le raisonner, mais il refusait de l’entendre. Il aimait sincèrement Ichigo ; le quitter pour reprendre une vie morne et sans intérêt ne l’attirait pas. Curieusement, il avait l’impression d’avoir commencé à vivre depuis qu’il cohabitait avec le roux. Ichigo l’attendait toujours avec de bons petits plats, faisait en sorte qu’il ait le moins de tâches domestiques possible. Il l’avait remarqué, et il songea brusquement à remercier son amant.

L’idée lui vint qu’ils pourraient manger ensemble le week-end suivant. Ichigo devait se produire, mais ils pouvaient dîner avant, puis passer le reste de la soirée avec la bande de musiciens. Ichigo revint sur ces entrefaites et surprit le sourire et la joie qui animaient Jiruga.

« Quelque chose s’est produit ?

— Samedi… ça te dit qu’on mange ensemble avant ton concert ?

— Tu n’es pas occupé ? s’étonna Ichigo.

— Non… pas cette semaine. Je voulais te remercier pour tout le travail que tu fais. Je n’ai à m’occuper de rien et… »

Ichigo traversa la pièce. Quelques gouttelettes perlaient encore au bout de ses mèches. Il murmura :

« Je ne le fais pas pour que tu me remercies, ou…

— Je ne suis pas un imbécile, et je crois… qu’il faut qu’on sorte. Ça me ferait plaisir… et c’est important pour moi. »

Pendant quelques secondes, un silence s’installa, durant lequel Ichigo pesa le pour et le contre. Il finit par hocher la tête. Et puis, cela lui faisait plaisir. Nnoitra avait remarqué le travail qu’il accomplissait ; même si cela semblait ridicule, pour Ichigo, cela avait beaucoup de valeur… surtout après toutes ces années passées esclave de son ex. Il repoussa Jaggerjack Grimmjow hors de ses pensées. Il en avait assez de comparer les deux hommes.

Il adressa un large sourire à Nnoitra et déclara chaleureusement :

« Ça me ferait plaisir…

— Vendu ! Bon… je ne peux pas t’emmener dans un restaurant select, mais je ferai en sorte qu’on passe une bonne soirée.

— Je me moque de l’endroit où nous serons. Si tu t’y trouves… c’est le plus important pour moi. »

Jiruga se leva et attrapa Ichigo au vol. Emportés par l’élan, ils tombèrent sur les tatamis, assez lourdement. Ichigo grimaça.

« Désolé… je voulais te faire un câlin… » marmonna l’étudiant, contrarié de s’être étalé.

Ichigo éclata de rire et, profitant de l’occasion, chevaucha son amant. Le visage suspendu au-dessus de lui, il demanda :

« Tu fais une petite pause ? »

Il n’en fallut pas plus à Nnoitra pour laisser ses mains errer sur le corps du roux.

« De quel genre ? » ronronna-t-il, avec un sourire entendu.

— Du genre… commença Ichigo en l’embrassant brièvement, « à te faire oublier toute une journée… » Nouveau baiser, puis il reprit, un peu essoufflé : « …de dur labeur… »

— Je suis… assez d’accord !

Jiruga entoura les épaules de son amant, moula le corps d’Ichigo contre le sien et s’empara de sa bouche dans un baiser de longue haleine.

°°0°0°°

Renji salua Ichigo très chaleureusement lorsqu’il le rejoignit dans les locaux d’Arabesque Music Entertainment[i]. Ne voyant pas Madarame et Chad, Ichigo jeta un coup d’œil à sa montre.

« Ils sont déjà là… mais ils ont décidé de visiter les alentours.

— Tu ne t’es pas joint à eux ?

— Non… trop nerveux ! » ricana Renji.

Ichigo s’assit à côté de lui et observa le plafond.

« Ne sois pas autant nerveux…

— C’est facile à dire pour toi ! lança le commerçant, un peu sèchement. J’ai toujours voulu vivre cette vie-là et… ce rêve est sur le point d’aboutir, enfin, au bout de toutes ces années. Toi, tu t’es toujours contenté de prendre la vie comme elle venait.

— J’ai peut-être mes raisons, Renji… » souffla Ichigo, sombrement.

Renji sursauta. Il avait oublié… pourquoi, après toutes ces années, Kurosaki Ichigo adoptait cette attitude, rêveuse et détachée, et pourquoi il subissait tant de choses, la plupart du temps.

« Je suis désolé… Je n’y pensais plus…

— Ce n’est pas grave. »

Renji l’observa avec attention. Ichigo regardait à présent dehors, par la large baie vitrée. Il semblait désinvolte, pourtant Renji voyait battre la petite veine à sa tempe. Il ne put s’empêcher de demander :

« Tu as toujours aussi peur de l’eau ? »

Le raidissement d’Ichigo sur son siège suffit à avertir Renji qu’il était allé trop loin. Une exclamation détourna l’attention du chanteur : le guitariste entra bruyamment.

« C’est impressionnant ! s’exclama joyeusement Madarame. C’est super excitant de se retrouver ici. En plus, les gens qui travaillent ici sont super sympas… »

Madarame remarqua l’air absent d’Ichigo et la mine contrariée de Renji.

« Vous vous êtes engueulés ? » demanda-t-il, brusquement inquiet.

— Non ! répondirent-ils en même temps.

— OK ! Bon, vous enterrez la hache de guerre tout de suite, vous deux. C’est la chance de notre vie, et elle ne se présentera qu’une seule fois. J’ai toujours voulu vivre de la musique, et ce n’est pas aujourd’hui que je vais renoncer. Alors arrêtez de vous comporter comme des gonzesses et…

— Vous êtes le groupe Suumitsu[ii] ?

— Hai ! firent les quatre hommes en chœur.

— Suivez-moi !

Tous suivirent la petite blonde venue les accueillir, fraîchement. Renji se pencha vers Madarame et lui demanda confirmation :

« Tu es sûr qu’ils sont sympas ici ? »

Ikkaku glissa un regard vers le commerçant et déclara :

« Y a toujours des exceptions à la règle…

— Ouais, et ça tombe sur nous ! » marmonna Renji, comme pour lui-même.

Le groupe entra dans un bureau spacieux, où se trouvait un homme à la coupe afro. Ses lunettes de soleil lui mangeaient une partie du visage. Son attitude était plutôt décontractée. Il désigna les quatre sièges devant son bureau.

« Messieurs… installez-vous. Nous allons avoir une longue discussion. »

Le claquement de la porte derrière eux les fit sursauter. Ils eurent l’impression d’entrer en enfer, sans possibilité de s’échapper. Impressionnés, ils s’installèrent dans les fauteuils confortables, en alcantara couleur châtaigne. Ichigo observa une décoration plutôt axée sur les années soixante-dix.

« Je me présente… Je m’appelle Aigawa Love. Appelez-moi Love, tout court ! Les formalités, ce n’est pas mon truc. Pouvez-vous vous présenter individuellement ?

— Chad Yatsutora, notre batteur… commença Ikkaku en désignant le Mexicain. Renji Abarai, notre chanteur, Ichigo Kurosaki, notre bassiste, et moi, Madarame Ikkaku, le guitariste…

— Vous êtes le leader ?

— Ouais ! »

Personne ne bougea. Madarame avait toujours été le leader, et personne ne contestait sa place. Et puis, c’était lui le plus calé en négociation. Quoique… Ichigo le trouvait très nerveux, malgré l’assurance qu’il dégageait.

Love observa les quatre hommes. Tous étaient très différents. Les deux personnalités les plus charismatiques du groupe étaient le chanteur et le bassiste, même si les deux autres avaient aussi quelque chose. Celui qui retenait le plus son attention, c’était Kurosaki : il ne paraissait pas aussi nerveux que les autres, plutôt absent, même.

Le directeur artistique posa un certain nombre de questions ; seuls Ikkaku et Abarai répondirent. Love tenta de tirer les vers du nez de Chad, mais l’homme se contentait de monosyllabes et semblait aussi expressif qu’une feuille d’imposition. Enfin… il était loin d’être mauvais à la batterie : il n’allait pas lui reprocher d’être réservé.

Love se tourna enfin vers Kurosaki. Ichigo se raidit légèrement sur sa chaise : il avait compris qu’il allait être le prochain à passer sur le gril.

« J’ai appris que vous ne faisiez plus partie du groupe depuis quelques années… pouvez-vous m’expliquer pourquoi vous êtes revenu aujourd’hui, et si vous comptez le quitter de nouveau à l’avenir ? »

Ichigo sentit les regards de ses amis se braquer sur lui, aussi intensément que celui du directeur artistique. Il toussota et, mal à l’aise, répondit :

« Disons que ma situation personnelle ne me permettait plus d’assister aux répétitions et aux concerts. Et non, je n’ai pas l’intention de quitter le groupe à l’avenir. Ma situation privée a totalement changé.

— Vous êtes le gay du groupe… c’est bien ça ? » demanda Love, en se penchant en avant.

Ichigo devint écarlate. Il ne voyait pas pourquoi on lui parlait de sa vie sexuelle. Il fronça les sourcils, se redressa, prêt à en découdre. Love réprima un sourire : ainsi, il n’était pas aussi intouchable qu’il en avait l’air.

« Ma vie privée ne vous regarde en rien…

— Moi, j’ai besoin de le savoir ! Voyez-vous, dans votre groupe, vous êtes… vous et Abarai-san… les deux hommes les plus sexy. La gent féminine va vous regarder, tenter de vous aborder. La presse n’est pas tendre avec les homos, surtout s’ils ne sont pas reconnus dans leur branche. Alors je vais vous donner un conseil : soyez discret !

Ichigo plissa les yeux et attendit qu’Aigawa finisse de vider son sac.

« Bref… évitez de vous afficher trop souvent avec votre petit ami…

— Je vis en couple ! Je ne vais pas le quitter pour…

— Ça résoudrait tes problèmes… » coupa Ikkaku, narquois. « Si toi et Jiruga étiez séparés… tu aurais déjà moins d’ennuis. »

Ichigo fronça les sourcils. De quel droit Madarame se permettait-il cette ingérence ? S’il demandait à Ikkaku de quitter sa femme, quelle serait sa réaction ?

« De quels problèmes faites-vous référence ? » demanda Love en fronçant les sourcils.

— Oh, juste que les parents du gamin ne sont pas d’accord ! » ronchonna Renji, voyant déjà le désastre se profiler.

— Il est mineur ? demanda Love, anxieux.

— Non ! protesta Ichigo. Jiruga est largement majeur ! C’est seulement parce que ses parents ne comprennent pas qu’il veut vivre sa vie comme il l’entend !

— OK… OK… des parents possessifs, en somme. Bon, ce n’est pas spécialement un problème. Je suppose que c’est le genre à ne pas vouloir faire de vagues pour la réputation familiale ?

Le groupe répondit d’un hochement de tête.

« Tâchez juste d’être discret… Et si des femmes vous abordent, ne les repoussez pas ! Votre ami va devoir apprendre à vivre avec une certaine dose de patience. Donc… »

Love tira quatre dossiers devant lui. Il les tendit à Ikkaku, qui les attrapa et en donna un à chacun. Puis il reprit, plus décontracté :

« Vous avez rencontré Rose Ootorimachi avant de venir me voir, et il vous a parlé de ce que nous attendions de vous. Je suis assez d’accord avec lui : la moitié des chansons devrait être soit corrigée, soit changée. Je voudrais un fil conducteur. Nous allons mettre à votre disposition une salle d’enregistrement, des techniciens… et aussi voir pour l’enregistrement de votre premier clip. Nous choisirons l’une de vos chansons les plus prometteuses, la sortirons en primeur avec son clip. Nous mesurerons l’impact avant la sortie de l’album… et ça vous permettra de vous implanter. Vous êtes assez connus dans le milieu des indépendants… »

Love reprit son souffle et porta sa flasque de whisky à ses lèvres.

« Voire même très appréciés. J’avoue être surpris que vous n’ayez pas été contactés par une autre maison de disques avant. Enfin, c’est une chance pour nous ! Ou plutôt… » Il se redressa, satisfait. « La chance que nous avons, c’est que les majors ne se déplacent pas dans les petites salles de concert, et qu’elles nous laissent pêcher là où il leur serait impossible d’aller : dans les grands fonds. Vous ne leur avez jamais envoyé de maquette ? » demanda-t-il, brusquement inquiet.

— On l’avait fait… y a une dizaine d’années. Mais on n’avait pas retenu leur attention…

— Parfait ! Parfait…

Un sourire prédateur passa sur ses lèvres. Il bascula sur son siège, croisa largement les jambes et déclara presque brutalement :

« Ce que vous tenez entre les mains, ce sont nos conditions. Je vous demande de les lire attentivement et, si vous êtes d’accord, de signer en bas du contrat et de parapher toutes les pages, sur les quatre exemplaires. Eh oui… un peu de boulot pour vous ! Je répondrai à toutes vos questions… si vous en avez. En fait, j’aimerais que vous en ayez : ça évitera de futurs problèmes…

— On va avoir une avance sur salaire ? demanda Renji, brusquement.

— Non ! Nous prenons en charge tous les frais d’enregistrement, techniques comme humains… nous mettons le matériel et tout ce qui vous sera nécessaire à votre confort. Mais notre maison de disques ne fait pas d’avance sur salaire. À savoir… j’ai oublié de vous en parler… » grogna Love, comme s’il se souvenait d’un détail important. « Des stylistes seront à votre disposition et nous vous fournirons votre garde-robe. Vous ferez aussi, d’ici quelques mois, la couverture de quelques magazines musicaux et people… tant qu’à faire ! Par contre, si vous avez besoin d’argent pour une raison quelconque, venez m’en parler : on verra ce que je peux faire. »

Bientôt, seul le bruissement des pages se fit entendre. La conversation reprit et, à la satisfaction de Love, les questions fusèrent. Ils finirent l’après-midi au champagne, les papiers dûment signés, et tous particulièrement détendus.

°°0°0°°

Quand Ichigo entra dans l’appartement, les lumières étaient éteintes, à l’exception de la veilleuse près du futon. Nnoitra dormait déjà. Ichigo était resté plus longtemps que prévu, surtout parce que le reste du groupe voulait fêter leur contrat avec « honneur ». Ils avaient écumé les bars autour de la maison de disques. Discrètement, Ichigo acheva sa course titubante jusqu’à la salle de bain. Il eut son troisième haut-le-cœur de la soirée. Il était si ivre qu’il s’effondra lourdement sur le sol.

Pourtant, il était assez lucide pour ne pas crier de douleur. Il se releva et se déshabilla aussi vite que ses gestes incertains le lui permettaient. Après plusieurs essais, il réussit à monter dans le bac de douche et laissa l’eau tiède dissiper — ou, du moins, atténuer — le brouillard dans lequel il baignait. Il mit deux fois plus de temps à ressortir de la salle de bain. Et, toujours vacillant, il échoua sur le futon.

Un bras l’enlaça ; le souffle de Nnoitra lui caressa la nuque.

« Tu as bu ? » souffla-t-il d’une voix ensommeillée.

— Hai…

— Tu t’es amusé ?

— Hai…

— Viens plus près… tu m’as manqué…

Sans attendre d’autres invitations, Ichigo se lova contre Jiruga et s’endormit comme une masse.

°°0°0°°

Ichigo n’arrivait plus à respirer. Il tentait de remonter à la surface, mais n’y parvenait pas. Pourtant, il jetait dans la bataille ses maigres forces. Les flots avaient peu à peu raison de lui. Sans savoir comment, il se retrouva éjecté, la tête hors de l’eau. Il rencontra des yeux qu’il n’avait pas vus depuis très longtemps. Un hurlement lui échappa, et Ichigo se retrouva assis, le cœur tambourinant dans sa poitrine. Une épaisse pellicule de sueur le recouvrait. Ses bras l’entouraient comme pour le protéger d’un danger soudain.

Nnoitra sortit de la salle de bain en hâte.

« Ichigo ? »

Il s’assit à ses côtés, inquiet. Longtemps, le roux resta prostré, incapable de parler et de bouger.

« Ichigo ? » appela encore Jiruga.

Lentement, Ichigo leva vers lui des yeux pleins de larmes. Nnoitra ne se posa pas de questions. Il enlaça sa moitié, la berçant contre lui. Jamais il n’avait vu une telle expression d’horreur et de détresse sur un visage. De quoi Ichigo avait-il rêvé ? Pour l’instant, il le laissa se vider dans de longs sanglots.


[i] Maison de disque fictive.

[ii] Suumitsu = secret d’état


Un mot, une critique… ou un pavé, j’assume 😄 (et je lis tout !)