Comment en était-il arrivé là ? Ichigo releva la tête au-dessus de ses cartons et aperçut Ikkaku, Renji et Chad coincés dans l’entrée, tous les trois essayant de passer en même temps.
« Dégage, gros tas ! » s’énerva Ikkaku à l’intention de Chad.
— Si tu prenais moins de caisses, on pourrait passer, Madarame, grogna Renji.
— T’as toujours quelque chose à dire…
— … J’étais là le premier… répondit tranquillement Chad, ce qui était vrai.
Le trio commençait doucement à s’échauffer et Ichigo voyait ses précieux livres ballotés dans tous les sens. Un sérieux mal de crâne commença à le gagner et la colère monta lentement mais sûrement dans ses veines. Pourtant, tout le monde se calma à la voix sèche de Jiruga, qui sortit brutalement de la cuisine.
« Vos gueules ! On vous entend jusqu’en bas de la rue universitaire ! C’est un déménagement, pas un champ de foire ! Et faites gaffe aux livres d’Ichi !
— C’n’est pas un petit ami que t’as, Ichigo, c’est un garde du corps », ironisa Renji.
— La ferme et fais gaffe à mes livres… Si j’avais su, je ne vous aurais pas écoutés et nous nous serions débrouillés tout seuls, Jiruga et moi…
— T’entends, Renji… On s’fait jeter comme des vieilles chaussettes et tout ça pour un jeune morveux tout juste sorti des langes… »
Le « morveux sorti des langes » se posta, furieux, devant le duo « comique », qui fut malgré lui impressionné par la carrure hors norme de l’étudiant.
« Soit vous filez un vrai coup de main, soit je m’en charge tout seul ! Mais si c’est pour nous ralentir, je sens que je vais sérieusement m’énerver…
— Ichi… se plaignit Ikkaku… ton morveux veut nous mordre.
— S’il ne commence pas d’ici deux minutes, c’est moi qui vais débuter le festin ! » menaça sérieusement Ichigo. « Je vous rappelle que nous n’avons qu’une journée pour tout débarrasser. Et mon père va arriver d’une minute à l’autre avec une camionnette qu’il a louée pour “quelques heures”. Alors autant qu’on remplisse déjà celle du groupe !
— Ok… râle pas ! » grogna Renji. « On y va…
— Peut même plus s’amuser… » siffla Ikkaku.
Les deux hommes quittèrent l’appartement pour être remplacés par Chad, qui avait déjà fait un voyage. Le Mexicain demanda sereinement :
« Je continue avec tes livres ?
— Hai… mon père se charge des meubles…
— Tu vas tout déballer chez tes parents ? » s’enquit le Mexicain en soulevant plusieurs cartons sans broncher.
— Non… c’est temporaire. Jiruga et moi allons emménager dans un appartement pas très loin d’ici. Jiruga ne sera pas trop fatigué par les allers-retours entre la fac et son boulot. Mais le nouvel appart’ est encore habité jusqu’à la fin du mois : on doit attendre un peu avant de déménager.
Chad se tourna vers Nnoitra, interrogateur.
« Ton appartement…
— Il est trop petit… » soupira l’étudiant, silencieux jusqu’à présent. « Ichi va habiter dans mon studio mais il ne m’est pas possible d’y caser ses meubles.
— C’est une façon de tout recommencer à zéro, Ichigo… » se moqua Renji. « Comme à tes vingt ans, finalement ! »
Nnoitra se tourna vers le commerçant, nettement menaçant. Ikkaku poussa Renji vers la porte en le houspillant. Chad revint rapidement.
« Ichi… ton père vient d’arriver. Va le voir avant que les deux autres se l’accaparent… »
Chad ramassa les cartons qu’Ichigo venait de fermer et quitta la pièce. Le roux leva les yeux vers Nnoitra. Il n’avait pas eu le temps de présenter Jiruga à sa famille. En fait, il avait mis son appartement dehors en moins d’une semaine, et ni l’emploi du temps de Nnoitra ni le sien — encore moins celui de son père — n’avaient permis d’expliquer les choses.
« Ça ira… »
Ichigo s’était avancé et avait posé une main sur l’avant-bras de Nnoitra. Celui-ci se raidit. Même s’il savait qu’Isshin n’était pas Matsuta, le dernier entretien avec son père lui brûlait encore les oreilles.
« Espérons-le ! »
Inconsciemment, Jiruga se renfrogna. Il fixait le dos de son amant qui quittait l’appartement pour rejoindre son géniteur. Et s’il ne l’acceptait pas ? Ichigo lui avait certifié qu’Isshin ne ferait pas d’histoires… mais il avait du mal à le croire. Il avait été tellement heureux lorsque Ichigo avait répondu favorablement à sa proposition. Même s’ils devaient attendre un peu… Il lui tardait réellement. Ils n’avaient fait l’amour qu’une seule fois. Depuis, ils n’avaient échangé que quelques baisers et caresses, presque comme s’ils vivaient leur premier flirt.
°°0o0°°
Ichigo dévala les marches et lança à ses amis :
Laissez-nous cinq minutes…
Isshin, qui rejoignait Ichigo, observa son fils d’un air interrogateur. Le roux se rembrunit. Il n’avait pas imaginé présenter Jiruga de cette manière, mais, comme il n’avait pas vraiment le choix…
« Papa… je voudrais te présenter…
— L’homme par qui tes nouveaux problèmes arrivent ? Tu les collectionnes, fils ! » déclara Isshin.
Ichigo fronça un peu plus les sourcils. Sa tension monta quelque peu, mais il rétorqua presque sereinement :
« Papa, ne commence pas ! Nnoitra est nerveux et il est…
— Plus jeune que toi… oui, je le sais… tu m’en as vaguement parlé. Bon, comme on n’a pas toute la journée, allons rencontrer ton nouveau compagnon. Tout ce que j’espère pour toi, c’est qu’il t’apportera autre chose que des problèmes.
— Ce n’est pas sa faute ! » protesta Ichigo.
— Tu en es sûr ? C’est quand même à cause de sa famille que tu as perdu ton boulot, ton appartement et… »
Isshin s’arrêta sur le seuil du salon. Il resta bouche bée. Devant lui se tenait un jeune homme presque sorti de l’adolescence, d’une taille… et son regard le glaça. Dans quoi Ichigo s’était-il encore fourré ? Devait-il intervenir dans la vie de son fils ? Quand en aurait-il assez d’être malheureux ? Isshin ne sut quoi dire.
« Papa… je te présente Nnoitra Jiruga. C’est mon nouveau petit ami…
— Petit ami ? » répéta Isshin, toujours stupéfait.
Jiruga déglutit et tourna son regard vers Ichigo, déconcerté par la surprise d’Isshin. Voyant la lueur chaleureuse dans les regards ambre, Nnoitra prit sur lui et se dirigea vers le médecin avec assurance. Isshin n’était pas comme il s’y attendait. Il était plus grand que son fils et plus large. Son regard, franc et honnête, était aussi très différent de celui de son propre père. Il y lisait de la surprise, un peu de méfiance, comme un avertissement, mais aucune animosité prononcée dans l’attitude d’Isshin.
« Bonjour, Monsieur Kurosaki… Je suis heureux de vous rencontrer. »
Il tendit une main vers le père d’Ichigo, de plus en plus surpris. Se serrer la main ? Quand il glissa sa main dans celle de l’étudiant, la pression entre eux se fit de plus en plus forte, au point que leurs jointures devinrent blanches.
« Mais ne vous opposez pas à notre relation… Je n’ai pas envoyé balader mon père pour que vous vous opposiez à nous !
— Tout ça ? Et c’est censé m’impressionner ? » demanda Isshin en souriant.
Là, ce jeune écervelé allait trop loin ! Il devait sortir Ichigo de cette nouvelle galère, et rapidement. Nnoitra voulait faire bonne impression, mais ne pas abdiquer ! Une main se posa sur la poignée de main, de plus en plus tendue.
« Ça suffit ! » siffla Ichigo entre ses dents. « Nous sommes ici pour déménager, pas pour régler des comptes !
— C’est lui qui a commencé ! » protesta vigoureusement Isshin en prenant un air de chien battu.
— J’ai vu dans votre regard que vous ne m’acceptiez pas ! » se rebiffa Nnoitra.
— Parce que le langage silencieux, ça compte maintenant ? » bouda le médecin.
— Papa, arrête ton cinéma…
— Toujours égal à vous-même, Kurosaki-san ! » plaisanta Ikkaku.
— On était venus voir s’il y avait des morts… » expliqua Renji en mâchouillant son chewing-gum.
— Hum… j’ai terminé pour les livres. Je peux aller directement chez vous, Kurosaki-san ? » interrogea Chad, qui n’avait pas envie de participer aux pitreries d’Isshin.
— Mazaki vous attend !
— Pars devant, alors…
— Attends-moi… lâcheur ! » protesta Ikkaku.
— Bon, c’n’est pas tout ça… mais on enlève les meubles ! »
Renji joignit le geste à la parole et embarqua une partie de la bibliothèque d’Ichigo.
« Votre camionnette est toujours ouverte ? » demanda le commerçant.
— Tu peux y aller, Renji… tout est ouvert ! »
Nnoitra embarqua l’autre partie avec une facilité déconcertante. Ichigo haussa un sourcil et grimaça. Le soir même, Nnoitra allait souffrir, sans aucun doute.
« Tu es sûr de vouloir vivre avec ce gamin ? » interrogea Isshin, nerveux.
— Oui ! Et ne te mêle pas de cette liaison.
— C’est nous qui récoltons les pots cassés, Ichigo. Regarde… Tu vas sur tes quarante ans et… tu redémarres de zéro !
— Je n’ai pas encore quarante ans, alors n’exagère pas ! J’aime Jiruga, que tu le veuilles ou pas…
— Je n’ai pas confiance…
— Tu avais confiance en Grimmjow…
— Et regarde où ça t’a mené !
— Et si c’était ton instinct qui te trompait ? Je te demande seulement de me faire confiance.
Ichigo s’était exprimé d’une voix lasse. Il se détourna d’Isshin et se dirigea vers la cuisine. Il attrapa la table démontée et Isshin l’intercepta.
« Je m’occupe de la cuisine, attelle-toi à ta chambre… Y a peut-être des trucs que je ne devrais pas voir à mon âge… »
Ichigo leva les yeux au ciel et soupira lorsqu’Isshin fut hors de vue. Mais il ne s’attarda pas plus que cela. Il utiliserait au mieux le temps qu’ils avaient pour tout emballer. Ichigo s’occupa de la chambre, Nnoitra de la salle, et Isshin de la cuisine. Finalement, tout fut emballé en moins de trois heures.
Ichigo inspecta les lieux une dernière fois, le cœur lourd. Son premier appartement, qu’il occupait seul. Il n’allait pas se plaindre : quelque part, il vivrait avec Jiruga de manière permanente. Un frisson le traversa. Et si tout se terminait comme avec Grimmjow ? De toute façon, il ne pouvait plus faire marche arrière. Il avait répondu presque spontanément à Nnoitra, et celui-ci était tellement fou de joie à l’idée qu’ils puissent vivre ensemble qu’il se voyait mal revenir sur ses paroles.
Deux bras enlacèrent ses épaules et un menton se posa sur son crâne. Nnoitra n’était pas comme Grimmjow. Ils étaient différents, mais lui, en tant qu’individu, devait changer s’il ne voulait pas tomber dans le même piège qui avait tué sa relation avec Grimmjow. Ichigo en avait bien conscience.
« Des regrets ? Tu es… en colère après moi ?
— Pardon ? »
Ichigo se tourna vers Nnoitra et le fixa, incompréhensif. Que se passait-il dans la tête de son jeune amant ?
« Absolument pas ! Où as-tu pêché ça ?
— C’est mon père…
— Je pourrais en vouloir au mien de m’avoir engendré ! Ne raconte pas n’importe quoi… » marmonna Ichigo. « Même si c’est difficile pour l’instant, je suis sûr que tout finira par s’arranger. »
Nnoitra le fixa, songeur, puis esquissa un demi-sourire. Ses doigts effleurèrent la joue d’Ichigo. Au même moment, la voix d’Urahara se fit entendre.
« Oi, les jeunes… ne faites rien qui puisse nous choquer ! J’ai apporté des rafraîchissements…
— Nous sommes bientôt en hiver, Kisuke ! » rétorqua Isshin.
— Ne chipote pas ! »
Les deux hommes entrèrent et observèrent le couple, qui les regardait, exaspéré. Isshin remonta le col de son pull et accepta le café fumant que lui proposait Urahara. Ichigo rejoignit le blond, qui lui tendait aussi une boisson. Urahara se tourna vers Nnoitra et déclara, moqueur :
« Je ne vais pas te manger, Nnoitra-kun… »
Jiruga observa Kisuke, ne sachant pas très bien ce que venait faire ici, de manière si désinvolte, celui qui avait jeté dehors son petit ami. Pourquoi la famille Kurosaki était-elle aussi amicale avec ce type ? Ichigo comprit ce qui traversait l’esprit du jeune homme.
« Qui que ce soit d’autre aurait dû se plier, Jiruga. Alors n’en veux pas à Urahara-san : c’est un ami de la famille.
— Viens prendre un café… Désolé, je n’ai pas pensé à l’alcool mais je ne suis pas sûr qu’Ichigo ait approuvé ma démarche. »
Nnoitra observa le groupe d’hommes qui le fixait en souriant, puis s’approcha pour prendre la tasse qu’on lui tendait. La conversation roula sur le renvoi rapide d’Ichigo, sur Nnoitra-san, et la relation conflictuelle qu’il entretenait désormais avec son fils. Isshin ne put s’empêcher de remarquer :
« Cela ne te perturbe pas trop d’avoir coupé les ponts avec ta famille ?
— J’ai été élevé par les domestiques de mes parents. J’ai appris à me débrouiller seul. La seule raison pour laquelle il s’est souvenu de moi, c’est pour me marier avec une fille que je déteste, tout ça pour asseoir sa position et son pouvoir dans son domaine d’activité. Il a fait la même chose à ma sœur… et cette andouille a accepté !
— Peut-être est-elle amoureuse de son prétendant ? » suggéra Ichigo.
— Peut-être… avec elle… »
Nnoitra haussa les épaules. Un homme apparut à la porte, coupant court à la discussion.
« Kurosaki-san ?
— Hai ! » répondirent Isshin et Ichigo.
L’homme aux cheveux bleus fit glisser son regard jaune alternativement entre le père et le fils.
« Je veux parler à Kurosaki Ichigo, qui habitait cet appartement.
— C’est moi-même…
— Je me présente, bien que ce soit inutile, puisqu’une vermine comme vous va quitter notre campus… Je m’appelle Kurotsushi Mayuri, et je suis…
— Mais lâchez-moi ! » hurla Nnoitra, rattrapé de justesse par Isshin. « Je n’le laisserai pas insulter Ichigo comme il le fait…
— Calme-toi, Jiruga », chuchota d’une voix apaisante le roux.
— Jeune homme, laissez ce spécimen…
— Kurotsushi Mayuri, dites-vous ? Je n’ai pas l’honneur de vous connaître… » déclara Urahara d’une voix songeuse.
— Et vous êtes ? » demanda l’homme, méprisant.
— Urahara Kisuke… excusez mon manque de savoir-vivre. Je suis le doyen de cette université… » fit-il avec un grand sourire… narquois.
— Doyen ? Tss… Nnoitra-san m’avait prévenu mais j’avoue qu’il était en dessous de la vérité. Vous ne méritez vraiment pas votre poste !
— Oh, vraiment ? » ironisa Urahara. « Je peux savoir en quelle qualité exercez-vous sur “mon” campus ?
— Votre campus ? Plus pour très longtemps. J’ai été nommé comme vice-doyen sous…
— Les ordres de Nnoitra-san, je l’ai bien compris. Et en tant que fidèle employé, vous vous assurez que les lieux soient… rendus dans les normes ?
— Vous pouvez vous amuser… Urahara-san… »
Kurotsushi se plaça devant le blond, menaçant.
« Mais vous n’en avez plus pour très longtemps sur ce campus…
— Une menace ? Nnoitra-san ne lésine pas sur les moyens…
— Ironisez autant que vous le voulez… Je n’ai pas vos états d’âme ! »
Délaissant le doyen, Kurotsushi se tourna à nouveau vers Kurosaki et s’aperçut qu’il ne restait plus que l’ancien bibliothécaire dans la pièce, Urahara et lui.
« Ce déplaisant jeune homme a disparu… tant mieux !
— Ce déplaisant jeune homme n’est autre que le fils de votre patron », rétorqua froidement Ichigo.
— Vraiment ? C’est sans importance…
— Sans importance ? » s’étonna Ichigo.
— Son père ne lui en accorde pas, pourquoi devrais-je faire exception… Je suis venu vérifier moi-même l’état des locaux. J’ai déjà fait le nécessaire auprès de la bibliothèque. Pour le vol ! » précisa Mayuri en voyant l’air interrogateur de son interlocuteur.
— Vol ? Moi ? »
Ichigo était stupéfait.
« Rien ne vous sera pardonné et la moindre brèche sera exploitée par Nnoitra-san. Vous vous êtes mis un puissant ennemi à dos… Kurosaki-san.
— Je n’ai rien à me reprocher ! » objecta Ichigo, dangereusement calme.
— Nous avons tous quelque chose à nous reprocher… Sinon, vous ne vous seriez pas mis à dos un homme pareil…
— Je pense que Nnoitra-san aime se créer seul ses problèmes. Il n’a pas l’air d’avoir de motif pour se créer des ennemis… »
Kurotsushi ne l’écoutait plus et inspectait les lieux, très propres. Urahara soupira et rejoignit Ichigo.
« Vous auriez dû réfléchir un peu plus… pour votre relation avec Nnoitra-kun… »
Le regard ambre glissa vers son interlocuteur. Il avait un mal fou à se contrôler. La douleur, l’humiliation, la colère et la frustration se disputaient son cœur. Ses poings se serrèrent convulsivement.
« Pourquoi n’aurais-je pas le droit d’aimer qui je souhaite ?
— Personne ne vous l’interdit, mais Nnoitra-kun ne s’est pas aperçu que, lui, n’avait pas le choix. Il vous a entraîné dans une vie bien périlleuse… J’espère sincèrement que votre relation pourra tenir face à toutes les embûches qui vont vous être tendues prochainement. »
Aucune réponse ne parvint au doyen. Ichigo s’éloigna pour suivre Kurotsushi, qui lui tendit les papiers sur lesquels aucune mauvaise observation n’était signifiée. Quand Ichigo retraversa l’appartement, il était seul. Il ne resta pas sur les lieux… rien ne servait à ressasser ses souvenirs. C’était un peu comme un leitmotiv, ces derniers temps.
°°0o0°°
Des éclats de voix joyeuses se faisaient entendre dans la réserve de la clinique. Mazaki vint rejoindre les amis d’Ichigo et les observa d’un regard bienveillant. Elle leur était reconnaissante de prendre soin de son fils, même après une si longue interruption dans leurs relations. Et elle était rassurée de les savoir près d’Ichigo.
Ses pensées se dirigèrent vers le nouveau compagnon de son fils. Tout ce qu’elle lui demandait, malgré les ennuis qui s’abattaient sur eux, c’est qu’il aime Ichigo. Elle avait appris par la bouche de son fils qu’il était plus jeune… Mais, pour elle, tout ce qui importait, c’est qu’il soit différent de Grimmjow. Qu’il ne l’empêche pas de voir Ichigo et d’avoir des relations familiales normales. Elle avait déjà perdu un de ses fils… et avoir perdu Ichigo aussi pendant quelques années l’avait énormément blessée. Le revoir après tout ce temps, le savoir heureux, c’était tout ce qui importait !
« Kurosaki-san… vous vous sentez bien ? »
Mazaki se reprit en adressant un sourire rassurant à Chad. Elle se réprimanda d’avoir laissé filtrer son trouble.
« Oui… je te remercie, Chad…
— Vous vous êtes inquiétée pour votre fils ? » interrogea Ikkaku. « Il est grand, vous savez…
— Je le sais… Ikkaku-san », sourit Mazaki.
— Vous avez peur que Nnoitra-kun soit comme Grimmjow ? » suggéra Renji. « Si ça peut vous rassurer… il n’est pas comme lui… Enfin, je n’pense pas. Mais il est quand même spécial.
— Spécial ? » demanda Mazaki, qui ne voyait pas en quoi quelqu’un pouvait être spécial.
— Vous aurez la surprise en le voyant ! » répondit le commerçant.
Chad frappa gentiment Renji sur le sommet du crâne.
« Quoi ?
— Nnoitra-kun est sincère…
— C’est tout ce qui compte », termina Mazaki.
Le groupe avait maintenant fini de débarrasser la camionnette quand Isshin, Urahara, Ichigo et Nnoitra rejoignirent la clinique. Mazaki s’avança avec le sourire vers le groupe qui sortait du camion pour le premier duo et d’une voiture pour le deuxième. Elle observa le jeune homme qui se redressait. Elle s’approcha de Nnoitra, lui prit les mains à deux mains et sourit.
« Soyez le bienvenu parmi nous, Nnoitra-kun… »
Nnoitra eut un coup au cœur en croisant le regard très chaleureux de la mère d’Ichigo. Elle arborait un sourire bienveillant. Il n’était pas feint et cela le bouleversa. Jamais sa propre mère, ni qui que ce soit dans son entourage, n’avait eu cette attitude envers lui… sauf Ichigo. Il s’avança et serra les mains de Mazaki avec la même chaleur, prenant soin, cette fois, de ne pas lui écraser les doigts.
Isshin, prêt à bondir, se rasséréna en voyant l’attitude amicale du jeune homme. Il croisa le regard moqueur de Kisuke.
« Quoi ? » interrogea le médecin de mauvaise grâce.
— Rien, rien… Isshin. Je trouve que tu te fais vieux…
— La ferme ! Et on a le même âge, pour rappel !
— Mais oui, mais oui… » ironisa Kisuke en tapotant amicalement l’épaule d’Isshin.
Ichigo avait vu le mouvement de rétractation d’Isshin et eut un petit sourire. Il voyait dans le regard de Mazaki qu’elle avait accepté son compagnon. Le roux avait été un peu anxieux, même s’il savait que sa mère accepterait Nnoitra. Il n’avait pas vu, en revanche, la surprise, interceptée dans le regard de son père. Comme si l’apparence de Jiruga était celle d’un homme banal.
« Et si nous rentrions ? » suggéra Mazaki.
— Nous allons décharger le camion d’abord… répondit Isshin. « Nous allons utiliser les forces de ces jeunes gens ! » termina Isshin en désignant Renji, Chad et Madarame, qui les avaient rejoints. Puis Ichigo et Jiruga.
— Oui… comme ça, on pourra faire la fête ! » s’exclama Madarame.
— La fête ? » s’étonna Mazaki, cette fois-ci.
— Bien sûr ! » s’enflamma Isshin.
— Isshin… qui est le plus gamin de tous ici, je ne suis pas sûre que ce soient ceux que l’on croit !
— Tu veux dire quoi, par là ?
Mazaki eut un petit sourire énigmatique et Isshin lui emboîta le pas, soucieux.
« Qu’est-ce que tu voulais dire par là, Mazaki ? » geignit Isshin.
— Je n’ai pas le temps, Isshin. J’ai une fête à préparer.
— Isshin ! » appela Urahara. « Je crois que nous avons un camion à décharger. Ne fuis pas devant le travail !
— Je ne fuis pas ! » s’enflamma Isshin à nouveau.
— Mais oui… Laisse ta chère femme tranquille et viens nous rejoindre… »
Isshin se plaignit du manque de coopération de son ami et le rejoignit de mauvaise grâce. Chad avait déjà ouvert la porte arrière du camion et grimpait dans le véhicule, prêt à tout décharger. Renji monta lui aussi et tendit le premier meuble à Nnoitra, qui le souleva avec plus de facilité que le commerçant, lequel pesta intérieurement. Nnoitra devait être plus fort que Grimmjow. Il était terrifiant, ce gamin… Il avait dû réprimer une grimace pour soulever le meuble…
« Oi, Renji ! » l’interpella Ichigo. « On n’a pas la journée !
— Pardon ! »
Abarai se tourna vers un autre meuble. Il poussa une commode sur le bord du camion. Isshin et Ichigo la soulevèrent d’un même mouvement. Le camion fut vide très rapidement.
°°0°0°°
L’ambiance était plutôt bonne au sein de la clinique Kurosaki. Le bruit que faisaient les convives s’entendait jusque sur le trottoir. Renji chantait à tue-tête, accompagné par un Ikkaku particulièrement en forme, qui jouait du djembé en se servant de la table. Ichigo tentait de réduire leurs ardeurs, mais Isshin était chaud bouillant et voulait continuer la soirée sur le même rythme.
« Papa, cesse immédiatement ! Tu es ridicule…
— Pas question ! Ça fait longtemps que nous ne nous étions pas amusés ainsi, tous ensemble !
— Tu as presque retrouvé une seconde jeunesse, Isshin », lança Kisuke.
— Nous allons rentrer… » marmonna Ichigo à l’intention de Nnoitra, qui finissait sa bière.
— Pourquoi ? » protesta l’étudiant, calé confortablement sur sa chaise.
— Ah, tu vois ! » lança Isshin, comme un cri de victoire. « Nnoitra-kun a le sens de la fête, au moins… »
Ichigo secoua la tête. Nnoitra était certes de bonne humeur, mais il n’avait certainement pas le même sens de la fête que les autres pochards assis — ou debout — autour de la table.
« La prochaine fois, on organisera un pique-nique avec tout le monde… femmes, enfants, petites amies et petits amis… » avertit Isshin.
— Mais oui, mon chéri… En attendant, vu la route qu’Ichigo et Nnoitra-kun ont à faire, je trouve judicieux que nous les laissions tranquilles.
— Il est sympathique, ce jeune homme… » marmonna Isshin.
Ichigo observa son père, désolé, et se leva. Il embrassa sa mère et soupira.
« Tu as beaucoup de courage, maman…
— Non… j’ai beaucoup de chance, Ichigo… Passez une bonne soirée, et si vous avez encore besoin de nous, n’hésitez pas à nous appeler. Nous serons là pour vous soutenir…
— …
— J’ai su par ton père et par Kisuke que Nnoitra-san était quelqu’un de puissant et surtout de très obstiné. Sachez au moins que vous avez le soutien de la famille Kurosaki. Nous n’avons pas l’influence de la famille Nnoitra mais vous n’êtes pas seuls, les enfants… »
Nnoitra, qui se tenait derrière Ichigo, ne répondit rien. Il était touché malgré lui… et honteux de sa propre famille. Cette femme l’avait accepté avec chaleur dans la famille et ne lui avait rien reproché. Même le père excentrique d’Ichigo — malgré leur poignée de main virile — s’était ensuite entretenu avec lui le temps qu’Ichigo discute avec Kurotsushi à l’étage. Cet homme acceptait la relation qu’il entretiendrait avec son fils… il les soutenait mais il serait impitoyable s’il trahissait la confiance qu’il plaçait en lui. Nnoitra avait compris qu’il avait affaire à un type très sérieux, et surtout très fort. Peut-être même plus fort que lui… ou certainement plus fort que lui.
Ils quittèrent les lieux, toujours aussi bruyants grâce au groupe qui ne semblait pas très pressé de partir de chez les Kurosaki. Une fois la voiture engagée dans la circulation fluide de fin de soirée, Nnoitra remarqua :
« Ils ont l’air de bien s’entendre…
— Ce sont mes amis d’enfance… Ils venaient souvent à la maison avec… Grimmjow. »
Un petit silence accueillit la dernière déclaration. Nnoitra, même s’il n’avait pas été exclu de la petite fête, n’avait pas les rapports plus qu’amicaux qu’entretenait le reste du groupe. C’était comme un fossé, et le rappel de Jaggerjack à sa mémoire lui faisait comprendre tout le chemin qu’il lui resterait à parcourir pour conquérir l’homme dont il avait brisé involontairement la carrière. Jiruga se sentait mal. Comme une pièce rapportée non désirée. Il voulait faire partie de ce clan-là. Il s’y sentait bien…
« Quelque chose t’a blessé, Jiruga ? »
L’étudiant tourna son visage vers son amant, qui paraissait fatigué.
« Non… je voudrais seulement faire partie de ta vie…
— Tu en fais déjà partie ! » protesta Ichigo avec un sourire.
— Non… je veux dire ce soir… vous sembliez tous… si unis. Je voudrais que vous me considériez de la même manière…
— C’est déjà le cas, Jiruga…
— Pas comme Jaggerjack Grimmjow… S’il avait été là… vous… enfin…
— Laisse-nous un peu de temps pour construire notre propre relation, Jiruga. Nous venons à peine de la commencer et je ne te mets pas en compétition avec lui. Je l’ai aimé… mais c’est toi que j’aime à présent…
— Je suis impatient de rentrer à la maison… » marmonna le conducteur, qui se concentra un peu plus sur la circulation.
Une demi-heure plus tard, Nnoitra ouvrit la porte de son studio et laissa passer Ichigo. Le roux avait un léger sourire sur les lèvres. Il se sentait excité, mais il n’en connaissait pas vraiment la raison. Si : cela lui évoquait le moment où, lui et Grimmjow, avaient emménagé ensemble. Une nouvelle aventure s’ouvrait à lui. Ichigo se sentait moins… fou, ou déraisonnable. C’était cela, la nuance. Il savait ce qui les attendait, tous les deux. Il n’en était pas effrayé pour autant. À vrai dire, cette situation l’amusait.
« Tu t’amuses ? » demanda Nnoitra, qui avait vu son expression.
— Amusé ? Peut-être… Je me sens comme un gamin qui vient de déballer son cadeau d’anniversaire.
Ichigo s’avança dans la pièce, propre et rangée. Dans un coin, il y avait un bureau et un ordinateur, avec une pile de livres et de classeurs. Le reste était vide, prêt à accueillir le futon de Nnoitra pour la nuit. Nnoitra se racla la gorge.
« J’ch’suis désolé… tu vas te sentir à l’étroit. La salle de bain se situe là où se trouve l’autre porte, dans le genkan, et la cuisine… »
Nnoitra désigna le linéaire sous la fenêtre. Ichigo avança dans la pièce et s’échoua contre Jiruga, toujours le sourire aux lèvres.
« Nous n’y resterons pas très longtemps. Mon bagage… tu l’as mis où ?
— J’ai rangé tes affaires… Elles sont dans mon placard, dans l’entrée, et ton pyjama et ton nécessaire de toilette sont dans la salle de bain.
— Humm… »
Ichigo se détacha de Nnoitra et déclara d’une voix endormie :
« Allez, préparons le futon. Ou laisse-moi m’en occuper ! Montre-moi où il se trouve. Je te laisse la salle de bain.
— Je veux t’aider ! » protesta Nnoitra.
— Demain tu travailles… Allez ! Laisse-moi faire cet acte héroïque avant que je ne m’endorme définitivement. »
Nnoitra ouvrit un placard et Ichigo repoussa l’étudiant. Il le poussa vers la salle de bain. Le jeune homme n’eut pas le courage de protester : le lendemain, il devait se lever de très bonne heure. Il s’enferma dans la salle d’eau. Ichigo installa le futon. Son regard erra ensuite dans la pièce. Peu de meubles mais il ne se trompait pas sur leur qualité. Jiruga sortit au moment où il s’endormait.
« Tu peux y aller…
— Merci…
— Je vais t’attendre.
— Inutile.
— Si… j’y tiens ! »
Ichigo eut un sourire et remplaça le jeune homme dans la salle de bain. Le roux eut l’impression de s’activer au ralenti. Il avait l’esprit vide. Quand il gagna la chambre, la lampe posée au sol était la seule allumée. Nnoitra dormait profondément. Ichigo se pencha pour l’éteindre et passa au-dessus de son compagnon en veillant à ne pas le réveiller. Il glissa sous les draps… enfin ! Un bras s’abattit autour de sa taille, provoquant un sourire inconscient chez le bibliothécaire. Il s’endormit presque instantanément.

Un mot, une critique… ou un pavé, j’assume 😄 (et je lis tout !)