Drown me in you 14

La circulation était plus dense dans les rues de Tokyo. Il y flottait aussi comme un air de printemps. Peut-être était-ce dû à la fête de l’Hanami[i] ? Au changement, après des jours lourds et gris, remplacés par un ciel bleu moutonneux où le soleil perçait de plus en plus souvent ? Quoi qu’il en soit, c’est le cœur léger qu’Ichigo se dirigeait vers la piscine municipale pour son premier cours de natation. Un an, jour pour jour, après avoir reçu son premier cours avec Jiruga. Cela arracha un léger sourire au bibliothécaire : il avait l’impression que bien plus de temps s’était écoulé.

Ce n’était pas par cachotterie, mais Ichigo n’avait parlé de ses nouveaux cours de piscine à personne. Jiruga avait été embauché comme assistant dans un petit laboratoire. Désormais, il allait se partager entre le labo et l’université. Un gros changement dans sa vie… et, par extension, dans la sienne. Inconsciemment, le roux se décela devant le bâtiment de toutes ses anciennes peurs. Il s’aperçut qu’il lui restait encore du chemin à faire, mais qu’il devait franchir le pas.

Après quelques minutes de réflexion, Ichigo franchit le seuil et paya sa place. L’établissement était inconnu du libraire : il était certain qu’aucune de ses connaissances ne fréquentait ce lieu public. Lorsqu’il se présenta devant le bassin, Ichigo ne ressentit plus cette terreur qui lui chevillait l’estomac. Il regardait l’eau — ou plutôt, il la scrutait. Elle était limpide, et aucun courant ne venait créer de ressac. Le libraire se souvint de ses balades au bord de mer avec Jiruga et se dit qu’une piscine était vraiment moins effrayante qu’un océan ou un fleuve.

Lentement, avec précaution, Ichigo descendit marche après marche. Il resta immobile, les pieds encerclés par cinquante centimètres d’eau — c’était déjà bien plus que sur les rivages d’une mer quelconque. Son cœur battait à tout rompre ; sa respiration lui parut soudainement hachée.

Ichigo se traita d’âne et jeta un bref coup d’œil autour de lui. Personne ne faisait réellement attention à ce qu’il faisait. Il appliqua quelques techniques de respiration pour calmer son stress. Le musicien remercia au passage l’équipe dont Love l’avait entouré. Il se souvint des conseils d’Hiyori : sa voix nasillarde emplit ses tympans, et ses réflexions cassantes lui arrachèrent un sourire. S’il était capable de sourire dans l’eau, c’est qu’il avait déjà remporté une grande victoire. Il se sentait reprendre confiance, presque intrépide.

Un de ses pieds s’avança alors qu’il ne s’était pas donné l’ordre de bouger. Surpris par son audace, Ichigo s’arrêta et constata que rien ne se produisait. Certes, il avait les mains moites et le cœur qui dansait la carioca, mais la panique viscérale avait quitté sa tête. Timidement, il exécuta un autre pas, puis s’immobilisa à nouveau. Un petit rire s’échappa de ses lèvres : une joie enfantine s’emparait de lui.

Il se racla la gorge et reprit son chemin en longeant le bord. Quelque part, il avait l’impression de marcher au ralenti. Il se traita d’imbécile et avança à petits pas incertains. Sa respiration restait saccadée, mais il maîtrisait son angoisse. En réalité, c’était une immense joie qui l’envahissait.

Après quelques pas supplémentaires, arrivé au bord de l’extrémité de la margelle, Ichigo lança un regard en biais vers l’autre côté. Cela voulait dire s’enfoncer davantage. Son cœur accéléra, plus vite et plus fort. Se sentait-il capable d’aller plus profond ? Il estima qu’il avait déjà fait un énorme bond en avant et que prolonger l’expérience risquait de gâcher les efforts entrepris. Pourtant, au fond de lui, il se souvenait des moments merveilleux qu’il avait connus avec Shiro. Ils aimaient l’eau. Si son petit frère avait été là, il l’aurait sûrement tourné en dérision, déçu de le voir agir comme une poule mouillée. Ichigo avait toujours donné l’exemple à Shiro ; alors… aujourd’hui, c’était le jour de faire la paix avec lui.

Il s’enfonça lentement vers une profondeur plus importante. Il respirait à pleins poumons et ne regardait que ses pieds : il voulait voir de ses propres yeux, ne plus fuir. Dans sa tête, il voyait l’image de son frère albinos marcher à côté de lui, l’encourageant à avancer — certes, pas avec des mots chaleureux, plutôt avec moquerie, mais qu’importe.

Lorsque le liquide cristallin atteignit sa taille, Ichigo s’arrêta. Il aurait voulu pousser un cri de victoire. Il resta là, heureux d’avoir enfin osé affronter seul sa phobie. Il ne mettrait pas la tête sous l’eau ; il ne s’en sentait pas capable. Puis il redressa brusquement la tête, se sentant observé. Plusieurs regards moqueurs se détournèrent… tous sauf un.

L’homme le dévisageait avec un sourire bienveillant. Ichigo se crispa légèrement. Que lui voulait-il ? Voyant le renfrognement soudain du baigneur, l’homme s’approcha et déclara d’une voix chaleureuse :

« Vous aviez l’air d’avoir franchi une étape olympique… Vous étiez adorable… »

Ichigo fronça davantage les sourcils.

« Je ne suis pas adorable… et oui… j’ai franchi une étape olympique !

— Toutes mes félicitations, alors… Vous êtes phobique ? »

Le regard sombre, Ichigo détailla son interlocuteur. Il devait avoir passé la quarantaine. Ses cheveux sombres étaient aussi disciplinés que les siens — autrement dit, en bataille. Son regard sable était chaleureux, sans malice. Il ressemblait à un type ordinaire… ouvert. Son corps était sculpté et devait faire mourir d’envie bon nombre de femmes… et d’hommes.

« Excusez-moi… je devrais peut-être me présenter. Je m’appelle Amagai Shuusuke. Je suis assistant de direction pour une compagnie pharmaceutique.

— Vraiment ? » s’étonna Ichigo, qui l’imaginait plutôt professeur de sport.

— Oui… réellement », sourit son interlocuteur.

— « Je… m’appelle Kurosaki Ichigo. Et je suis libraire.

— Vraiment ? » rétorqua l’autre sans se départir de sa bonne humeur.

— Oui… réellement… »

Ichigo ne savait pas vraiment à quoi il jouait lui-même mais la bonne humeur contagieuse de son interlocuteur le poussa à badiner sur un ton léger. Il en oubliait presque qu’il était dans l’eau. Un malaise commençait d’ailleurs à le gagner.

« Vous devriez sortir… vous allez attraper froid », suggéra Amagai.

Ne voulant pas le détromper, Ichigo acquiesça et s’assit sur le bord. Il voulait s’éloigner mais la belle voix grave du nageur le retint.

« Vous partez déjà ?

— Je suis entré dans l’eau… et c’est beaucoup.

— Vous êtes venu seul… aucune personne de confiance avec vous ? »

Ichigo eut un bref sourire et secoua la tête. Il expliqua d’une voix un peu morne son parcours.

« J… je suis allé dans une clinique qui soigne la phobie de l’eau. J’ai suivi le stage pendant deux mois, sans en parler à personne. En parallèle, j’ai accepté des invitations pour me balader à la mer et sur les berges de quelques rivières… Je me sentais prêt aujourd’hui. Mais je ne voulais pas que… enfin, je voulais faire une surprise…

— À votre petite amie », termina Amagai, complice.

— Oui…

— Pourquoi ne referiez-vous pas un tour de bassin ? Je vous accompagne si vous le souhaitez…

— Non… je ne veux pas vous déranger, et je serai… ridicule !

— Ridicule ? Je ne pense pas… Surtout lorsqu’on vient ici pour affronter sa plus grande peur…

— Qui vous a dit que c’était ma plus grande peur ? » demanda Ichigo en fronçant les sourcils.

— « Vous ne semblez pas être le genre à vous émouvoir. Et puis, je ne connais pas beaucoup de personnes qui aient assez de courage pour faire ce que vous faites, seul. Donc je pense qu’il s’agit de votre plus grande peur… »

Seul le silence répondit. Ichigo n’avait aucune envie de réfuter, ne s’étant jamais posé la question de manière métaphysique. Amagai haussa les épaules et salua Ichigo, voyant son interlocuteur se replier sur lui-même.

« Ce n’est pas une obligation. Je voulais seulement vous aider. Je vous souhaite une bonne journée…

— Attendez… vous m’aideriez réellement ? » s’étonna Ichigo.

— « Bien sûr ! » sourit l’homme.

— D’accord… je veux bien essayer, mais…

Ichigo scruta la piscine avec anxiété.

« Pas tout le tour… jusqu’ici, ça me paraît… bien pour aujourd’hui.

— Je vous attends au pied des marches. »

Sans attendre — et le faisant tant qu’il avait encore assez de courage — Ichigo se dirigea vers le bord du petit bassin. Il inspira profondément, entra les pieds dans le liquide tiède et avança inexorablement, levant les yeux pour rencontrer ce regard sable, toujours bienveillant. L’image d’Amagai fut remplacée par celle de Jiruga, et Ichigo adressa à son vis-à-vis un sourire désarmant, plein d’amour et de tendresse.

Amagai eut un coup au cœur. Lui qui était là par hasard et qui avait observé le roux de loin ne s’attendait pas à une telle réaction. Sans s’en apercevoir, Ichigo resta une dizaine de minutes dans l’eau, marchant et discutant avec cet homme qu’il ne connaissait pas et pourtant si doux et gentil avec lui. C’était la première fois qu’il croisait quelqu’un dans ce genre. Lorsqu’Amagai lui proposa de le retrouver le lendemain pour refaire quelques pas dans l’eau ensemble, Ichigo ne voulut pas abuser.

« Absolument pas ! Je viendrai plus tôt pour faire mes longueurs et je pense que si vous venez ici aux mêmes heures, je serai dans le bassin.

— Si cela ne vous dérange pas… ce sera avec plaisir. »

Ichigo quitta la piscine avec le sourire. Il était si enthousiaste quant à la personnalité agréable d’Amagai Shuusuke qu’il en avait presque oublié ses peurs. Sur le chemin du retour, il s’arrêta faire quelques courses. Il salua les commerçants qu’il avait appris à connaître. En route, il reçut un appel de Renji. Marchant tranquillement sous ce soleil d’avril, Ichigo songea que rien ne pouvait le surprendre ni briser sa bonne humeur.

« T’es où ? » interrogea le commerçant, visiblement stressé.

— Je rentre chez moi…

— On part demain !

— Quoi ?

Ichigo se figea sur le trottoir. Une boule d’angoisse se logea dans son ventre. Il ne s’attendait pas à une pareille nouvelle.

« C’est Aigawa qui veut nous faire participer à un festival dans le sud… et pas question de refuser. Un groupe s’est décommandé car le chanteur est aphone. On nous a proposé de participer à leur place…

— Mais… mais…

— Ichigo ! C’est notre job !

— Je bosse demain…

— Ton futur boulot, c’est musicien, pas libraire… réveille-toi, vieux ! » s’agaça Renji. « Ikkaku et Chad ont pris leurs dispositions, et moi j’ai trouvé un intérimaire…

— C’est facile pour toi ! » grogna le roux entre ses dents.

— « Tu crois vraiment que c’est plus facile de trouver quelqu’un de confiance pour un magasin qui t’appartient ? C’est au pied levé, mec ! Et au fait… nous le savions dès le départ, alors maintenant tu assumes et tu nous laisses pas tomber. Bon, j’ai encore à former mon vendeur. On a rendez-vous pour prendre le Shinkansen[ii] vers cinq heures du mat. Là-bas, on aura une camionnette pour déplacer notre matériel. Le concert débutera pour nous à 20 h 30.

— OK…

— Donc, on va à Okayama… à Kurashiki. Tu prépares tes affaires et tu n’oublies rien ! »

Ichigo observa son portable, la mine défaite. Certes, il savait que cela pouvait arriver, mais il ne s’attendait pas à si vite. Il avait l’impression de se retrouver brutalement face à une réalité qu’il avait toujours repoussée, inconsciemment. Il n’allait pas dire que cela ne lui plaisait pas — bien au contraire. Seulement, il devait quitter Jiruga, et ça ne lui plaisait pas. Et puis… il avait son travail. Il soupira et composa le numéro de son patron pour l’avertir. Un autre moment difficile à traverser : son cœur tambourinait, parce qu’il savait d’avance ce qui allait arriver.

« Ishida-san ?

— Hai !

— C’est Kurosaki Ichigo.

— Je n’ai pas le temps, Kurosaki… Il y a du monde à la librairie et…

— Je ne pourrai pas venir demain.

— C’est impossible, la rentrée scolaire va avoir lieu et je suis débordé ! Je vous interdis de tomber malade.

— C’est pour… mon travail…

— Vous travaillez pour moi… Oh… » se reprit Ryuuken. « Vous parlez de ce pseudo-travail ? » ironisa-t-il.

— Ce n’est pas un pseudo-travail… » répliqua sèchement Ichigo.

— « Tss… Chacun voit midi à sa porte. Si vous ne venez pas travailler demain, vous pourrez vous choisir une nouvelle place. Nous en avions déjà parlé, Kurosaki ; maintenant, c’est à vous de choisir…

— Trouvez-moi un remplaçant ! »

Ichigo raccrocha, le cœur battant. Sa voix avait été plus tranchante qu’il ne l’aurait voulu. Il aimait bien Ishida-san, même s’il se montrait parfois dur et intraitable. Il savait aussi se montrer magnanime lorsque la situation l’exigeait. À l’instant, Ichigo avait eu l’impression de le trahir.

Que venait-il de faire ? Il avait agi avec égoïsme, de façon irréfléchie. Il ne voulait pas perdre sa place. Mais il savait, comme l’avait précisé Renji plus tôt, qu’un jour ou l’autre cela arriverait. Il en avait longuement discuté avec Ishida-san sans parvenir à le convaincre. Aujourd’hui, c’était un résultat couru d’avance. Que devait-il faire à présent ? Ichigo rentra dans son appartement, déboussolé. L’ancien libraire commença le souper, puis entreprit de faire sa valise et de sortir sa Gibson, qu’il plaça dans son étui. Il vérifia ses papiers et termina le repas.

Quand Jiruga franchit le seuil, il remarqua immédiatement la valise d’Ichigo.

« Tu pars ? » s’étonna le jeune homme.

— J’ai un concert demain soir, et il se passe à Kurashiki, dans le secteur d’Okayama.

— Si loin ? » fit Jiruga, ébahi. « Si vite ?

— Nous en avions déjà discuté… Un groupe ne peut pas se produire à un festival demain ; nous le remplaçons au pied levé. C’est une chance en or de nous faire connaître un peu plus… »

Jiruga sourit et franchit la distance qui le séparait de sa moitié. Il l’enlaça et embrassa sa tempe.

« Ne sois pas si inquiet… Tout se passera bien, j’ai confiance.

— J’ai perdu mon boulot, Jiruga.

— Il n’y a que toi que ça étonne. »

Jiruga éclata de rire en voyant la mine renfrognée d’Ichigo, qui souleva une louche menaçante.

« Pourquoi suis-je toujours le seul à m’inquiéter ? » gronda le roux.

— « Parce que tu ne sais pas vivre l’instant présent ! Et puis, tu es au courant depuis un petit moment, je te signale… »

Prenant un air plus grave en interceptant le regard mauvais d’Ichigo, Jiruga continua :

« Ichi… Nous en parlons depuis un moment déjà, et puis… Ishida-san t’avait prévenu. C’est sûr que ça doit te faire un choc… Tu agis parfois avec désinvolture… mais demain, tu commences réellement ta carrière de musicien ! »

Jiruga semblait plutôt fier, à cet instant.

« De plus, nous ne sommes pas à la rue, et je gagne un salaire maintenant… Alors je ne vois pas pourquoi tu te tracasses autant…

— Je pensais que… tu serais… contrarié… »

Le visage de Nnoitra se ferma instantanément. Ichigo eut l’impression d’avoir dit une bêtise. Il devina ce qui traversait l’esprit du jeune homme et voulut se rattraper.

« Ce n’est pas ce que je voulais dire… » essaya-t-il de minimiser.

— « Bien au contraire ! »

La voix de Jiruga claqua comme un coup de fouet. Il était vraiment en colère, et Ichigo déglutit. Il n’avait pas peur de Nnoitra : il savait que son amant ne lèverait jamais la main sur lui. Pourtant, sa colère sur ce sujet-là était terrifiante.

« Tu m’as encore comparé à lui ! »

Ichigo ne faisait pratiquement aucune comparaison avec Grimmjow. Malheureusement, dès qu’il en faisait une — même minime, même inconsciente — Jiruga se fâchait. C’était d’ailleurs le seul sujet sur lequel il n’arrivait pas à garder son calme. Pourtant, Nnoitra connaissait ses sentiments à son égard. Ichigo ne comprenait pas son emportement.

« Je ne te comparais pas à lui ! Je pars du jour au lendemain, alors que samedi nous étions censés partir tous les deux en week-end !

— Je t’ai pourtant dit que je comprenais ta situation… Alors pourquoi tu t’inquiètes constamment pour des trucs sans importance ?

— Jiruga… je n’ai pas envie de me fâcher… je pars demain et…

— Et quoi ? » demanda le jeune homme, agacé.

Nnoitra scruta le roux, qui paraissait se renfrogner davantage. Il n’aimait pas se quereller avec lui, et cela arrivait rarement, heureusement. Mais les tergiversations d’Ichigo l’agaçaient. Il ne savait plus comment faire comprendre à sa moitié qu’il était libre de faire ce qu’il voulait — sauf le tromper : là, il lui ferait la peau. Chaque fois qu’il conjecturait ainsi, il voyait l’ombre de Jaggerjack derrière, et sa tension montait brutalement. Comment pouvait-il le comparer à un type pareil ?

Habituellement, Jiruga faisait un geste pour apaiser Ichigo ; mais, cette fois-ci… il allait le faire réfléchir sur son comportement. Il ne voulait pas de chantage psychologique. Et Ichigo, s’il ne s’en rendait pas compte, lui en faisait à l’affection ! Jiruga comptait beaucoup sur Ichigo et il était reconnaissant à son amant de prendre autant soin de lui… mais il ne voulait pas, en contrepartie, y laisser sa santé mentale. Jiruga était son homme ; il ferait beaucoup de choses pour lui faire plaisir, mais il ne voulait pas de ce petit jeu malsain.

Sans ajouter un mot, Nnoitra s’éloigna.

« Jiruga… » appela la voix de son amant dans son dos.

— Je vais mettre la table !

Ichigo voulut protester, mais le regard dont l’affubla Nnoitra l’arrêta dans son élan. Le dîner se passa en silence. Seuls le tintement des couverts et celui de la mastication étaient perceptibles. Jiruga s’employait à désamorcer toute tentative de discussion, pour faire comprendre à Ichigo qu’il ne lui pardonnait pas son manque de confiance. Ensuite, il se leva et débarrassa sans prêter la moindre attention au roux.

« J’allais le faire ! » protesta Ichigo.

— « Non… tu as autre chose à faire ce soir. Alors, je m’occupe de la maison…

— Et t…

— Ichigo. Je ne suis pas un petit garçon. Alors finis de préparer ton voyage, ou je me fâche. »

Ichigo resta planté au milieu de la cuisine, déboussolé. Finalement, il partit prendre une douche et enfiler son pyjama. Pourquoi Jiruga prenait-il si mal le fait qu’il ait eu un petit ami avant lui ? De plus, dans son esprit, il ne l’avait pas comparé à Grimmjow… alors qu’avait-il fait ? Il aurait aimé que Jiruga le prenne dans ses bras. Après tout, ils n’allaient pas se voir pendant quatre jours. Enfin, il n’était pas sûr du nombre de jours, en fait… Il aurait voulu partir en bons termes.

Jiruga regagna le lit très tard. Ichigo ne dormait pas, et son amant s’en aperçut.

« Tu n’es qu’un imbécile… » Il attira Ichigo à lui, puis Nnoitra conclut : « Et moi avec… »

Ichigo esquissa un sourire. Il se pelotonna contre l’étudiant, qui l’embrassa brièvement. Les yeux d’Ichigo se fermèrent lentement ; le cœur léger, il s’endormit quelques secondes plus tard comme une masse. Nnoitra caressa ses cheveux soyeux avant de sombrer à son tour dans un sommeil agité, où Jaggerjack venait lui rendre visite.

°°0°0°°

Le lendemain, ce fut le tintamarre d’une sonnette qui les réveilla en sursaut. Ichigo se redressa, hagard, dans le lit. Jiruga grogna et se leva brusquement pour aller tuer l’importun qui venait les déranger en pleine nuit. Quelques secondes plus tard, Ichigo entendit la voix furieuse de Renji, suivie de celle de Jiruga.

« Où est-il ?

— Dans le lit !

— Putain, je m’en doutais… »

Ichigo tourna la tête vers son radio-réveil et constata, avec horreur, qu’il était 4 h 45. Il avait oublié de mettre l’alarme. Renji apparut, furieux, sur le seuil de la chambre.

« Ichi ! J’essaie de te contacter depuis un quart d’heure sur ton portable ! »

Le roux attrapa son téléphone, rougit.

« Je l’ai éteint…

— Espèce de connard ! On va louper le Shinkansen par ta faute ! Tu sais que nous n’en aurons pas d’autre avant 14 h, et nous n’arriverons jamais à temps pour le concert, alors tu magnes ton cul et tu t’habilles !

— Mes affaires sont prêtes…

— Elles sont où ? » s’écria Renji, toujours aussi mécontent.

Ichigo crut voir palpiter une veine au coin de sa tempe.

« Dans l’entrée…

— Je charge la voiture, et t’as intérêt à être habillé ! »

Renji quitta les lieux. Ichigo bondit hors du lit, le cœur battant à une folle allure. Comment avait-il pu oublier un rendez-vous pareil ? Qu’avait-il fait ? Sans réfléchir, il s’enferma dans la salle de bain, se rafraîchit, puis s’habilla. Quand il regagna le vestibule, Jiruga tenait une tasse de café et la lui tendit.

« Je suis désolé, Jiruga… »

Ichigo l’était sincèrement. Il but quelques gorgées en prenant soin de ne pas se brûler. Nnoitra l’observa avec un petit sourire, comme si l’événement ne l’étonnait même pas.

« Tu feras attention à toi ?

— Je ne sais pas quand je rentre, et oui… je ferai attention à moi… Toi aussi… »

Ichigo reprit une gorgée. Nnoitra en profita pour l’embrasser lorsqu’il redressa la tête. Le regard intense du jeune homme serra la gorge du roux. L’alchimie entre eux était toujours très présente, et Ichigo faillit se brûler quand Renji hurla :

« Magne-toi ! On n’a pas le temps de jouer au joli cœur !

— Je ne joue pas au…

— Va… »

Jiruga récupéra la tasse et poussa Ichigo vers l’extérieur. Le roux suivit Renji et monta dans la voiture de location. Nnoitra resta longtemps devant la porte principale de l’immeuble, à regarder l’espace vide laissé par la voiture. Il termina le café en le sirotant avant de remonter, l’appartement lui paraissant déjà bien vide pour les jours à venir.

Une femme avec son chien hurla, outrée, dans le hall en voyant le jeune homme vêtu d’un simple caleçon. Nnoitra lui lança un regard torve.

« Qu’est-ce que tu m’veux, la vieille ? »

Il claqua la porte derrière lui, sous les protestations indignées de la femme d’environ quarante-cinq ans.

°°0°0°°

Dans la voiture, Renji était tendu. Il conduisait vite, et Ichigo se cramponnait à la poignée pour éviter de s’écraser contre la carrure du conducteur lorsqu’il tournait à gauche. La mâchoire serrée du commerçant laissait présager les pires ennuis. Les reproches ne tardèrent pas à pleuvoir.

« On te faisait confiance… » gronda Renji.

— Je ne l’ai pas fait exprès…

— Tu ne fais jamais rien exprès, Ichi. Soyons clairs : tu ne nous braderas pas notre chance.

— Tu crois que je me joins à vous à reculons ? » répliqua Ichigo, désormais lui aussi énervé. « Hier soir, je n’ai pas passé une bonne soirée. Jiruga et moi, nous nous sommes disputés, et j’ai oublié d’allumer mon radio-réveil…

— T’as encore fait quoi comme connerie ?

— Qui te dit que c’est moi ?

— Jiruga-kun est trop sérieux, et bien trop amoureux de toi, pour te mettre en colère inutilement. C’est toi qui as encore mis le feu aux poudres ?

— Je n’ai rien fait… Il s’est imaginé que je le comparais à Grimmjow…

— Encore ? » se consterna Renji.

— Comment ça, encore ?

Renji gara le véhicule en vrac, ouvrit — ou arracha — la portière et descendit. Ichigo se redressa à son tour, un peu plus calmement, mais son froncement de sourcils n’augurait rien de bon.

« Qu’est-ce que tu insinues par “encore” ? »

Coffre ouvert, Renji sortit les bagages, qu’Ichigo attrapa au vol. Ils traversèrent la gare d’un pas précipité, Renji guidant Ichigo jusqu’au quai où le contrôleur allait faire fermer les portes du train. Sans chercher à comprendre, les deux hommes se mirent à courir et bondirent dans l’ouverture encore libre. Ichigo serrait sa Gibson contre lui, allongé sur le sol. Sa mine renfrognée s’était encore accentuée.

« Qu’est-ce que tu voulais dire tout à l’heure ? » reprit Ichigo, comme si rien ne s’était passé.

Renji reprit son souffle, puis déclara sombrement en se redressant sous le regard curieux des passagers :

« Qu’à chaque fois que vous vous disputez, c’est toujours à cause de Grimmjow. Qu’est-ce qui fait qu’il manque autant de confiance en lui par rapport à lui ? »

Ichigo se releva à son tour, s’appuya contre la paroi du train et observa le chanteur, songeur.

« Si seulement je le savais… J’éviterais ce genre de querelle, que nous n’avons pas aussi souvent que tu veux bien le dire !

— Peut-être, mais le gamin… il a l’air déboussolé.

— Tu n’exagères pas un peu ? » maugréa Ichigo.

— « De toute façon, c’est toi que ça regarde… mais fais gaffe la prochaine fois.

— OK…

— Au fait, ton boulot ? T’as pu t’arranger ?

— Non… j’ai démissionné.

— Ah ouais… quand même…

— C’était prévu… »

Renji observa le visage du roux, désormais sans travail. Il culpabilisait un peu… mais pas vraiment. Après tout, Ichigo était au courant : il assumait ses responsabilités. De toute façon, aucun d’entre eux ne pourrait bientôt faire face à son travail d’homme respectable. Chacun allait quitter ses fonctions pour le groupe, à temps plein. Ichigo l’avait simplement fait un peu plus tôt que prévu. Renji soupira.

« Bon, on tente de rejoindre les autres ? Ou on continue à se donner en spectacle dans le sas du train ? »

Ichigo serra son étui contre lui et traversa l’allée, suivi de Renji qui portait le bagage du roux. Après deux rames, ils trouvèrent Chad, Aigawa, Madarame, mais aussi Hiyori et Mashiro, installés les uns à côté des autres. Ichigo posa sa Gibson entre ses jambes après s’être assis à côté d’une Hiyori fulminante. Près de la fenêtre, Chad le salua puis replongea dans son sommeil. Madarame, en face, le fixa avec un regard de sphinx.

« Dis… tu vas nous la faire souvent ?

— Ça va… c’est bon ! J’en ai déjà discuté avec Renji ! Je m’excuse pour mon retard…

— Vraiment ? » siffla Hiyori, véritablement furieuse. « Nous avons failli ne pas avoir de concert ce soir à cause de toi. Connais-tu les sommes investies dans ce groupe ?

— Je commence à le savoir, Hiyori-san…

— Prends ton rôle plus au sérieux, Kurosaki-san », déclara faussement nonchalant Aigawa de l’autre côté de l’allée. « Au fait… Mashiro va jouer le rôle de ta petite amie, alors sois sympa avec elle.

— Hello ! » lança la jeune femme avec un superbe sourire. « C’est un plaisir pour moi de jouer ce rôle… sache-le !

— Mais… mais…

— C’est un ordre ! Autant que les bruits de chiottes qui vont circuler sur toi soient ceux d’une relation torride avec une femme plutôt qu’avec un quelconque type. Tu t’afficheras plus tard avec ton mec, quand tu seras une star… Là, tout le monde trouvera ça cool et on ne te fera pas chier. On mettra ça sur le compte de ton excentricité… Mais, pour l’instant, tu vas jouer les tombeurs hétéros, que ça te plaise ou non ! »

Ichigo fixa Aigawa. Ce n’était absolument pas prévu au programme. C’était quoi, ce cinéma ? Comment Jiruga allait-il prendre ce nouveau développement ? Il téléphonerait plus tard à son compagnon pour le tenir informé. Les choses n’allaient pas forcément aller de soi.

°°0°0°°

Le regard absent, dirigé vers le parking de sa société où quelques employés se déplaçaient, Matsuta attendait l’arrivée de son bras droit. Il commençait à trouver le temps long… même s’il s’était donné le temps de reconquérir son fils obstiné. Il était hors de question que Jiruga continue à fréquenter ce petit libraire sans envergure. Tessla ne pourrait jamais reprendre les rênes de la société : il n’en avait pas la carrure.

Seul Jiruga, à ses yeux, en était capable. D’ailleurs, c’était lui qui avait fait en sorte que son fils intègre un petit laboratoire… qui lui appartenait. Et ce n’était pas n’importe quel labo : il contenait toute la fine fleur de la technologie. Matsuta voulait que son fils obtienne toutes les informations et toutes les connaissances nécessaires à la reprise de son empire.

Quant à Kurosaki Ichigo… il allait l’écarter, dans un délai indéterminé. Il ne voulait pas se mettre son fils à dos ; il ne voulait pas que ce dernier puisse l’accuser de trahison ou de quelconque malveillance. Non : il agirait doucement, en sous-marin… Jamais personne ne remonterait jusqu’à lui. Il avait déjà trouvé celui qui remplacerait son fils dans le cœur du roux.

Un coup discret à la porte fit lever les yeux du milliardaire.

« Entrez ! »

La porte s’ouvrit, laissant apparaître son fidèle bras droit. Cet homme était l’homme de toutes les situations. Grâce à lui, le chiffre d’affaires avait progressé de façon exponentielle. Il était d’un dévouement sans faille.

« Installez-vous… j’ai demandé à Dordoni de nous apporter du thé… »

Son bras droit s’installa en face de lui. Matsuta soupira, soudain fatigué. Pourtant, il voulait s’assurer une dernière fois de la conviction et de la détermination de son homme.

« Votre femme ?

— Nous nous sommes séparés… Rien ne m’empêchera de mener ma mission à bien. »

Dordoni entra et s’avança en silence. Il déposa le plateau, puis disparut, laissant les deux hommes libres de discuter.

« Pas trop de difficulté ?

— Aucune… De toute façon, j’ai seulement avancé une échéance inéluctable.

— Bien… bien… Êtes-vous sûr de vouloir vous lancer dans ce genre de relation ? Après tout, vous n’êtes même pas l’ombre d’être bi…

— Plus que certain ! »

Matsuta observa son subordonné quelques instants. Il demeurait perplexe quant aux motivations de cet homme. Lui serait incapable de séduire un autre homme — et l’idée seule lui donna un frisson d’horreur. Il toussota pour se donner contenance, puis but une gorgée de thé.

« Vous comprenez bien que c’est de l’avenir de ma société et de celui de mon fils dont nous parlons ?

— J’en suis tout à fait conscient… Je me ferai une joie de faire disparaître Kurosaki de l’horizon de votre fils. Comprenez que c’est une chance, pour moi, de venger mon père !

— Vous m’en avez parlé, oui… » soupira Matsuta.

— « Kurosaki Isshin et Urahara Kisuke doivent payer… Et l’occasion, ici, est trop belle pour me permettre de la laisser filer. Je ne vous décevrai pas… Faites-moi confiance.

— Vous ne m’avez jamais déçu, et vous le savez pertinemment… »

Nnoitra-san se pencha en avant et scruta le regard noisette, qui brillait dangereusement. La joie froide qu’il semblait éprouver donnait la mesure de sa satisfaction : il allait enfin assouvir une vengeance qui se mangeait froide.

« Je vous rappelle que ce n’est pas pour un ou deux mois… Il s’agit de rendre Kurosaki-kun amoureux et de faire en sorte qu’il ne sorte plus de vos filets le restant de ses jours ! Il ne devra plus, sous aucun prétexte, rencontrer mon fils. Cela signifie, pour vous… une relation homosexuelle à vie ! Êtes-vous prêt à cela ?

— Kurosaki Ichigo ne sortira plus jamais de ma vie une fois qu’il y sera entré. J’utiliserai tous les moyens pour y parvenir… Vous n’avez plus à vous inquiéter de quoi que ce soit… »

L’homme s’interrompit pour sortir, de la pochette posée sur ses genoux, un rapport qu’il tendit à Nnoitra Matsuta.

« Voici mon plan d’action et les moyens que je souhaite investir dans cette affaire. Je n’attends plus que votre approbation ! »

Matsuta n’écoutait plus : il lisait avec intérêt le plan formé par son subordonné. Un lent sourire gagna ses lèvres fines. Lorsqu’il eut terminé, il referma le dossier un peu brutalement.

« Je vous donne carte blanche… et mes fonds sont les vôtres… Amagai-san… »

Shuusuke s’enfonça dans son fauteuil. Une lueur mauvaise éclaira le fond de son regard. Il était plus qu’impatient de croiser à nouveau le petit rouquin et de lui faire goûter au délice d’une vengeance qui se mangeait froide.


[i] Hanami = fête du printemps.

[ii] Shinkansen = TGV japonais


Un mot, une critique… ou un pavé, j’assume 😄 (et je lis tout !)