Unohana fixait le jeune homme qui se tenait devant elle. Sa stupeur était totale. Était-ce bien le loup-garou immense entré quelques heures plus tôt dans son service ? Les yeux d’ambre braqués sur elle reflétaient à la fois anxiété et détermination.
— S’il vous plaît… laissez-moi le voir !
— Vous devez être séparés…
Lui annoncer cela lui coûtait, mais les ordres étaient clairs : Kurosaki et Aïzen ne devaient plus se revoir… Les hommes chargés de surveiller la chambre du capitaine de la cinquième division, d’ailleurs, n’étaient pas à son goût. La quatrième division n’avait jamais été un lieu de détention !
— Je m’en moque… ou raison de plus : laissez-moi lui dire au revoir !
Dans la voix du roux vibrait quelque chose de désespéré. La souffrance gravée sur ses traits disait assez le prix de cette supplication. Retsu réfléchit quelques instants. Elle trouverait bien une excuse ; elle n’allait pas laisser la Chambre des Quarante-Six agir ainsi. Elle avait déjà été déchirée par la séparation qui avait eu lieu entre Kyouraku et Ukitake.
Cette fois-ci, même si Aïzen n’avait jamais été un ami proche, il n’en demeurait pas moins l’un des capitaines les plus agréables du Goteï 13, celui avec lequel elle avait eu le moins de problèmes. Et le fils d’Isshin était tout simplement adorable — quoiqu’elle s’abstiendrait de le lui dire… Après tout, Zaraki se trouvait quelque part dans sa division, en train de se faire soigner par Isane.
Un léger coup à la porte les fit sursauter. Hanataru passa la tête et informa sa capitaine :
— Kenpachi Taichô est dans les locaux, et il a l’air… mal en point… Il nous faudrait votre aide, Taichô !
— J’arrive… De toute façon, quelques minutes de plus lui permettront de réfléchir aux conséquences de ses actes, fit la voix doucereuse de la capitaine de la quatrième division.
Hanataru disparut rapidement, et Ichigo eut un frisson d’angoisse en voyant l’air affable de la femme devant lui. Quelque part, il préférait affronter son mari.
— Je vais ausculter le capitaine de la onzième division. Cela devrait me prendre environ un petit quart d’heure. Je te laisse ce temps pour dire au revoir à Aïzen Taïchô. Je ne sais pas s’il sera réveillé, par contre… Je vais demander à Isane de retenir les gardes hors de la pièce tant que tu y seras. Vous ne serez pas dérangés. Je te demanderai, par contre, de ne pas faire de vagues…
— Hai…
Retsu tapota l’épaule du roux et disparut finalement dans un froissement de tissus. Ichigo attendit quelques minutes, puis se dirigea vers la chambre de Sôsuke, le cœur battant. Il entra doucement, ne voulant pas faire trop de bruit. Il avança d’un pas hésitant et la voix de son mari lui parvint.
— Approche… Ichigo…
Le jeune homme accéléra et observa le corps allongé de Sôsuke, dont les yeux étaient à peine ouverts.
— Je suis terriblement désolé pour ce qui nous arrive… Je pensais pouvoir les convaincre, mais apparemment je n’y suis pas parvenu… Je suis désolé que tu aies dû te battre pour moi. Je…
— Ccchhhuuuuttttt… Ne sois pas désolé. Moi, je ne le suis pas.
Ichigo attrapa une chaise et s’installa à côté du lit. Ses yeux s’emplirent de larmes malgré lui. Il savait que c’était la fin. Aucune issue n’était envisageable. Son cœur battait si fort à ses oreilles qu’il n’entendit pas les paroles d’Aïzen.
— Pardon ? chuchota Ichigo.
— N’oublie pas que je t’aime, Ichigo…
— Je t’aime aussi, Sôsuke…
Aïzen tendit doucement la main vers Ichigo, qui y glissa la sienne. Leurs regards étaient désespérés, et Sôsuke resserra un peu plus son étreinte autour des doigts d’Ichigo.
— Je suis inquiet pour toi, mon cœur…
Les yeux d’Ichigo s’ouvrirent un peu plus, surpris.
— Tu seras seul, et moi, je ne pourrai pas t’aider. Tu devras te montrer fort. Beaucoup auront pitié, ou feront semblant d’avoir pitié. Mais je suis sûr qu’un jour, toi et moi, nous nous retrouverons. Si j’ai su t’aimer une fois, il n’y a aucune raison que je ne puisse plus t’aimer une nouvelle fois. Aie confiance en moi…
— Je… je n’imagine pas ma vie sans toi… Sôsuke…
— Embrasse-moi…
Ichigo se pencha lentement, les yeux plongés dans le regard chocolat de son mari. Quand leurs bouches se joignirent, ils fermèrent les yeux pour savourer un peu plus l’élan de tendresse qui les poussait l’un vers l’autre. Ichigo comprit que c’était leur dernier baiser, et quelque chose se rompit en lui. Ses larmes redoublèrent.
Le jeune homme sentit deux bras l’entourer. Le baiser se rompit et Ichigo croisa le regard de son amant à quelques centimètres du sien.
— Je trouverai une solution, et nous nous retrouverons…
— C’est impossible, tu l’as dit toi-même…
— Cchhhhuuuuuuuttttttt…
Le regard d’Aïzen se fit plus intense, ce qui provoqua un changement d’attitude chez Ichigo.
— Sois patient, Ichigo…
— Tu promets de me revenir ?
— Je te le promets…
Ichigo n’avait plus envie de parler et se laissa glisser contre son mari. Sôsuke enlaça le jeune homme, qui réfugia sa tête dans le creux de sa nuque. Ils restèrent silencieux, enlacés, les yeux fermés, perdus dans leurs pensées. Le roux avait glissé un bras autour du cou de son amant et sa cage thoracique se soulevait et s’abaissait au rythme de celle de Sôsuke.
Le cœur d’Ichigo battait lourdement, et il se rendit compte que celui de son mari cognait tout aussi fort. Ils étaient unis dans leurs souffrances. Ichigo douta qu’un jour ils puissent à nouveau retrouver pareille complicité. La Chambre des Quarante-Six allait briser un sentiment si fort, qui n’avait pas eu le temps de s’épanouir.
Certains vivaient un printemps où la découverte de l’autre et de ses sentiments donnait des ailes. L’été passait, et les sentiments s’épanouissaient, puissants et s’enracinant dans les cœurs des amants. L’automne ressemblait aux bourrasques des premières disputes, des premiers obstacles, et l’hiver apparaissait si l’amour n’avait pas pu résister aux bourrasques automnales. Le jeune homme constata que leur printemps avait à peine éclos, et déjà l’hiver s’était installé. Comment pouvait-il croire son mari ?
Un coup bref à la porte les fit sursauter. Ichigo se redressa, angoissé. Le regard des deux amants s’accrocha. Sans s’en rendre compte, le roux se pencha une dernière fois pour embrasser son mari, et la voix de Retsu Unohana retentit.
— Kurosaki Ichigo… vous m’aviez promis de sortir sans faire de vagues…
Le jeune homme se redressa et, du bout des lèvres, épela les mots : « je t’aime » à Sôsuke. Impuissant, Aïzen ne put que suivre du regard le départ de son amant. Ses mains étreignirent les draps, et Retsu vit que le capitaine de la cinquième division allait être déraisonnable.
— Il me l’a promis… Aïzen Taichô… Ne lui rendez pas les choses encore plus difficiles. Vous, vous serez bientôt délivré, mais pas lui.
— Je ne veux pas… oublier !
— Vous ne pouvez pas vous opposer.
Unohana contourna le lit et s’installa là où Ichigo s’était assis plus tôt. Ses yeux exprimaient une sincère sollicitude. Elle n’aurait jamais songé qu’un jour Aïzen puisse tomber amoureux. Il prenait tant soin d’éviter toute relation compromettante ou durable que sa situation n’en était que plus dramatique. Quoique… lui serait préservé, mais pas le fils d’Isshin.
— Aïzen Taichô… Kurosaki-kun a presque failli tuer mon mari. Il a une apparence faible, mais sa puissance doit être exceptionnelle pour qu’il batte Zaraki. Vous me direz, j’aurai la chance, pendant quelques jours, de m’occuper de lui. Quoique…
La capitaine baissa les yeux, comme pour réfléchir, puis reprit en relevant son regard sur l’homme blessé.
— Vous êtes aussi puissant, voire peut-être plus puissant que mon mari… Vous deux ensemble, en couple… comprenez que la Chambre des Quarante-Six ne souhaite pas des unions aussi dangereuses pour l’équilibre de notre communauté.
— Personne ne nous a laissé une chance… Et Ichigo est trop jeune pour endurer cela…
— Vraiment ? Pourtant, Shunsui Kyouraku n’avait que trois ans de plus lorsque Ukitake a subi l’opération.
— Le capitaine de la huitième division n’est en rien semblable à Ichigo !
Le regard du médecin s’adoucit et elle murmura :
— Vous l’aimez réellement, n’est-ce pas ?
— …
— Je suis sincèrement désolée pour vous deux…
— Pourquoi… pourquoi… ne vous ont-ils jamais séparés, vous et Kenpachi ? interrogea brutalement le capitaine de la cinquième division, écœuré par cette injustice.
Un silence s’établit. Le regard des deux capitaines s’affronta un court instant et, finalement, Unohana déclara, songeuse :
— Je me pose moi-même parfois la question…
Le médecin quitta la pièce. Retsu se mordit la lèvre et posa une main contre le mur, s’arrêtant un bref instant pour reprendre son souffle. À aucun moment elle n’aurait souhaité vivre ce que les deux hommes allaient vivre prochainement. Jamais pareille opération ne devrait se produire…
°°0°0°°
Le bruit de leurs pas résonnait dans les couloirs lustrés de la première division. Le cœur battant, Ichigo suivait son père. Ses yeux étaient fixés sur l’haori blanc qu’Isshin s’obstinait à porter presque en bandoulière. Le jeune homme était heureux de se tenir derrière la grande carrure de son père : cela lui évitait de croiser son regard désolé.
Quelques minutes plus tard, ils pénétrèrent dans le bureau de la première division. Malgré lui, Ichigo se sentit impressionné par ce qu’il voyait autour de lui. Son regard fut happé par deux yeux verts, bienveillants. Un homme blond, portant des guetta et un haori de capitaine, se tenait devant le bureau du Sôtaichô.
— Bienvenue, Kurosaki-sama.
— Yama-jii, je vous remercie pour cette entrevue.
Quelques minutes plus tard, Ichigo se retrouva coincé entre le capitaine blond, qui ne cessait de le scruter, et son père, qui fixait le Sôtaichô. Ce dernier ouvrit ses paupières pour détailler la frêle constitution du roux. Un silence s’installa, qui sembla durer une éternité pour Ichigo. Pas le moindre bruit ne venait troubler le calme de la pièce. Ichigo se mit à détailler lui-même le vieil homme et comprit immédiatement qu’il ne pourrait jamais rivaliser avec lui.
La voix du Sôtaichô le fit sursauter lorsqu’il reprit la parole. Il était tellement plongé dans ses pensées qu’il en avait oublié le but de sa visite.
— Kurosaki Ichigo… je vous ai convoqué aujourd’hui pour vous informer que votre affectation d’origine a été modifiée.
— Pard…
La main de son père s’abattit sur son avant-bras. Ichigo lui jeta un regard, et la lueur qui brilla dans ses prunelles sombres lui fit comprendre qu’il ne devait pas discuter.
— Au cours de l’affrontement contre Kenpachi Taichô, vous avez montré votre valeur au combat. Quoique j’avais déjà eu de très bons échos sur vous, par vos professeurs à l’Académie. Toutefois, il est hors de question pour moi de mettre deux têtes brûlées ensemble. C’est une question d’équilibre. J’ai décidé qu’il valait mieux, pour continuer à vous faire évoluer, vous mettre sous l’aile d’un capitaine plus… moins… enfin, qui ne provoque pas chez vous l’envie de vous battre à la moindre occasion. C’est pourquoi vous serez affecté à la douzième division, auprès d’Urahara Kisuke, comme fukutaichô !
Les yeux d’Ichigo s’exorbitèrent et il se tourna vers le blond à côté de lui, qui le regardait avec un immense sourire accroché aux lèvres.
— C’est vous ?
L’homme se gratta la tête d’un air modeste, et son petit rire surprit Ichigo.
— Ohayo, Kurosaki-kun… Je suis vraiment heureux que nous puissions travailler ensemble…
— Euh… moi de même…
Ichigo songea à la collaboration qu’ils pourraient entretenir. Il se tourna vers le Sôtaichô et déclara sombrement :
— Je ne connais rien au développement technologique…
— Urahara Taichô vous apprendra tout ce que vous devrez connaître. Je lui fais confiance.
Un petit silence s’établit, au cours duquel son cerveau se mit à fonctionner très rapidement. Ses sourcils se froncèrent sous l’effet de son intense réflexion. Valait-il vraiment mieux être aux côtés de cet Urahara ? Kenpachi ne voulait-il plus de lui à cause de ce qui s’était produit trois jours plus tôt ?
- Kurosaki fukutaichô… comment vous sentez-vous actuellement ?
Ichigo leva vivement les yeux vers le Sôtaichô, qui le regardait intensément. Ses yeux sombres ne laissaient filtrer aucune indication sur le type de réponse attendue. Le corps d’Ichigo lui rappela brutalement combien la séparation commençait, à nouveau, à lui peser.
— Bien… fut la seule réponse qu’Ichigo put articuler.
Le Sôtaichô n’eut pas l’air de le croire. Enfin, pas qu’Ichigo sache déchiffrer ses traits… mais le haussement de sourcils le laissa songeur.
— Si vous ne vous sentez pas très bien… veuillez en parler avec Urahara-san. Il pourra peut-être atténuer certaines de vos souffrances… à venir !
— Ce n’est pas Unohana-sensei que je dois aller voir ?
— Votre Taichô — et ce n’est pas un hasard si vous vous trouvez à la douzième division — sera plus à même de trouver une solution à votre cas…
Ichigo se tourna vivement vers le capitaine, toujours aussi souriant, qui se tenait à côté de lui. Pour lui, en aucun cas, cet espèce de bouffon souriant ne pourrait lui être d’une quelconque aide. Il était trop… souriant !
— Si vous le dites… marmonna le jeune homme, absolument pas convaincu.
Le Sôtaichô ferma les paupières et conclut d’une voix sans appel :
— Vous passerez la journée avec Urahara Taichô. Vous prendrez le temps de vous installer et prendrez vos nouvelles fonctions dès demain, Kurosaki fukutaichô ! Vous pouvez disposer !
Quelques minutes plus tard, devant la porte de la première division, Isshin se tourna vers le capitaine de la douzième division.
— Aide Ichigo du mieux que tu le peux… Je te fais confiance également, Kisuke…
— Haï ! Kurosaki-kun, fit le blond en se tournant vers sa nouvelle recrue, si vous veniez maintenant avec moi pour que je vous fasse faire le tour de votre nouvelle division ? Je vous expliquerai, au passage, votre nouvelle fonction également…
— Haï… fit docilement Ichigo.
Le jeune homme suivit son capitaine, après un dernier salut à son père.
Sans échanger davantage, Ichigo suivit son nouveau capitaine. Son cœur cognait très fort dans sa poitrine. Il avait été promu directement fukutaichô… Quelle surprise ! Quelques jours plus tôt, la nouvelle l’aurait réjoui, mais là… Il se sentait fatigué et avait la vague impression d’être une marionnette. Ou peut-être un quelconque explosif qu’on mettait sous haute protection… Quoique son capitaine ne lui semblait pas quelqu’un que l’on puisse qualifier de « geôlier ».
Ses yeux ambrés suivaient le chiffre inscrit sur l’haori blanc qui ondulait légèrement sous la démarche nonchalante du blond. Jamais Ichigo n’avait eu pareille occasion : monter directement à un tel poste ! Son cerveau hébété revenait sans cesse à cette brutale promotion. Qu’est-ce que cela cachait ?
Et puis, il y voyait l’opportunité de s’occuper l’esprit, de tenter d’oublier Sôsuke. Oui, il devait l’oublier. Pourtant, il l’aimait tant, à en perdre la raison. Ses poings se serrèrent en songeant à la Chambre des Quarante-Six. De quel droit s’étaient-ils immiscés dans la vie d’Ichigo et de Sôsuke ?
Les pensées du jeune homme furent interrompues par la voix chantante d’Urahara.
— Kurosaki-kun… Je ne voudrais pas que vous me considériez comme un ennemi. J’ai vu votre regard se poser sur moi et je ne crois pas beaucoup me tromper en pensant que vous ne m’aimez pas beaucoup. Pourtant, je ferai mon possible pour vous aider à traverser cette épreuve…
— Urahara Taichô… Je considère que c’est une chance si je ne vous aime pas… La Chambre des Quarante-Six pourrait alors vous considérer comme une menace…
Ichigo ne pouvait s’empêcher d’être acerbe. Pourquoi lui rappeler cette partie qu’il essayait d’oublier ? Le jeune homme fit un effort, alors qu’ils traversaient maintenant la douzième division.
— Taichô… je ferai mon possible pour que vous ne regrettiez pas ma venue dans votre division…
Urahara glissa un regard de côté vers le jeune homme et cessa brièvement de sourire. Quelque chose, dans ses yeux verts, émut Ichigo au fond de lui. Il se doutait qu’il ne le reverrait plus avant un bon moment, d’ailleurs.
— Je n’en attendais pas moins, Kurosaki fukutaichô…
Puis il reprit son air un peu débile pour faire visiter la division au jeune homme. Ils y passèrent la matinée. Au repas du midi, Kisuke en profita pour le présenter à toute la division, au réfectoire. Ichigo se demanda si c’était l’usage habituel, mais ne se formalisa pas. De toute façon, son capitaine était vraiment bizarre.
L’après-midi, Ichigo se retrouva avec Hiyori, le troisième siège de la division. Elle l’accompagnait pour récupérer ses affaires restées à l’Académie. La blonde demanda, agressive :
— Pourquoi c’est moi qui dois t’accompagner ! J’ai pas signé pour faire du baby-sitting…
— Je n’ai rien demandé…
— T’as tapé dans l’œil du Taichô ! fit la jeune fille, outrée.
— Je n’ai rien demandé…
Ichigo se serait presque bouché les oreilles : le troisième siège était bien trop bruyante.
Arrivé à destination, le jeune homme se retrouva rapidement dans sa chambre, où toutes ses affaires étaient déjà emballées — son père l’ayant prévenu la veille au soir. Ichigo quittait l’Académie deux jours avant la fin… et, quelque part, il préférait que ce soit ainsi. Cela lui évitait de devoir soutenir le regard des autres.
Ses yeux suivaient distraitement les murs qui avaient été son refuge durant sept ans. Il y avait passé de si bons moments… et une image de Sôsuke endormi lui revint en mémoire. Son regard se braqua sur l’oreiller gonflé, posé sagement sur les couvertures tirées au carré. Une partie de sa vie venait de se terminer.
— J’veux pas y passer la nuit… fukutaichô ! On peut rentrer maintenant ? Je vais vous montrer vos nouveaux quartiers… Vous verrez, ils sont beaucoup mieux qu’ici…
Hiyori, qui observait son nouveau fukutaichô, ne pouvait s’empêcher d’être émue… certainement comme la plupart des loups-garous adultes. Très peu de personnes avaient vécu ce qu’il traversait… et la plupart s’étaient suicidées… sauf Kyouraku Taichô. Mais Ichigo était jeune…
Elle-même n’osait pas imaginer la souffrance de Shinji s’ils devaient être séparés. L’imbécile ferait déjà un tas de conneries, c’était sûr. Et les derniers événements prouvaient que la Chambre des Quarante-Six avait eu raison de séparer Kurosaki et Aïzen… Deux monstres de puissance, dans deux domaines complètement différents.
°°0°0°°
Ichigo installa sa chambre avec soin. Une fois terminé, il se rendit au réfectoire où, comme il s’en doutait, tous les shinigami le fixaient avec une certaine pitié. Cela commençait sérieusement à l’énerver. Son reiatsu fluctua légèrement, et sa mine sombre fit office d’avertissement.
Tous détournèrent le regard. Une fois à table, Urahara vint le rejoindre avec un léger sourire, moins accentué qu’habituellement.
— Vous savez, Kurosaki-kun… ce n’est qu’une question de temps avant que tout ne se tasse. Prenez un peu sur vous : plus personne n’y portera attention.
— Vraiment ?
— Demandez à Kyouraku Taichô…
— Kyouraku ?
Le jeune homme se tourna vivement vers Urahara, qui avalait une bouchée de poisson. Son regard vert se posa sur lui. Ichigo reposa ses baguettes et demanda :
— Kyouraku Taichô a vécu la même chose ?
— Haï !
— Mais… mais avec qui ?
— Ukitake Jûshirô, le capitaine de la treizième division.
— Mais ils sont toujours ensemble…
— En tant qu’amis…
— C’est idiot…
— Non… L’amitié qu’ils ont ne pourra jamais créer de liens aussi forts que ceux donnés au mariage, Kurosaki-kun. Et puis… n’oubliez pas non plus qu’en dehors de cela, il y a la descendance…
Un bref silence s’installa. Le roux fronça les sourcils et médita sur cette dernière réflexion. Jamais il n’avait envisagé les choses sous cet angle. Il finit par murmurer :
— Comment peut-il rester près de lui ?
— Ça, je n’en ai aucune idée… Pourquoi ne pas aller lui rendre visite demain ?
— Mais je ne suis pas ce…
— Nous irons ensemble… J’occuperai Jûshirô s’il venait à vous rejoindre… Vous pourrez alors discuter tout votre soûl et lui demander comment il a pu vivre toutes ces années comme il le fait.
Ichigo attrapa ses baguettes à nouveau et joua un peu avec sa nourriture, avant d’attraper des champignons. Cela lui permettait de réfléchir au comportement de son capitaine. Il lui était reconnaissant de vouloir le sortir de sa crise émotionnelle.
— Pourquoi faites-vous cela ?
— Parce que je tiens à vous garder en forme, et à faire de vous un bon fukutaichô. Et puis, je pourrais vous utiliser comme cobaye…
— Cobaye ?
Le jeune homme s’étouffa avec son morceau de bœuf. Il foudroya son Taichô du regard.
— Bien sûr ! Je trouverai un moyen d’atténuer ce qui vous attend très prochainement. En discuter avec Kyouraku vous fera le plus grand bien, et vous préparera à vos futures épreuves.
Ichigo se détourna et se concentra sur son assiette. Ainsi, il ne serait pas au bout de ses peines ? Sans avertissement, le roux demanda, presque en chuchotant :
— Sôsuke… enfin, Aïzen Taichô… a-t-il…
— Demain seulement. Il était mal en point et Unohana Taichô a refusé de précipiter les choses.
— Combien de temps ?
— Deux jours… normalement…
— Merci… Urahara Taichô…
Sans attendre de réponse, le jeune homme quitta la pièce. Il avait besoin de respirer. Abandonnant sa division, il parcourut les toits pour parvenir à la quatrième division. Ichigo resta longtemps à scruter le bâtiment où Sôsuke était tenu enfermé. Son cœur saignait et son âme se mit à vibrer.
Quelque chose, au plus profond de lui, avait besoin de hurler. Son âme se déchira brutalement en deux. Son reiatsu flancha. Ses émotions tourbillonnèrent et ses yeux se modifièrent : ils arborèrent une magnifique couleur cognac. Ichigo était devenu hybride, mi-homme, mi-loup, et, sans parvenir à se contrôler, il hurla longuement à la mort. Personne n’osa déranger le loup.
°°0°0°°
Sôsuke ressentit immédiatement l’approche de l’énergie spirituelle d’Ichigo. Il était venu avant même d’être accompagné par le détachement spécial. Enfermé et étroitement surveillé, privé de son zanpakutô, Aïzen sentait les effluves accablés qui lui parvenaient, telles des vagues d’un immense désespoir. Entravé par ses menottes spirituelles, Sôsuke ne pouvait lui envoyer les siennes.
Toutefois, lorsque lui parvinrent les hurlements déchirants du loup qui habitait le jeune homme, Sôsuke comprit combien l’épreuve serait difficile pour Ichigo — et qu’il ne serait plus là pour le soutenir dans son calvaire. Il culpabilisait à cette idée. Il s’assit sur le bord de son lit et empoigna ses cheveux. Les longs hurlements d’Ichigo faisaient vibrer en lui une corde sensible. Son propre loup voulait répondre à ses appels.
Les menottes qui l’entravaient l’empêchaient même de faire appel à son loup. Sôsuke était déchiré. Brusquement, ses lunettes l’incommodèrent, et il se rendit compte que ses yeux étaient baignés de larmes. Il jura entre ses dents et maudit la Chambre des Quarante-Six avec haine. Il se redressa, jeta ses lunettes sur le matelas, puis s’approcha des barreaux de sa chambre. Ses mains entravées montèrent lentement vers la lucarne qu’il tenta d’attraper.
— Ichigo… souffla Sôsuke d’une voix enrouée.
Ne pouvant toucher les barreaux, les doigts d’Aïzen glissèrent sur le mur rugueux devant lui, son front posé contre la surface blanche. Il entendit vaguement, derrière lui, le bruit des clefs que l’on tourne pour ouvrir une porte. Le cliquetis lui donnait une impression de mort annoncée. Sôsuke ne voulait pas…
Une voix respectueuse lui demanda :
— Aïzen Taichô… veuillez nous suivre de votre plein gré.
— Si je n’acceptais pas ?
— Soyez raisonnable… nous pourrions vous blesser à nouveau…
Cette idée fit sourire le prisonnier, mais la voix de son cerbère continua :
— Mais, cette fois-ci, la Chambre des Quarante-Six ne vous laissera pas vous reposer pour…
Aïzen s’était retourné d’un mouvement vif. Son regard glacial fit taire le garde, qui recula d’un pas. L’attitude clairement menaçante du capitaine de la cinquième division ne laissait présager rien de bon. Toutefois, rassuré par le fait qu’Aïzen soit lié par ses liens spirituels, il continua.
— Que vous le vouliez ou pas… la sentence sera exécutée.
Puis, franchement agacé par les hurlements puissants qui déchiraient toujours la nuit, il demanda :
— Mais franchement, que quelqu’un aille le faire taire ! Il n’a pas sa forme de loup et il est ridiculement petit…
Il ne put finir sa phrase. Sôsuke avait bondi à la gorge du capitaine de la garde et l’étranglait de ses mains. Kenpachi entra, vit le spectacle et ne broncha pas. Il trouvait le temps long en attendant dans le couloir ; finalement, le spectacle se jouait dans la cellule.
— Que qui que ce soit touche un seul cheveu de Kurosaki Ichigo… je le tue !
— Calmez-vous, Aïzen Taichô, essaya l’un des gardes. Personne ne touchera à Kurosaki fukutaichô…
Sôsuke releva la tête, surpris, et relâcha son étreinte autour de la gorge du capitaine, qui s’effondra au sol, haletant.
— Fukutaichô ?
— Haï… rétorqua Zaraki.
Le capitaine de la onzième division s’était adossé au mur derrière lui et ajouta :
— Yama-jii l’a promu fukutaichô…
— N’en as-tu pas déjà un ? demanda Aïzen.
— Il n’est pas dans ma division, mais dans celle d’Urahara Kisuke. Il a pour mission de le maîtriser s’il devait perdre la tête…
Sôsuke ne savait pas s’il devait se réjouir de la situation. Il se sentait accablé. Tant de choses avaient l’air de s’être produites depuis qu’il était coincé entre ces murs. Il voulait revoir Ichigo… il voulait le serrer contre lui. La voix douce d’Unohana retentit à ses oreilles.
— Urahara Kisuke saura prendre soin de Kurosaki-kun… Il l’apprécie beaucoup et les échos qu’il donne à son sujet sont très encourageants.
Retsu traversa la pièce et posa une main apaisante sur l’avant-bras d’Aïzen.
— Je comprends fort bien la peine que vous éprouvez actuellement. Mais nous n’y pouvons rien. Beaucoup pensent que cette situation, où les couples les plus forts doivent être séparés, est invivable. Mais ce sont les règles… et elles sont dictées par le Roi. La Chambre des Quarante-Six ne fait qu’appliquer ce qu’on lui a demandé de faire… S’il vous plaît… soyez raisonnable. Kurosaki-kun semble prendre les choses plutôt bien…
Sôsuke rejeta la tête en arrière et écouta les hurlements de son mari. Un sourire amer déforma ses traits. Si « plutôt bien », c’était cela… il n’osait imaginer comment Ichigo serait s’il le prenait mal. Un gargouillis se fit entendre dans la gorge de Sôsuke, qui posa les mains sur son cœur. Son corps tremblait, agité par la haine. L’ambiance de plomb qui régnait dans la pièce, à cet instant où les appels d’Ichigo résonnaient — moins forts, mais tout aussi déchirants — toucha chacun des spectateurs.
Se tournant vers son mari, Retsu demanda posément :
— Zaraki… j’aimerais accompagner Aïzen Taichô jusqu’à la chambre spéciale…
— Fais comme tu veux… de toute façon, si je protestais, tu ne m’écouterais même pas !
— Je voudrais… que tu viennes aussi…
— Moi ?
Kenpachi observa sa femme, qui tapotait l’épaule d’Aïzen, profondément bouleversé. Il jura entre ses dents. Il aurait aimé rester en dehors de cela. Cette situation le mettait mal à l’aise. Zaraki voyait devant lui le spectre de tout ce qu’il redoutait : être séparé de Retsu… et de leur fille. Et malgré toute la force et la détermination dont il disposait… il se trouverait dans la même impuissance où Kurosaki et Aïzen se trouvaient… Il trembla de rage.
Sans un mot, il ouvrit la porte et passa devant. Retsu eut un faible sourire et imagina très bien, au travers du trouble qui avait filtré dans le reiatsu de son mari, ses pensées. Elles étaient identiques aux siennes. Combien de temps encore leur permettrait-on de vivre ensemble ? Qui s’occuperait de Yachiru ? Cette épée de Damoclès au-dessus de leurs têtes commençait à lui peser.
Retsu glissa son bras au creux de celui du capitaine de la cinquième division, qui se laissa entraîner. Elle souffla :
— Si un jour vous parvenez à nouveau à aimer… essayez de trouver quelqu’un de moindres capacités…
— La seule personne que j’aimerais, sauf votre respect, Unohana Taichô… s’appelle Kurosaki Ichigo !
Sans ajouter un mot, l’esprit désormais très loin, Aïzen continua seul sur le chemin de l’oubli. Une fois isolé dans l’antichambre de son enfer, il espéra se souvenir qu’il notait toujours tout ce qui le touchait dans un journal intime… La journée du lendemain serait certainement très longue pour lui.

Un mot, une critique… ou un pavé, j’assume 😄 (et je lis tout !)