Drown me in you 9

L’après-midi passa relativement vite. Ichigo quitta la bibliothèque d’un pas pressé : il voulait travailler un peu sa basse. La veille, il n’avait rien fait… quoique, à vrai dire, il n’allait pas se plaindre de ce qui s’était produit la soirée précédente.

Cela faisait longtemps qu’Ichigo n’avait pas ressenti un tel bien-être. D’ordinaire rongé de l’intérieur, il goûtait peu l’instant présent. Il ne savait pas si cela tenait à sa décision de vivre au jour le jour depuis sa discussion avec Hirako, ou au choix de reléguer au placard les différences entre lui et Nnoitra… mais, soudain, son existence lui paraissait étrangement agréable.

À peine eut-il franchi le seuil de son appartement et retiré ses chaussures qu’il fila sous la douche, puis enfila, un quart d’heure plus tard, une tenue décontractée. Une fois dans sa chambre, il attrapa sa Gibson et mit son casque afin d’écouter les accords qu’il plaquait sur les cordes. Un frisson le parcourut.

Il jetait souvent un coup d’œil à sa montre, pour être sûr de ne pas changer d’avis à la dernière minute. Finalement, une demi-heure avant son rendez-vous, Ichigo glissa sa basse dans son étui. Son portable sonna : le nom de Nnoitra s’afficha.

« Ichigo ?

— Hai…

— Je voulais te prévenir… je ne pourrai pas t’accompagner ce soir. Je suis désolé.

— Ah ?

— À cause de mon paternel. Il veut que je rentre ce week-end ! Apparemment, branle-bas de combat dans la famille… J’suis désolé…

— Je vais appeler un taxi… Et ce n’est pas grave… Tu ne rentreras que lundi ?

— Oui… J’aurais sincèrement préféré t’accompagner…

— Ce sera pour une autre fois, Jiruga.

— Hai… »

Ichigo resta un instant figé, puis demanda d’une voix lointaine :

« Ça ne te dérange pas que je parte… sans toi ?

— Pourquoi ? J’m’en fous, du moment que tu m’restes fidèle ! Après, tu peux aller voir tes potes ! Ne me confonds pas avec Jaggerjack ! » Le nom claqua.

Ichigo fronça les sourcils. Il n’y avait pas pensé… il ne savait même pas pourquoi il avait posé la question. Prenant conscience du malaise qu’il venait de provoquer, Nnoitra reprit, plus doucement :

« Je… je ne voulais pas parler de lui. Je suis sûr que tu ne t’en rappelles même pas…

— Non… cette partie-là de ma vie… je ne m’en souviens pas », souffla Ichigo, mal à l’aise.

— Désolé. Amuse-toi bien ! Tu me raconteras lundi.

— C’est juste des répétitions…

— Oui, mais tu n’fais pas un petit concert demain soir ?

— Oh si… c’est dans un vieux café.

— Ok… à lundi !

— À lundi… »

Ichigo soupira et, après un dernier regard à son portable, chercha dans son annuaire le numéro d’un taxi. Le week-end serait moins bien que prévu.

°°0°0°°

Le lendemain soir, Ichigo entra par la porte de derrière dans le café underground de l’ami de Renji — un certain Kensei, s’il avait bien compris. Il trouva Ikkaku déjà sur la petite scène.

« Grouille ! Le patron a l’air de vouloir expédier la balance !

— Ok ! J’arrive… »

Ichigo régla sa basse et calqua son rythme sur celui d’Ikkaku. Chad vint se joindre à eux et demanda :

« Où est Renji ?

— Certainement en train de discuter avec Kensei…

— Le v’là… » marmonna Madarame, mécontent. « Tu n’peux pas te grouiller, Renji ? Ichi et moi, on est déjà passés à la balance, il ne manque plus que toi !

— C’n’est pas comme si j’en avais pour des heures… » rétorqua le chanteur du groupe.

Un homme aux cheveux blancs et courts vint les rejoindre. Renji fit les présentations, et le patron s’installa pour les écouter jouer. Visiblement, il appréciait ce qu’il entendait, et son regard se posait avec insistance sur Ichigo.

« Il est meilleur que tes autres bassistes, celui-là !

— C’est notre bassiste d’origine… il a rejoint à nouveau notre groupe », dit Renji avec un sourire, visiblement ravi.

— Dommage qu’il vous ait quittés… vous auriez pu faire quelque chose…

— C’n’est pas comme si on était des croulants ! » rétorqua Ikkaku entre ses dents.

— Ce n’est pas à la quarantaine, ou pas loin, qu’on perce dans ce milieu », répliqua calmement Kensei.

— Oi ! Fermez-la ! On est ici pour s’amuser… » répondit Renji, qui commençait à froncer les sourcils.

Ichigo haussa les épaules. Il ne se sentait pas particulièrement concerné par la conversation. Ils quittèrent la scène et gagnèrent les coulisses. Kensei leur avait fait apporter des bières fraîches. Ichigo entendit bientôt la salle se remplir. Le bar était un peu plus grand que ceux où ils jouaient la plupart du temps : il occupait tout le sous-sol d’un immeuble. De nombreux piliers en béton soutenaient l’édifice.

L’endroit aurait pu être froid, mais Muguruma avait fait installer un immense bar en cuivre, aux coins largement arrondis. Il était abondamment éclairé par des spots jaunes et orangés, diffusant une lumière dorée qui faisait étinceler l’espace.

Devant la scène, des tables éparses et assez éloignées les unes des autres permettaient à quelques « privilégiés » d’apprécier le spectacle. Ichigo se rendit compte, d’ailleurs, que le sol était recouvert de parquet : il s’était attendu à du béton, mais, après un examen minutieux du lieu, il s’avéra qu’il s’agissait bien de bois.

De nombreuses tables rondes ou carrées encombraient l’espace. Des nappes rouge carmin les recouvraient. Au fond, lovés contre le mur, de gros fauteuils crapauds, capitonnés de rouge, invitaient au repos. À certains égards, Ichigo se serait cru dans un bar de prostitution… mais les murs en briques — autrefois blancs — étaient recouverts d’affiches modernes de villes cosmopolites. Le contraste tranchait avec l’aspect un peu surfait du décor, par endroits.

Le personnel, pour ce qu’Ichigo avait pu en constater, était masculin au bar et féminin en salle. Tous étaient habillés de manière identique : pantalon noir, chemise blanche et cravate pour les hommes ; foulard pour les femmes.

Ichigo décida de s’approcher une nouvelle fois de la scène. Il laissa Renji et Ikkaku discuter : il voulait regarder à travers la fente des tentures pourpres qui, à présent, cachaient la scène. Le bruit venant de la salle devenait de plus en plus assourdissant. Son regard tomba sur les premiers clients ; un sourire se dessina sur ses traits. Il avait le trac, une fois encore. Cela l’agaçait autant que cela l’excitait.

Son regard fut brutalement accroché par une tache de bleu alors qu’il faisait un mouvement pour s’éloigner. Surpris, il se retourna et s’approcha de nouveau pour découvrir un quatuor installé devant la scène. L’homme le plus près avait les cheveux bleus, courts. Sa haute silhouette athlétique était familière à Ichigo, mais il n’en voyait pas le visage. Il tenta de se pencher, plissa les yeux, cherchant à mieux scruter l’homme qui lui tournait le dos.

Malgré ses efforts d’équilibre, il ne parvenait pas à le distinguer. Au bout de quelques minutes, l’autre se tourna suffisamment pour lui offrir un profil de trois quarts. Ichigo devint livide.

Précipitamment, il prit appui sur le mur le plus proche. Une main se posa sur sa bouche. Ses yeux s’écarquillèrent. Sa respiration, courte et hachée, ne présageait rien de bon. Son esprit tournoyait dans un maelström de souvenirs qui venait se percuter dans sa tête — et pas des moindres. Son cœur, qui avait d’abord bondi en adoptant un rythme effréné, ralentit ; il se fit plus lourd.

Des larmes perlèrent au coin de ses yeux. Ichigo les essuya vite. Il ne voulait pas de ça ! Impossible ! Sa vie ne pouvait pas se résumer à cela. Il se sentait faible… Ichigo avait envie de vomir. Il avait eu le temps de voir l’effleurement des mains entre Grimmjow et son voisin de table. Ils étaient visiblement ensemble… Comment avait-il pu remarquer cela ?

Ça lui faisait mal… et puis l’image de Nnoitra s’imposa à lui. Ichigo se traita d’imbécile et se redressa.

« Tu vas bien, Ichi ? » s’inquiéta Renji, brusquement à ses côtés.

Le chanteur du groupe s’était penché sur le bassiste et posa une main fraîche sur son front.

« Oui… c’est… un petit étourdissement. Ce n’est rien, je t’assure », souffla Ichigo d’une voix vacillante.

— Ne me fous pas la trouille ! Une fois à l’hôpital, mais pas deux…

— Pas la peine de te tracasser pour moi », répondit Ichigo en fronçant les sourcils.

Pour sa plus grande joie, sa voix avait retrouvé une certaine fermeté. Il repoussa la main de Renji et se redressa. Son regard était incandescent, ce qui eut le don de rassurer Renji. Les autres membres du groupe observaient Ichigo, interrogateurs, mais aucun ne fit de commentaire. Bientôt, ils entendirent la voix de Kensei, amplifiée par un micro.

« Bon, vous savez ce que nous devons faire ce soir… Ichi, si à un moment donné ça ne va pas… tu me le signales…

— Je vais bien ! » assura Ichigo calmement.

Et c’était vrai. Il n’avait jamais été aussi serein depuis longtemps. Ses souvenirs s’imbriquaient les uns aux autres. Il remercia les dieux qui lui avaient évité de rencontrer Grimmjow trop tôt — et, surtout, de lui avoir permis de commencer sa relation avec Nnoitra. Se connaissant, une rencontre trop rapide aurait certainement ralenti le début de sa liaison avec l’étudiant.

Lorsque le nom des Shinigami — celui de leur groupe — fut annoncé, le quatuor monta sur scène. Ichigo croisa, un bref instant, le regard incrédule de Grimmjow. Ce dernier entrouvrit la bouche, comme pour parler, mais Ichigo se détourna pour brancher sa basse. Il entendit les jurons des autres membres du groupe et leur adressa un sourire bref, qu’il voulait rassurant.

Renji empoigna le micro et salua la salle. Il lança une petite blague pour mettre le public dans sa poche, ce qui laissa à Ichigo le temps d’évacuer son stress. Jouer devant Grimmjow… il mesurait enfin toute l’ampleur de l’événement. Lui qui lui avait répété un nombre incalculable de fois qu’il n’était pas fait pour la musique allait lui prouver, ce soir, qu’il se trompait.

Déterminé, Ichigo fit face au public et attendit, du coin de l’œil, le signal du chanteur. Renji, tel un chef d’orchestre, donna le départ de la première chanson. Ils commencèrent par un standard, Voodoo Chili. Le public adhéra immédiatement au choix du groupe. Le morceau suivant fut Lucky Man, au rythme plus lent et moderne. Le concert prit alors sa vitesse de croisière ; la voix chaleureuse de Renji emplissait la salle de ses intonations sincères et justes.

Les femmes ne voyaient que lui. Ichigo garda son masque de froideur durant tout le tour de chant. Il se gardait bien de regarder vers la petite table proche de lui, se contentant de fixer le lointain ou, de temps à autre, Renji. Quelques coups d’œil complices avec Ikkaku le tiraient parfois des limbes de ses pensées noires. Ichigo donna tout ce qu’il pouvait, repoussant presque avec rage les souvenirs qui tentaient de le déconcentrer.

Quand la fin de leur concert sonna, une heure et demie plus tard, le groupe quitta la salle en bon ordre. Ichigo reçut une tape sur l’épaule de la part d’Ikkaku.

« J’ch’suis fier de toi ! J’aurais cru que tu aurais craqué en le voyant !

— C’est pour ça que t’étais blanc tout à l’heure ? » l’interrogea Renji. « T’aurais pu nous le dire ! Et si…

— Il ne s’est rien passé, Renji. Et je savais que rien ne se produirait. Alors ne me fais pas de sermon ! » répliqua Ichigo, cassant.

— Laissez-le », demanda Chad. « Il savait ce qu’il faisait. Nous n’avons rien à lui reprocher. Il a assuré, et mieux que les autres soirs…

— C’est vrai… » marmonna Ikkaku, qui se reprit, ragaillardi. « Ça se fête !

— Quand vas-tu grandir, Madarame ? » interrogea Renji.

— C’est toi qui m’dis ça ? C’est l’hôpital qui se fout de l’infirmerie…

— Excusez-moi… » fit une voix timide derrière eux.

Surpris, le groupe se tourna vers une serveuse, qui rougit en voyant quatre paires d’yeux se poser sur elle.

« Euh… y a-t-il un Kurosaki Ichigo parmi vous ?

— Moi… » se désigna Ichigo en fronçant les sourcils.

— J’ai un message à vous remettre… »

La serveuse lui tendit un papier soigneusement plié. Ichigo attrapa la feuille griffonnée. Il se sentait nerveux ; son cœur cognait douloureusement dans sa poitrine. Il déplia le papier et lut rapidement le message.

« Ichi… J’ai besoin de te parler. Viens me rejoindre à la sortie du bar. Grimmjow »

« Pas question ! Qu’il aille se faire enculer, ce connard ! » répliqua Ikkaku par-dessus l’épaule d’Ichigo.

— Il n’est pas adressé à toi, ce message, Madarame…

— Ch’suis assez d’accord avec lui », approuva Renji.

— Ton père a tout fait pour vous tenir éloignés l’un de l’autre. Vu ce qu’il t’a fait… » termina Chad, à la surprise de tous.

Ichigo se tourna vers la serveuse et la remercia d’un sourire. Un frisson le parcourut, et il se rendit compte qu’il n’était pas prêt, pour l’instant, à affronter Grimmjow. C’était trop tôt. Et puis il avait besoin de prendre du recul. Renji demanda :

« Qu’est-ce que tu vas faire ?

— Boire un coup ! » souffla Ichigo. « Et ensuite… quitter les lieux discrètement. Mais je ne sais pas par où passer.

— Attends, je vais voir Kensei. Je vais t’appeler un taxi.

— Je vais rester à la porte au cas où cet enfoiré tenterait de passer », déclara Ikkaku.

— Je m’en charge », répondit Chad en quittant les lieux.

— Il est toujours aussi remonté après lui… » maugréa Madarame, mécontent de s’être fait ravir le rôle de videur.

Ichigo ne dit rien. Il attrapa une bouteille de bière et la porta à ses lèvres. Tout ce qu’il voulait, c’était partir. Il vida sa cannette d’un trait. Il se sentait épuisé. Toutes ces idées qui ne cessaient de s’accumuler allaient lui faire exploser la cervelle. Renji réapparut avec un Kensei sombre.

« Bon, suis-moi ! Renji m’a expliqué. Je vais te faire passer par mon bureau. Personne ne connaît cette sortie. Faut que tu sois un ami de Renji pour que je te fasse passer par là ! »

Ichigo suivit Kensei quelques minutes plus tard. Ils empruntèrent un dédale de couloirs, puis remontèrent un escalier en colimaçon. Après avoir ouvert une porte, Ichigo se retrouva dans le hall d’une résidence de luxe.

« Suis-moi ! » reprit Kensei, froidement.

En silence, Ichigo le suivit, et ils débouchèrent derrière la rue principale. Elle était piétonne, et beaucoup de monde circulait à cette heure de la nuit. Ichigo comprit, aux nombreux bars et boîtes, qu’il se fondrait vite dans la foule des fêtards. Après un dernier remerciement, il s’éloigna.

Il ne savait pas trop où aller. Renji, Madarame et Chad iraient certainement dans un pub. Lui n’en avait plus aucune envie. Avant de croiser Grimmjow, il y serait allé de bon cœur, mais là… le bien-être qu’il avait acquis s’était envolé. Il sortit son portable et appela un taxi afin qu’il vienne le prendre à un embranchement de rues.

°°0°0°°

Quand il regagna son appartement une petite demi-heure plus tard, il resta figé en haut de l’escalier. Nnoitra était assis à même le sol ; ses longs bras entouraient ses genoux. Ichigo s’approcha doucement de son amant et demanda :

« Lève-toi, tu vas attraper froid.

— Ichigo… »

Nnoitra se leva lentement, comme s’il avait du mal à réaliser la présence du roux à ses côtés. Il observa le visage fatigué d’Ichigo.

« Quelque chose s’est produit ?

— Tu ne devais pas être en famille ?

— Ah… mon vieux m’a saoulé ! Je peux passer la nuit chez toi ? »

Ichigo tira ses clefs de sa poche. Une fois entré, il défit ses chaussures et posa sa basse contre un mur. Il referma la porte derrière Nnoitra. Ce dernier l’observait toujours, sans savoir s’il devait s’inquiéter ou non — ce qui arracha un petit sourire à Ichigo.

« C’est moi qui devrais te regarder comme ça, et pas l’inverse.

— Tu es bizarre… » chuchota Jiruga.

— Fatigué », protesta Ichigo.

— Ce n’était pas bien ?

— Si… le concert s’est bien passé. Je peux prendre une douche et je te raconte après ?

— J’vais faire du café…

— Non… je veux seulement m’allonger…

— Ok… »

Ichigo observa Nnoitra et demanda :

« Tu as pris quelque chose, des affaires ?

— Rien ! J’m’suis enfui ! »

Ils se fixèrent un instant en silence. Il était évident qu’ils avaient beaucoup de choses à se dire. Mais, pour l’instant, Ichigo voulait juste prendre une douche rapide pour se débarrasser de la sueur et se glisser dans son lit. Il ne parvenait pas à calmer les battements de son cœur. Une peur inexplicable l’envahissait peu à peu.

— Ah… tu me raconteras ça dans cinq minutes… » finit-il par dire.

Ichigo s’enferma dans la salle de bain et frissonna. Apparemment, il n’était pas le seul à avoir passé une soirée mouvementée : le regard de son amant ne le trompait pas. Quelques minutes plus tard, il rejoignit Nnoitra, qui feuilletait un magazine littéraire en l’attendant. Nnoitra se tourna vers lui ; Ichigo était en pyjama.

« J’ai rien à mettre ! » marmonna Jiruga.

— Tout ce que j’ai serait trop petit pour toi…

— Tant pis… de toute façon, je dors à poil ! »

Ichigo haussa un sourcil, puis finit par sourire. Il attrapa la main de son amant au passage et le poussa sur le lit. Nnoitra se laissa tomber et observa longuement le visage du bibliothécaire, qui le fixait, visiblement bouleversé.

« Je suis content que tu sois là…

— Qu’est-ce qui t’est arrivé ? » Nnoitra voulait comprendre ce qui perturbait Ichigo, même si cela devait lui déplaire.

— J’ai… j’ai vu Grimmjow. Et… » Ichigo se tut.

Nnoitra scruta les traits penchés sur lui. Il encadra son visage de ses deux mains et demanda, anxieusement :

« Et ?

— Je me suis souvenu… »

Un instant de silence, comme s’il enregistrait l’information avec soin. Nnoitra reprit :

« Et ? Vous vous êtes parlé ?

— Non ! Muguruma-san est un ami de Renji. Ils m’ont fait sortir par une porte dérobée. Grimmjow voulait me parler. Mais… »

Ichigo détourna le visage pour éviter que Jiruga ne lise en lui comme dans un livre ouvert. Mais celui-ci ne s’en laissa pas compter : il lui attrapa le menton et insista.

« Mais ?

— Je ne pouvais pas », avoua Ichigo.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est trop tôt. Je ne vois pas très clair depuis que tous mes souvenirs me sont revenus. Et c’était trop violent. Je n’aurais pas su quoi lui dire…

— Tu… comptes retourner… je veux dire, reconstruire ton couple avec lui ?

— Non ! »

Ichigo bascula sur Nnoitra et le fixa intensément. Assis à califourchon sur son amant, le visage penché vers lui, ses yeux ambrés se perdaient dans ceux de l’étudiant.

« Il n’en est pas question ! Je vivais un enfer avec lui. Le jour où je t’ai téléphoné pour t’envoyer ton chèque… je venais de rompre avec lui. Et puis… tu es important pour moi, Jiruga. »

Nnoitra enlaça la taille d’Ichigo et le fit basculer sous lui. Tendrement, il l’embrassa. Il sentit le corps frémir contre le sien. Un sourire se forma sur ses lèvres.

« Tu es sûr de vouloir dormir ?

— Hai…

— Ok… »

Nnoitra repoussa Ichigo et se leva. Le roux se glissa sous les couvertures et fut bientôt rejoint par Nnoitra, qui ne garda que son caleçon. Un sourire étira les lèvres d’Ichigo.

« Tu restes pudique ?

— C’est pour éviter que tu ne me sautes dessus », ironisa Nnoitra.

Ichigo moula son corps contre celui de Nnoitra et bâilla.

« Pourquoi tu as quitté ta famille ? » demanda d’une voix lointaine le bibliothécaire.

— Oh… rien d’important. Tu me manquais, c’est tout… »

Ichigo approuva d’un hochement de tête et s’endormit rapidement. Nnoitra resta longtemps les yeux ouverts. Comment annoncer à Ichigo que son père voulait le marier ? Qu’il avait organisé un omiai, qu’il voulait le voir rapidement à la tête de sa société et qu’en aucun cas il ne voulait entendre parler d’une quelconque relation homosexuelle… Que devait-il faire ? Ses chances de rester auprès d’Ichigo étaient quasiment nulles.

D’une main absente, Nnoitra caressa les cheveux roux. Ichigo sentait merveilleusement bon. Son souffle régulier finit par apaiser ses tensions intérieures. Il verrait et trouverait une solution. Mais laquelle ? Son père l’avait menacé de lui couper les vivres lorsqu’il avait presque arraché la porte de son bureau. En réponse, Nnoitra l’avait envoyé se faire foutre.

Nnoitra Matsuta était ivre de rage après son fils. Il était clair qu’il ferait payer son insurrection à Jiruga. Inconsciemment, ce dernier resserra l’étreinte autour d’Ichigo, qui, dans son sommeil, enjamba ses cuisses de la sienne. Nnoitra leva les yeux au ciel et jura. Il devait rester calme. Il devait profiter de tous les instants que la vie lui offrirait avec Ichigo. Il n’était pas sûr que cela dure encore très longtemps, connaissant son père.

°°0°0°°

Le lendemain, Ichigo repoussa le corps de Nnoitra, qui le couvrait en bonne partie. Le jeune homme se détourna en marmonnant, mécontent. Un sourire s’esquissa sur le visage d’Ichigo, qui se leva sans tarder. Une heure plus tard, quand Nnoitra gagna la cuisine, la table était mise. Ichigo était rasé et propre sur lui.

D’un pas de somnambule, Jiruga se dirigea vers son amant et le serra contre lui. Il étouffa un bâillement contre l’épaule accueillante sur laquelle il posa la tête.

« Il est quelle heure ?

— Neuf heures…

— J’vais être en retard…

— Mais non… ton appartement n’est pas loin du mien…

— Hai !

— Tu es sûr que ça va, Jiruga ? »

Nnoitra releva la tête et embrassa son amant.

« Maintenant, je me sens mieux.

— Si tu le dis… »

Ichigo suivit Jiruga, qui s’installa à table pour manger. Il se retrouva sur les genoux de Nnoitra, qui ne voulait plus le lâcher.

« Jiruga… tu n’es pas près d’être à l’heure…

— Je sais… Je veux juste sentir ton odeur. Tu sais que tu es un aphrodisiaque ambulant ?

— Et toi, un beau parleur ! Mange ! »

Ichigo se leva et s’assit à côté de Nnoitra, qu’il trouvait étrange par ce comportement si démonstratif. Quelque chose semblait avoir changé. Pourtant, jusqu’à son départ, Nnoitra se comporta ensuite tout à fait normalement. Ichigo songea qu’il s’était mal réveillé.

Nnoitra regagna son appartement et, comme il s’y attendait, une limousine noire l’attendait devant l’immeuble. L’ordre était très clair ! Jiruga se raidit et fronça les sourcils. Il allait devoir affronter une nouvelle fois son père.


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