Le martèlement des talons de Nnoitra claquait sur le marbre rutilant du hall d’entrée de la demeure familiale. Son regard sombre et la crispation de sa mâchoire firent reculer les domestiques : les prémices d’une tempête prête à s’abattre sur la maison.
Déjà, la veille au soir et le matin même, Nnoitra-san s’était montré odieux. Jiruga, qui n’était pas tombé loin de son arbre, allait sans doute attiser la flamme qui brûlait dans le regard de son père. D’une voix polaire, il demanda au majordome :
« Il est où ?
— Dans la salle à manger… Nnoitra-sama… »
Sans un remerciement, le jeune homme traversa le couloir principal et s’arrêta devant un double battant blanc, ouvragé de moulures plaquées d’or vingt-quatre carats. D’un coup de jambe, Nnoitra fit voler la porte, qui céda dans un craquement sinistre. Sa mère hurla, prise de terreur et de surprise. Son père leva lentement la tête pour faire face à son fils. Nanao remonta nerveusement ses lunettes, feignant de ne pas être surprise, et Tessla soupira en voyant la tempête se raviver : il avait déjà eu son quota la veille au soir.
« C’est quoi ce bordel ? » s’écria Nnoitra, furieux.
— Jiruga ! » s’offusqua sa mère, interloquée par le langage de son fils.
— Laisse-moi m’expliquer avec notre fils… Umeko. »
Matsuta Nnoitra fit un geste apaisant à l’intention de sa femme, puis se tourna lentement — calculant chacun de ses mouvements — vers sa version plus jeune. Non seulement ils se ressemblaient, mais Jiruga avait hérité de son caractère emporté.
« Quand je te dis de venir, Jiruga… tu viens ! J’ai organisé un omiai pour toi et ta sœur. Kyouraku-san et Nanao vont bientôt se marier. Quant à toi… j’attends la fin de tes examens pour que tu épouses Yoruichi Shinoui.
— Cette folle ?
— Fais attention à ce que tu dis ! » menaça Matsuta.
— Mais je refuse ! J’aime quelqu’un…
— Oublie-la !
— C’est un homme ! Et il est hors de question que je l’oublie ! » déclara abruptement Jiruga, uniquement pour choquer son père.
L’opération réussit. Ce dernier se mit à respirer en sifflant. Il se leva et s’avança vers son fils. Les deux hommes faisaient la même taille et, lorsque Matsuta frappa son fils, celui-ci bougea à peine, le regard obstinément fixé sur lui.
« Tu pourras me frapper autant que tu veux… Je l’aime et je ne compte pas rompre !
— C’est ce que nous allons voir ! Si tu refuses, je te couperai les vivres…
— Je m’en fiche…
— Tu ne trouveras du travail nulle part ! On verra s’il sera toujours d’accord pour vivre avec un moins que rien…
— Ne prends pas ton cas pour une généralité ! »
Nnoitra reçut une seconde gifle, plus violente que la première. La colère montait en lui et il se promit que, la prochaine fois, ce serait lui qui frapperait.
« Écoute-moi bien, fiston ! Ici, c’est moi qui décide ! Tu n’as pas ton mot à dire… Tu épouseras Shinoui, ou je me charge de refaire ton éducation !
— Tu n’étais pas là la première fois… »
La main de Matsuta vola, mais Jiruga l’arrêta en enserrant violemment le poignet de son père. La lueur meurtrière qui perçait dans son regard noir fit frissonner Matsuta ; pourtant, il refusa de se laisser impressionner. Après tout, il était plus fort que lui.
« Porte encore la main sur moi et c’est moi qui te démolis ! » menaça Nnoitra. « Et pour ta gouverne… si, pour moi, vivre ma vie comme je l’entends, c’est devoir quitter cette famille, ce ne sera un problème que pour toi ! »
La tension dans la pièce était électrique. La respiration hachée et rauque des deux hommes figeait les spectateurs.
« Que je ne sache pas qui il est… je me charge de l’éliminer !
— Alors, je me chargerai personnellement de ton cas ! S’il lui arrive quoi que ce soit…
— Tu me feras quoi ? »
Nnoitra se pencha en avant et posa son front contre celui de son père. Ils entendirent les chaises racler le sol et les cris de protestation du reste de la famille, mais Jiruga ne voulait pas montrer la moindre peur. Il ne lui ferait pas ce plaisir.
« Tu ne peux pas être absent de la vie de tes enfants, puis ressurgir et vouloir leur faire faire ce qui te chante ! En aucun cas, je ne suis l’un de tes employés… Si, pour moi, me débarrasser de toi veut dire renoncer à la famille Nnoitra, je le ferai. J’entends par là, et mets-toi bien ça dans la tête… que ce soit Ichi ou qui que ce soit d’autre, j’agirai à ma guise. Tu veux éliminer Ichi… fais-le ! Mais si tu crois que j’épouserai l’autre pétasse… il n’y a que le chemin de fer qui ne soit pas passé dessus ! Et me faire cocu le jour de mon mariage, tu te fourres le doigt dans l’œil ! »
Nnoitra reprit son souffle et continua, avant même que son père ne puisse reprendre la parole.
« Je me suis toujours débrouillé sans vous… Je n’ai jamais laissé personne me dicter mes actes, et encore moins maintenant… Tu veux me virer de la famille ? Fais-le ! Tu veux me couper les vivres ? Fais-le ! Ichi ne voudra plus de moi ? Tant pis ! Ma vie ne s’arrêtera pas pour autant ! Dans la vie, il y a des gagnants et des perdants ! Ce n’est pas parce que je n’ai pas ton fric et ton influence qu’il faut croire que ma vie sera foutue sans toi ! Je ne t’aime pas… Tu ne m’aimes pas… Alors maintenant, fais ce que tu veux… Mais ne compte pas sur moi pour tes combines ! Si Nanao est assez conne pour se taper un vieux et vivre malheureuse et sous ton joug, même mariée, c’est son problème… Si Tessla aime te lécher le cul, grand bien lui fasse… De toute façon, t’as toujours un héritier, alors ne viens pas m’emmerder ! »
Matsuta considéra son fils et demanda, les dents serrées :
« Tu as fini ?
— Hai ! »
Nnoitra fixait méchamment son père, qui lui rendait une expression glacée.
« Alors, je vais te faire plaisir, mon fils. Car, que tu le veuilles ou non, tu es bien mon fils ! Donc, je vais te rendre ta liberté. Je ne te donnerai plus d’argent de poche et je te laisse te débrouiller pour payer ton appartement, tes charges, tes études, tes vêtements, ta nourriture, tes impôts, et toutes tes dépenses liées à tes loisirs… Nous verrons bien, d’une : la réaction de ton “petit ami”, de deux : si tu es capable d’être un “gagnant” en te forgeant ta propre société. Tu n’es évidemment plus le bienvenu… à part si tu viens me voir pour quémander ma clémence. Je ne suis même pas sûr de vouloir te la donner ! Alors réfléchis bien : si tu franchis le seuil de cette maison, ne reviens plus !
— Matsuta ! » protesta sa femme.
Umeko se leva et s’avança vers son mari et son fils.
« Si tu as besoin de quoi que ce soit… je serai là, mais arrête d’énerver ton père ! »
Nnoitra baissa les yeux vers sa mère, qui paraissait très agitée. C’était la première fois qu’il la voyait ainsi. Habillée dans son tailleur Dior et les cheveux tirés en chignon sévère, elle paraissait — pour une fois — humaine.
« Maman… j’préfère vivre comme je l’entends que baisser mon froc pour sa gueule ! » lança Nnoitra en désignant son père du menton.
— Jiruga… c’est ce… cet homme… qui t’apprend à parler ainsi ? » s’offusqua sa mère.
— Arrêtez de mettre ce qui ne vous convient pas chez moi sur le dos d’Ichi… Je me casse ! »
Nnoitra quitta la pièce, après un regard méprisant vers sa sœur et son frère. Jiruga entendit la voix de sa mère derrière lui. Quelque part, il se sentait mal de partir de cette manière ; mais, d’un autre côté, si cela pouvait lui permettre de respirer… De toute façon, il avait envisagé de vivre selon ses propres règles, de voler de ses propres ailes.
« Jiruga… attends-moi ! »
C’était un ordre. Le jeune homme se tourna vers sa mère et la laissa le rejoindre.
« Jiruga… tu ne peux pas faire ça ! Nous sommes ta famille… tu as besoin de nous. Tu ne peux pas nous quitter de cette manière. Nous avons déjà pris toutes les dispositions nécessaires. N’agis pas sur un coup de tête. Si tu es… homosexuel… essaie de t’arranger pour voir ce… ce… enfin, cet homme en tant qu’amant, si ça te chante, après ! »
Nnoitra estima que sa mère avait de la chance d’être sa mère. Il releva le visage et croisa le regard de son père : froid, méprisant ; rien qui ne s’apparente à la chaleur de celui d’Ichigo. Nnoitra fit volte-face et s’apprêtait à franchir le seuil quand la voix de Matsuta lui parvint, glacée :
« Si tu franchis cette porte…
L’étudiant ne le laissa pas finir et l’ouvrit sans une ombre d’hésitation. Son cœur battait très fort. Il devait désormais prendre ses responsabilités et agir en conséquence de ses choix. Il ne voulait pas être un poids pour Ichigo… ni pour personne.
°°0°0°°
La foule dense s’agitait dans un joyeux brouhaha. Les étudiants semblaient parcourus d’un courant électrique. Ichigo se sentait gagner par la fièvre ; pourtant, il demeurait préoccupé. Nnoitra ne lui avait toujours pas donné de nouvelles. Il lui avait envoyé plusieurs textos, restés sans réponse. Ne voulait-il plus le voir ? Regrettait-il ?
Ichigo s’aperçut qu’il ne connaissait ni ses amis, ni sa famille… rien. Nnoitra, lui, savait beaucoup de choses sur sa vie. Il avait approché ses amis, même son ex. S’était-il fourvoyé ? Le bibliothécaire repoussa ses idées noires et se concentra sur son travail. En fin d’après-midi, il reçut un appel de Renji.
« Yo… c’est pour te prévenir… on devrait faire un concert ce week-end.
— Encore ? » demanda Ichigo, surpris.
Le roux ne s’attendait pas du tout à faire autant de concerts. Il ne devait y en avoir que quelques-uns et, finalement, il voyait presque tous ses moments libres happés. Et si Nnoitra voulait faire autre chose que l’accompagner à ses répétitions et à ses concerts ?
« Fais pas la gueule… t’es content quand ton cachet te tombe ! Au fait, Ikkaku va passer te le donner demain, celui que tu devais recevoir samedi.
— Ok… Vous n’avez pas eu de problème avec Grimmjow ?
— Oh, il a tenté de venir te rencontrer. Mais, lorsqu’il ne t’a pas vu avec nous, il est parti sans rien dire. Tu me diras, il était accompagné. Peut-être a-t-il fait une croix sur toi ?
— Oui… peut-être… » répondit Ichigo, lointain.
— Ça n’a pas l’air de te perturber plus que ça…
— Je t’avoue que… je ne pense plus à Grimmjow. Pour moi, tout est terminé avec lui. Samedi, j’étais sous l’emprise de… mes souvenirs. J’ai eu peur et je ne pouvais pas le rencontrer. Maintenant, si je devais le revoir… je ne saurais plus quoi lui dire !
— Eh bien… quel changement… C’est… Nnoitra-kun qui te fait un tel revirement dans tes amours ?
— En partie… en partie seulement. Il a été comme le détonateur. Mais j’avais déjà bien réfléchi, bien avant, à tout ce qui m’arrivait… Je vais te laisser, Renji. J’attendrai Ikkaku demain… »
Une heure plus tard, Ichigo tournait le verrou de la porte de la réserve quand une voix inconnue l’interpella.
« C’est vous, Kurosaki Ichigo ? »
Ichigo se tourna pour faire face à son interlocuteur. Un jeune homme, à peu près de sa taille, se tenait devant lui et le fixait intensément. Ichigo se souvenait l’avoir vu une fois en compagnie de Nnoitra.
« Oui… je suis bien Ichigo Kurosaki…
— Vous êtes content ? » demanda l’étudiant d’une voix rêche.
L’air absolument perdu du bibliothécaire poussa Tessla à continuer.
« Mon frère a quitté la maison. Mon père ne veut plus en entendre parler… Ma mère est effondrée. Et Jiruga se retrouve sans toit, sans argent… seul, sans personne sur qui compter ! Jiruga était l’héritier de notre famille… Renoncer à lui ! Faites qu’il…
— Je ne vois pas de quoi vous parlez. » rétorqua calmement Ichigo, très inquiet au fond de lui. « Je suis désolé pour votre famille… mais je n’ai plus de nouvelles de Jiruga depuis quelques jours et… »
— Vous l’avez laissé tomber alors qu’il a quitté notre famille ? » gronda Tessla.
Son attitude était devenue clairement menaçante. Ichigo ne se laissa pas impressionner.
« Écoutez… apparemment, Jiruga est un membre de votre fam…
— C’est mon grand frère ! » s’écria Tessla, furieux.
— Votre frère est assez grand pour prendre ses responsabilités et, sincèrement, je ne sais pas où est Nnoitra-kun, et encore moins ce qui se passe. Alors, si vous voulez me menacer ou me jeter la pierre, faites-le ! Mais ne croyez pas que cela réglera quoi que ce soit. »
Tessla s’approcha d’Ichigo, au point que leurs corps se frôlaient presque. Il essayait de l’impressionner. Mais Ichigo ne bougea pas. Il était hors de question qu’un gamin d’à peine vingt ans vienne le tourmenter. Il avait d’autres soucis à affronter. Il se pencha légèrement en avant et leurs visages s’effleurèrent. Le ton d’Ichigo était de miel.
« Que tentez-vous de faire ? Me menacer ? M’effrayer ? Je suis sincèrement désolé pour votre famille. Maintenant, si vous revenez me voir pour ce genre de problème, dont je ne suis pas au courant, je risque de ne pas le prendre avec le même flegme. Je n’ai rien à vous dire de plus…
— Mon père se vengera et n’en restera pas là ! » menaça Tessla.
— Vraiment ? Et je suis censé trembler de peur ? » se moqua Ichigo.
— Bientôt, vous ne rirez plus…
— Serait-ce du harcèlement ? » demanda Ichigo, mi-figue mi-raisin.
— Une promesse…
— Soit ! »
Ichigo se redressa et déclara froidement :
« J’espère sincèrement vous rencontrer la prochaine fois pour un sujet ayant trait à un livre. Si vous remettez les pieds dans cette bibliothèque pour un autre motif, je ne suis pas sûr de rester aussi calme. Maintenant, si vous n’avez rien à faire… ce n’est pas mon cas. Je vous souhaite une bonne soirée, Nnoitra-kun ! »
Sans rien ajouter, Ichigo contourna le jeune homme et quitta la bibliothèque. La colère assombrissait son visage. Il avait tenté de rester imperturbable ; maintenant, son masque se fendillait. Il serra les poings, convulsivement. Où était Jiruga ? Que se passait-il ? C’étaient quoi, ces menaces ?
Ichigo se plaisait là où il se trouvait. L’université était accueillante, ses collègues agréables ; il ne s’était jamais senti aussi bien qu’actuellement. Pourtant, il voyait son avenir sérieusement menacé par la famille de son amant. Hirako-san ne lui avait pas menti. Lui n’avait rien voulu voir. Regrettait-il pour autant ?
°°0°0°°
Ikkaku s’installa sur le sol après avoir tiré sur la capsule de bière. Il avala une large rasade et jeta un bref coup d’œil à son ami.
« À ta place, je m’en ferais pas trop… m’a l’air d’avoir la tête sur les épaules. Et puis, pour un gamin… il en a !
— Oh… en fait, je ne suis pas trop inquiet pour le sort de Jiruga. C’est juste qu’il ne m’en parle pas. J’ai l’impression d’être tenu à l’écart à un moment important où j’aurais pu être là pour lui.
— Ichi… tout le monde n’a pas besoin d’être couvé dans sa vie. Et je pense qu’il veut s’affirmer en tant qu’homme. Tu ne vas pas lui reprocher ? Il reviendra vers toi quand il en aura besoin… »
Ichigo se laissa glisser dans un fauteuil et avala une gorgée de sa propre bière. Ikkaku soupira et fouilla dans la poche intérieure de sa veste. Il jeta une enveloppe sur la table.
« C’est ton cachet pour samedi.
— Merci… »
Ichigo examina l’enveloppe sur la table basse avant de la prendre et d’en regarder le contenu. Il ne put s’empêcher de siffler. Quand il redressa la tête, Ikkaku lui adressait un large sourire de prédateur.
« On est bons… et même plus que ça, Ichi…
— Que veux-tu dire par là ?
— Tiens… matte-moi ça ! »
Ichigo se pencha de nouveau pour récupérer une feuille soigneusement pliée. Il lut rapidement le contenu et laissa ses mains retomber sur ses genoux, stupéfait.
« Ça veut dire ?
— Qu’on a un contrat avec une maison de disques, mon ami…
— Mais… mais on est trop vieux ! » protesta Ichigo.
— C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures confitures ! Écoute… les autres sont d’accord. Notre groupe a toujours eu du potentiel. Mais on changeait toujours de bassiste et le groupe n’était plus trop soudé. Avec ton retour, c’est comme si on retrouvait une certaine jeunesse. Et, mine de rien, toi et Renji, vous êtes plutôt charismatiques ! C’est une occasion unique de nous faire connaître et de gagner de la tune.
— Attends, attends… moi, mon métier, il me plaît bien…
— C’est quoi, classer des bouquins, quand t’as la gloire qui vient frapper à ta porte, bordel ?
— Gloire ? Tu y crois ? » ironisa Ichigo. « Peut-être qu’on gagnera une petite notoriété, au mieux… mais ne t’attends pas à quelque chose d’extraordinaire non plus. Et puis, on fait de petits concerts…
— Et alors ? On commence tous comme ça ! Qu’est-ce que tu as à perdre ? Ça pourrait te faire un appoint… Écoute, saisissons notre chance. Peut-être que ça marchera pas… peut-être que si ! Mais si on ne fait rien, on ne saura jamais. »
Ichigo finit sa bière et resta pensif un long moment. Décidément, tout semblait aller de travers dans sa vie. Quoiqu’il estimât soudain avoir la chance de tergiverser. S’il était encore en couple avec Grimmjow, jamais il n’aurait eu à se poser ces questions ! Un fin sourire étira ses lèvres. Après tout, si Nnoitra estimait ne pas avoir à donner de ses nouvelles… lui aussi avait bien le droit de vivre sa vie comme il l’entendait.
« Ok… allons jusqu’au bout et voyons où ça nous mènera ! »
Ikkaku se redressa et, d’une main, ébouriffa les cheveux de son ami d’enfance.
« Putain, Ichi… j’sens qu’on ne le regrettera pas !
— Si tu le dis… »
Une demi-heure plus tard, Ichigo regagna la salle, et ses yeux tombèrent sur l’enveloppe. Il l’attrapa et l’ouvrit une nouvelle fois. Maintenant, avec la menace de la famille de Nnoitra au-dessus de sa tête, Ichigo estima qu’il devait jouer toutes ses cartes. Le visage de Jiruga flotta quelques instants devant ses yeux. Que faisait-il ? Pourquoi ne lui donnait-il aucune nouvelle ? Enfin, comme le disait Ikkaku… il avait peut-être aussi besoin de temps.
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Les journées devenaient de plus en plus froides et Ichigo resserra sa veste autour de ses épaules. Son cœur battait furieusement sous l’effet de la colère — enfin, moins qu’il y a à peine un bon quart d’heure, dans le bureau d’Urahara. Le souvenir de la conversation restait brûlant.
« Ichigo-kun… je suis sincèrement désolé. Même si je dois un service inestimable à votre père… je ne pourrai rien contre la famille Nnoitra. Ils sont très influents, et Nnoitra-san est un homme entêté et de parole. Je ne pourrai plus vous garder dans notre établissement. J’ai même peur qu’il ne pousse la chose jusqu’à faire en sorte que toute bibliothèque universitaire refuse votre candidature…
— Mais… Ichigo était époustouflé et cherchait ses mots. « Je ne connais pas cet homme… »
— Mais son fils, oui ! Attention, je n’ai rien contre le fait que vous soyez gay… C’est simplement que Nnoitra-san fournit de généreuses donations à l’université et… il fait partie du conseil d’administration. Nous ne pouvons ignorer la menace !
— Et votre place ?
— Oh… mes chances de la conserver sont minces. Mais s’il ne s’agissait que de cela… Kisuke devint plus sombre. « S’il n’y avait que ma place… ce ne serait pas un problème, mais cela ne résoudrait rien. Nnoitra-san est véritablement furieux, et que ce soit moi ou mon successeur, peu lui importe du moment qu’il atteint son but. Autrement dit : vous éliminer ! »
Un frisson traversa Ichigo en se remémorant le visage sombre d’Urahara. Il était évident qu’il cherchait une solution pour le sortir de son impasse. Tout au moins lui permettait-il d’habiter sur le campus le temps nécessaire afin qu’il trouve un nouveau logement.
Ichigo sortit son portable et consulta sa boîte mail. Rien ! C’était désespérant, et Ichigo se sentait comme une jeune fille attendant son prince charmant ; ce constat l’énerva. Cela faisait un mois que Nnoitra ne lui donnait plus de nouvelles. Ichigo décida de faire une croix sur cette relation. De toute façon, Nnoitra était trop jeune et… visiblement, il n’était tout au plus qu’un sex friend.
Quand Ichigo monta à l’étage de son appartement, une demi-heure plus tard, il se figea. La silhouette de Nnoitra était accroupie devant sa porte. Visiblement, le jeune homme dormait. Ce qui n’était pas le cas du cœur d’Ichigo. Il resta quelques secondes, indécis. D’abord, le soulagement le traversa, puis la joie — vite remplacée par la colère. Furieux, Ichigo traversa l’espace et donna une pichenette sur le front du jeune homme assoupi.
Nnoitra se réveilla en sursaut et croisa le regard de braise d’Ichigo. Il déglutit : Jiruga sentait qu’il allait subir les affres de la colère de son petit ami.
« Pourrais-tu me laisser accéder à ma porte ?
— Hai ! »
Jiruga se leva et se décala. Ichigo ne le regardait plus et fourrait, avec rage, ses clés dans la serrure. Il fronça les sourcils.
« Je suis désolé… je ne pensais pas que tu serais en colère…
— Tu ne pensais pas ? »
Ichigo lança un regard polaire au jeune homme et ouvrit le battant de la porte de son appartement. Il entra. Nnoitra resta sur le seuil, indécis. Le roux se tourna, observa un instant la haute silhouette immobile et croisa son regard de marbre.
« Entre !
— Tu es sûr ?
— Ou reste dehors, si tu préfères ! »
Ichigo s’éloigna du genkan et se dirigea vers son bar pour se servir un alcool fort. Il avala son saké d’un trait alors que Nnoitra le rejoignait. Le silence s’étira, jusqu’à ce que Jiruga le brise, à voix basse.
« Quelque chose de grave s’est passé ? »
Lentement, Ichigo se tourna pour examiner son amant. Il paraissait épuisé.
« Pour toi non plus, les choses n’ont pas dû aller au mieux…
— Mon père est un imbécile ! » grogna Nnoitra.
Ichigo haussa les épaules et se resservit un verre.
« Tu en veux un ? » proposa-t-il, soudain las.
— Non… Ichigo… je suis…
Le roux traversa la pièce et gagna un fauteuil, où il s’assit. Il leva les yeux vers Nnoitra, qui l’observait avec attention. Ichigo soupira et désigna la place à côté de lui, du plat de la main.
« Viens…
— Tu n’es plus en colère ? »
Nnoitra était déstabilisé par le changement de comportement du roux. Le sourire amer qui incurvait le coin de ses lèvres ne lui laissait pas présager une discussion facile. Ou plutôt… une vérité qu’il lui serait difficile d’entendre.
« Si… je le suis. Mais je suis soulagé de te voir vivant et en bonne santé. Et puis, tu es revenu… J’ai toujours reproché à Grimmjow de ne pas me laisser assez d’espace. Peut-être faut-il que j’apprenne à vivre avec quelqu’un qui m’en laisse trop ?
— Non ! »
Nnoitra s’assit sur la table basse, face à Ichigo, et lui prit une main, posée sur l’accoudoir du canapé.
« Non… Ichigo… je voulais régler mes problèmes avant de venir te voir. Mon père et moi avons eu une discussion très houleuse. Le week-end où je suis venu te retrouver, il m’a annoncé qu’il voulait que je participe à un omiai, et pour moi, c’était impossible !
— Pourquoi ?
— Parce que je t’ai, toi ! » rétorqua Nnoitra, en colère.
Ichigo se pencha en avant et scruta le visage de Jiruga. Les paroles de Shinji lui revinrent en mémoire. L’expression douloureuse de ses traits aussi. Lui-même savait, mais refusait d’y croire. Il ne parvenait pas à rester fâché contre son amant, car tout cela… tout ce qui arrivait, Ichigo savait que cela se produirait. La colère qu’il lisait dans son regard faisait écho à son désespoir, et à sa propre impuissance.
« Jiruga… nous ne sommes amants que depuis peu. Tu as une famille, un nom, et tu ne sais pas de quoi demain sera fait !
— Tu parles comme mon père ! Mais quelqu’un, sur cette planète, se demande ce que moi, je veux ? C’est trop égoïste ? Je n’ai fait que penser à toi tout ce temps ! Mais… je voulais régler certaines choses et ne pas être un fardeau pour toi.
— Un fardeau ? »
Ichigo fronça les sourcils. Jiruga lâcha la main d’Ichigo et se leva, se mettant à marcher nerveusement dans le salon.
« Mon père m’a renié et m’a coupé les vivres. Alors j’ai liquidé les biens que j’avais en ma possession et je me suis trouvé un travail. En plus, je n’ai pas lâché mes cours… j’ai à peine dormi ces derniers temps. Je ne pouvais pas te demander de l’aide, car je n’envisage pas une relation avec toi en étant une source d’ennuis. Je voulais au moins te montrer que je pouvais régler mes problèmes et venir te parler sans avoir à rougir. »
Jiruga se tourna vers Ichigo, qui était blême. Il traversa la pièce et s’agenouilla devant le bibliothécaire, toujours figé.
« Ichigo… j’aurais dû te donner des nouvelles, ou tout au moins répondre, mais… j’avais peu de temps et surtout, je n’aurais pas su quoi te dire. Ou comment te le dire sans que tu te fasses du souci. Je ne suis pas irresponsable.
— Je suis un imbécile… » murmura Ichigo.
— Non ! Si tu avais agi de la même manière avec moi, je ne t’aurais même pas écouté. »
Nnoitra eut un faible sourire désabusé.
« Je suis, à bien des égards, immature et égoïste. J’aurais pu t’en parler… »
Jiruga ouvrit les yeux de surprise. Ichigo s’était glissé entre ses bras et appuyait sa tête contre son épaule.
« Tu m’as manqué, Jiruga… »
Les traits du jeune homme s’adoucirent. Il referma ses bras autour des épaules d’Ichigo. Il réalisa, tout à coup, qu’il n’avait pas dû être le seul à souffrir. Ichigo se redressa et plongea son regard dans celui de son compagnon.
« Jiruga… je… je me suis fait virer ! Il faut que je cherche un nouvel appartement et… je n’aurai pas moi-même beaucoup de temps à te consacrer, prochainement. De plus, mes chances de retrouver un nouveau job sont relativement minces, si j’ai bien compris.
— Pardon ? » Nnoitra était incrédule.
— Maintenant, c’est à moi de me montrer mature, Jiruga. Il va falloir que…
— Vis avec moi ! » s’écria l’étudiant.
Ichigo resta interdit. Nnoitra avait encadré le visage du bibliothécaire et déclara gravement :
« Vis avec moi, Ichigo ! Comme ça, nous serons ensemble. Avec mon job à mi-temps, mes études et toi, ton nouveau job, si nous ne vivons pas ensemble, nous ne pourrons plus nous voir… et ça, je refuse. Ce mois sans toi a été un enfer ! C’est l’occasion de commencer réellement notre relation. Dis-moi oui ! »
Le cerveau d’Ichigo ne fonctionnait plus. Il se laissait engloutir par le regard sombre et grave posé sur lui.

Un mot, une critique… ou un pavé, j’assume 😄 (et je lis tout !)