Drown me in you 15

Une brise marine parvenait jusqu’à la scène. Pourtant, celle-ci se trouvait à cinq kilomètres de l’océan. Le groupe venait de terminer sa balance devant une quarantaine de curieux. Suumitsu était connu de quelques connaisseurs, mais faisait surtout partie de la scène underground. Ses membres descendirent les marches derrière les coulisses et rejoignirent Aigawa et le reste du staff.

Ichigo sentit enfin son portable vibrer et s’éloigna sous le regard interrogateur de l’équipe.

« Ichigo ? appela Jiruga.

— Jiruga… Enfin… J’ai essayé de t’appeler toute la journée…

— Il est arrivé quelque chose de grave ?

— Non… Nous venons de finir les répétitions…

— Qu’est-ce qui se passe, alors ?

— Ma maison de disques m’a collé “une petite amie” avec laquelle je dois m’afficher !

— Oh, je ne m’attendais pas à ça… » marmonna Nnoitra, indécis.

— Moi non plus. Je ne voulais pas que tu sois surpris, alors… S’il te plaît, crois-moi quand je te dis qu’elle n’est qu’un leurre.

— Une chance que tu ne sois pas bi…

— Oui… » répondit Ichigo avec un sourire triste.

C’était la première fois qu’il éprouvait du soulagement à ne pas être attiré par les femmes. La voix de Jiruga lui parvint de loin.

« Tu es arrivé à bon port… Je suis content. J’espère que Renji-san s’est bien comporté…

— Renji m’a dit ses quatre vérités et… le reste de l’équipe aussi. Jiruga… »

Ichigo hésita, mais la voix de son amant l’incita à poursuivre.

« Je t’écoute, Ichigo…

— Tu as peur que je te quitte un jour pour Grimmjow ?

— Tu m’aimes ! »

Il n’y avait pas la moindre hésitation dans la voix du jeune homme. Ichigo soupira de soulagement.

« Alors, pourquoi nous disputons-nous à son sujet ?

— Je ne sais pas… Je préférerais en parler quand tu seras rentré à la maison…

— D’accord, je rentrerai mardi. On nous a demandé de participer jusqu’à dimanche soir… Nous prendrons le train lundi après-midi. J’arriverai tôt mardi matin…

— Je viendrai te chercher…

— Jiruga…

— Tu me manques, Ichi… J’ai hâte de te revoir.

— Moi aussi », répondit doucement Ichigo.

— Ichi ! cria Madarame. On a besoin de toi !

— Il faut que…

— J’ai entendu. Téléphone-moi quand tu veux…

— D’accord. Amuse-toi quand même… »

Ichigo rejoignit le groupe quelques minutes plus tard. Il affichait une expression sereine, bien qu’il fût loin de la ressentir intérieurement. Mais il ne voulait pas qu’on l’accuse encore d’être l’oiseau de mauvais augure. Le groupe écouta attentivement les conseils d’Aigawa, ainsi que ceux de Mashiro, qui s’y connaissait en représentations publiques pour avoir été une idole très populaire quelques années plus tôt.

Ichigo grignota quelques club-sandwiches sous la tente. Il devait assurer une heure et demie sur scène ; ils n’avaient encore jamais donné de représentation aussi longue. Le groupe avait la plus petite scène du festival, mais elle était déjà bien plus grande que celles où ils se produisaient habituellement. Quand l’heure arriva, Ichigo n’éprouva aucune appréhension. D’ailleurs, ce fut lui qui s’installa le premier sur scène, devant quelque trois cents personnes éparpillées dans le pré qui leur servait d’auditoire.

Dès les premiers accords, le quatuor mit toute son énergie dans sa prestation. Ses membres oublièrent tout ce qui n’appartenait pas à leur univers. Ils se produisaient depuis si longtemps que, pour eux, ce n’était pas une découverte, à l’exception peut-être de la façon d’occuper une scène aussi vaste.

Pourtant, Renji se chargea du spectacle. Les écrans géants montraient tour à tour chacun des musiciens. Ichigo fit tomber son tee-shirt en plein concert, pour le plus grand plaisir des fans qui s’amassaient lentement, mais sûrement.

La sueur coulait sur le corps sculpté d’Ichigo, qui captait l’attention du public, plus encore lorsqu’il faisait les chœurs. Ichigo, lui, voyait la foule sans vraiment la voir. Il se sentait dans son élément.

Le roux avait l’impression d’être enveloppé d’une bulle d’énergie pure, positive et chaleureuse, qui le transportait. L’ancien bibliothécaire oubliait tout. Il jouait avec Renji ou Madarame sur scène. Ils avaient tous l’expression d’enfants qui venaient de trouver leur terrain de jeu.

Renji laissa la place à Ichigo en cours de concert pour aller se désaltérer. Le bassiste joua et interpréta une ballade avec les autres musiciens, de sa belle voix grave aux accents rauques.

Ichigo ne se rendait pas compte des attitudes évocatrices et érotiques qu’il adoptait devant le public, à moitié dénudé, tandis que la transpiration roulait lentement sur ses muscles dorés. Les paupières mi-closes, il vivait la chanson qu’il jouait. Le public était comme suspendu à ses lèvres.

Quand Ichigo aperçut Renji du coin de l’œil, il vit la surprise sur le visage du chanteur. Sans regret, le roux rendit le micro à Renji, qui enchaîna avec un morceau porté par une mélopée hypnotique. À la fin du concert, Ichigo était épuisé, tout comme le reste du groupe. Lorsqu’il retrouva les autres dans leur tente, qui leur servait de loge, tous l’observaient avec attention.

« C’était quoi, ta démonstration, tout à l’heure ? demanda Renji.

— Quelle démonstration ? » demanda Ichigo, surpris, en se servant de l’eau pétillante bien fraîche.

L’homme fit rouler sur son front sa bouteille verte, couverte de gouttelettes, pour se rafraîchir.

« Putain, arrête ça ! s’écria Madarame.

— Quoi ?

— De nous allumer ! »

Les yeux d’Ichigo s’ouvrirent en grand.

« Je vous comprends pas, les gars ! Je n’allume personne, je suis toujours comme ça…

— Faux ! affirma Renji.

— La représentation de ce soir était tout simplement géniale ! déclara Love en entrant dans la tente. Et je suis loin d’être le seul à le penser. Kurosaki… refais-moi ça à chaque fois, et c’est sûr qu’on remplira les stades ! Vous faites la gueule ? »

Love remarqua l’atmosphère tendue dans le petit espace clos. Il n’avait pas assisté à l’altercation, mais Kurosaki semblait en être le centre d’intérêt… Love fronça les sourcils. Ce type qui se cachait derrière une attitude désinvolte, voire discrète, avait mis le feu au public. C’était une véritable bête de scène et il méritait certainement d’être le leader du groupe. Les autres avaient dû s’en rendre compte. Jusqu’ici, tous le considéraient comme le bassiste qui « revenait » parmi eux, apportant un plus grâce à des qualités de musicien qui n’étaient pas usurpées…

Mais même si Renji était lui aussi une bête sensuelle, il ressemblait à une pâle copie de l’autre roux de l’équipe. Ce soir, Kurosaki avait montré son vrai visage. Soit il se ferait éjecter du groupe, soit il en deviendrait le leader. Restait à savoir comment les membres accepteraient ce changement de donne au sein de leur microcosme. Mashiro entra et se jeta au cou de son chéri.

« Tu as été formidable… Je vais faire plein d’envieuses… En tout cas, sache que si tu changes de bord, je suis prête et à ton entière disposition ! »

Love leva les yeux au plafond et se demanda s’il avait eu raison de faire ce choix.

°°0°0°°

Ichigo sourit. Il rentrait plus tôt que prévu et allait faire une surprise à Nnoitra. Il entra sans bruit dans l’appartement, se déchaussa et se changea dans la salle de bains avant de se diriger vers la chambre. Il voulut entrer, mais quelque chose s’abattit sur lui. Il n’eut pas le temps d’analyser la situation : les ténèbres envahirent sa vision.

°°0°0°°

Lorsqu’Ichigo ouvrit les yeux, il le fit avec précaution. Son regard rencontra celui de Jiruga, inquiet. Le roux gémit sous la douleur qui lui vrillait le crâne. Il avait l’impression qu’on lui avait fendu la tête en deux.

« Ichi… Je suis désolé, j’ai cru qu’il s’agissait d’un voleur ! Tiens, je t’ai apporté de l’aspirine et un verre d’eau. Tu veux autre chose ? Pourquoi ne m’as-tu pas prévenu ?

— Je voulais te faire une surprise… » chuchota Ichigo.

— Imbécile ! » souffla Nnoitra en prenant son compagnon dans ses bras.

Le jeune homme avait cru avoir tué de ses mains la seule personne qu’il aimait. Ses jambes tremblaient encore. Il serra Ichigo contre sa poitrine. Celui-ci allait protester, mais, malgré la force de l’étreinte, il préféra rester ainsi, goûtant l’odeur de Jiruga. Sous ses doigts, le cœur de son compagnon battait de façon désordonnée, lui révélant combien il avait eu peur pour lui.

« Je t’aime, Jiruga… »

Surpris, le jeune homme repoussa Ichigo pour vérifier sa température. Mais, lorsqu’il croisa le regard couleur miel de son compagnon, il déglutit. Il porta les doigts de celui-ci à sa bouche et les embrassa un à un. Jiruga n’aimait pas les grandes déclarations ; pourtant, il se noyait dans le regard de braise d’Ichigo. Il avait l’impression de ne faire qu’un avec le roux, qui ne le quittait pas des yeux.

« Viens… Jiruga… »

Jiruga se sentit attiré vers l’avant. Il s’allongea aux côtés de sa moitié, qui se blottit contre lui.

« Ichigo ? »

Mais le roux se contenta de le regarder en silence, les bras passés autour de ses épaules en un geste tendre. Les doigts d’Ichigo jouaient doucement avec les mèches brunes, si douces.

« Tu me manquais… Je… je voulais te surprendre…

— Je te rassure… tu as réussi ! grogna Nnoitra, toujours sous le coup de l’émotion.

— Tss… »

Jiruga se pencha et embrassa Ichigo, qui resserra son étreinte autour de son cou. Le baiser, d’abord doux, se fit plus lent, puis voluptueux. Lorsque Jiruga se redressa, le jeune homme chuchota :

« Et si tu me montrais à quel point je t’ai manqué ces derniers jours ? »

Seul le sourire d’Ichigo répondit. Celui-ci repoussa tendrement son compagnon et grimpa sur son ventre.

« À vos ordres… mon cher agresseur… »

°°0°0°°

Les portes de l’ascenseur coulissèrent silencieusement, tandis que des pas résonnaient dans le sous-sol du garage de la maison de disques. Ichigo défit sa veste ; la chaleur de ce mois de mai était inhabituelle. La discussion avec Aigawa avait encore été houleuse et il se demanda soudain s’il avait bien fait de quitter son travail de libraire pour devenir un « artiste ». Ses relations avec Chad, Madarame et Renji avaient bien changé. Quoique, avec Chad… elles n’avaient pas beaucoup changé, rectifia Ichigo.

Leur relation n’avait plus rien de la franche camaraderie de leur adolescence. Un mal de crâne le reprit. Depuis le fameux concert, un mois plus tôt, il avait l’impression d’être un élément indésirable. Une voix féminine tranchante le fit sursauter. Surpris, il se tourna vers son interlocutrice et rencontra un regard sombre dissimulé derrière une paire de lunettes. C’était une femme plutôt grande, mince et habillée avec soin.

« Kurosaki Ichigo ?

— Hai !

— Je m’appelle Yadomaru Lisa. Je suis l’assistante de Shunsui Kyouraku. »

Ichigo haussa un sourcil. Était-il censé le connaître ? Son manque de réaction agaça visiblement son interlocutrice, qui reprit d’un ton passablement énervé :

« C’est le directeur d’Hanamaki Network[i] ! »

Le roux ouvrit de grands yeux, surpris. Que lui voulait cette femme ?

« Ah, quand même… » marmonna la brune. Elle poursuivit d’un ton plus détaché : « Bref, mon patron souhaite vous rencontrer.

— Pardon ? » Ichigo n’en revenait pas.

— Vous êtes dur de la feuille ! Je sens que ça ne va pas être simple… Pourquoi est-ce que je me tape tous les débiles ? » Puis, regardant Ichigo droit dans les yeux, Lisa poursuivit. Celui-ci aurait bien aimé lui clouer le bec, mais il était tellement surpris qu’il l’écoutait, stupéfait. « Kyouraku-sama veut vous rencontrer parce qu’il souhaite vous faire une proposition.

— Pour le groupe Suumitsu ?

— Imbécile ! Nous vous aurions convoqués tous ensemble… Certainement pas ! déclara-t-elle sèchement. Ceci est une discussion informelle. »

Ichigo encaissa l’information. Il ne comprenait pas pourquoi on s’adressait à lui. Et puis, il n’était pas question qu’il quitte ses amis… Il suffisait de le faire savoir.

« Je ne suis pas intéressé, même si…

— Vous réagissez vite quand vous le voulez. Écoutez… »

Lisa s’approcha nonchalamment d’Ichigo et sortit une carte de visite qu’elle glissa dans la poche de la chemise du bassiste. Elle tapota dessus à plusieurs reprises, un sourire carnassier au coin des lèvres. Son regard passait par-dessus ses lunettes, comme pour mieux le scruter.

« Je pense que vous allez y réfléchir sérieusement. Sachez aussi que Kyouraku-sama n’attend pas de réponse immédiate de votre part. De plus, je viens de vous donner un sésame… ce sont les coordonnées personnelles de mon patron. Vous pourrez le contacter de jour comme de nuit ! Il sait se montrer patient… Il veut vous donner une chance, et je peux vous dire qu’il agit ainsi rarement… »

La jeune femme se redressa et repoussa ses lunettes. À sa grande surprise, Ichigo avait les mains moites et le cœur qui s’accélérait. Jamais il n’aurait pensé être approché par une maison de disques comme Hanamaki Network. Son cerveau se remit à fonctionner lorsque Yadomaru monta dans sa voiture. Il la rejoignit alors qu’elle allait claquer la portière.

« Pourquoi ? Je veux dire… Nous formons un groupe et je ne vois pas en quoi je pourrais…

— Écoutez… Kyoraku-san vous a vu vous produire lors de votre concert à Kurashiki. Et, sincèrement, il n’avait d’yeux que pour vous, tout comme le public, d’ailleurs.

— Je n’étais pas seul… » objecta Ichigo.

— Je crois que vous ne vous rendez pas compte que vous n’avez rien à faire dans le groupe Suumitsu et que vous vous sous-estimez beaucoup. Il viendra un moment où vous ne pourrez plus rester avec eux. Ce n’est pas seulement Kyouraku-sama qui le pense… Vous vous sentirez à l’étroit, ou bien ils ne supporteront plus votre popularité. Vous n’êtes pas le leader de ce groupe, je me trompe ?

— C’est Ikkaku…

— Et Abarai-san n’est pas non plus un homme qui se laisse marcher sur les pieds ! Seul ce grand placide, cette armoire à glace, ne vous cherchera pas d’ennuis. Vous verrez bien par vous-même. Alors, même si c’est dans un an, contactez-nous ! Vous avez beaucoup de talent… et, ce qui ne gâche rien, vous êtes aussi compositeur. Sur ce, je vous laisse ; je ne voudrais pas qu’Aigawa me tombe dessus ! »

Yadomaru referma sa portière et mit le contact. Elle abaissa ensuite la vitre de sa voiture.

« Kurosaki-san… je vous demande de garder pour vous notre petite conversation… À bientôt ! »

La brune appuya sur l’accélérateur et quitta lentement le garage souterrain. Ichigo la regarda s’éloigner. Il porta la main à la poche de sa chemise et la tapota machinalement. Sa vie prenait des tournants qu’il n’était pas sûr d’apprécier.

Il n’était pas surpris par ce genre de « discussion ». De nombreux membres de groupes avaient été approchés de cette manière. C’était même monnaie courante. Il était seulement surpris qu’on lui fasse une proposition, à lui. Mais il n’était pas question, dans son esprit, qu’il quitte les Sumitsuu. En fait, il ne savait plus trop quoi penser de la tournure des événements : tout allait si vite. L’époque où il vivait avec Grimmjow lui parut soudain très lointaine, comme s’il s’était agi d’une autre vie.

Quelques minutes plus tard, Ichigo quitta les lieux et regagna sa voiture. Tout cela le laissait perplexe.

°°0°0°°

C’est avec bonheur et une certaine délectation qu’Ichigo fendait l’eau de la piscine. Bientôt, il pourrait montrer à Jiruga ses progrès. Le roux profitait de ces moments où il passait inaperçu. Il n’était pas sûr de jouir de la même tranquillité prochainement. La veille, le groupe avait fini de tourner son premier clip. Deux jours de folie qu’ils avaient passés enfermés dans une pièce verte, équipés de capteurs de mouvement. Jouer la comédie n’avait pas été facile… mais, quelque part, Ichigo s’était amusé comme un gamin.

Le roux posa les mains à plat sur le rebord et sortit de l’eau. Une voix chaleureuse l’interpella.

« Kurosaki Ichigo… »

Le musicien releva la tête et rencontra des yeux couleur sable, où brillait une lueur espiègle.

« Je vois que vous avez vraiment vaincu votre phobie…

— Amagai-san…

— Cela faisait un petit moment, Kurosaki-san… Je suis heureux que vous vous souveniez de moi.

— Oui… C’est vrai, cela faisait un petit moment… Et vous êtes tellement sympathique qu’il me serait difficile de vous oublier.

— C’est flatteur… » sourit son interlocuteur.

Ichigo se redressa et rendit son sourire à l’homme, qui le regardait toujours avec bienveillance.

« Vous avez déjà fini ?

— Oui… et je dois rentrer. On m’attend !

— Votre amie ?

— Non… mon travail, répliqua le roux.

— Oh ? Vous n’êtes pas en vacances ?

— Non… pas cette année, j’ai l’impression.

— Peut-être aurons-nous la chance de nous revoir au bord de la piscine… Vous venez toujours à la même heure ?

— Non… je n’ai plus d’horaires… »

Voyant l’air décontenancé de son interlocuteur, le roux ajouta brièvement :

« Je ne suis plus libraire et mon nouveau métier… n’a pas vraiment d’horaires.

— C’est pour cela que je ne vous ai pas croisé la dernière fois ? J’avais cru vous avoir froissé…

— Oh non… J’ai dû partir en voyage en catastrophe. En fait, je suis musicien… »

Ichigo eut un faible sourire en voyant la surprise se dessiner sur le visage de son vis-à-vis. Il appréciait réellement cet homme, même s’ils ne se croisaient que brièvement.

« Oh… Je ne suis pas connu…

— Vous gagneriez à le devenir… »

Seul un haussement d’épaules lui répondit. Ces paroles le rendaient soudain nerveux. Ichigo attrapa sa serviette et se dirigea vers le vestiaire. Amagai le suivit, et Ichigo se tourna de nouveau vers lui.

« Quoi qu’il en soit… je compte revenir assez souvent dans les prochains jours. Peut-être nous recroiserons-nous.

— Peut-être ! » rétorqua Amagai.

— Enfin, j’avoue que si notre groupe se fait connaître, je n’aurai peut-être plus la possibilité de venir ici…

— Oh… je préfère que vous gagniez en célébrité. C’est toujours agréable de glisser dans une conversation mondaine qu’on connaît personnellement un artiste. »

Amagai termina sa phrase par un clin d’œil, et Ichigo éclata de rire. Il rétorqua :

« Vous êtes vraiment intéressant, Amagai-san… J’espère sincèrement vous revoir un jour. Maintenant, je dois vous laisser… »

Ichigo salua une dernière fois son interlocuteur, dont le sourire s’effaça peu à peu. Une autre lueur s’alluma dans le regard de l’homme, qui chuchota comme pour lui-même…

« Ne compte pas trop là-dessus, Kurosaki-kun… Et compte sur moi pour que nous nous recroisions très bientôt… Tu auras beaucoup plus de temps que tu ne le penses. »

°°0°0°°

Nnoitra-san observa avec un certain mépris l’homme qui se tenait devant lui. Sa coupe afro taillée en étoile, son survêtement de marque — certes — mais anachronique, et ses grandes lunettes de soleil lui donnaient des frissons d’horreur. Pourtant, l’homme d’affaires prenait sur lui pour discuter avec ce « manager », qui semblait avoir du mal à comprendre les enjeux de la négociation. Son patron, en revanche, paraissait plus raisonnable.

« Nnoitra-san… je ne comprends pas très bien pourquoi vous voulez séparer ce groupe. Il n’est pas encore connu et…

— Ce qui me pousse à agir ne vous regarde pas ! Tout ce que je vous demande, c’est de vous montrer coopératif. Soit vous obéissez gentiment et j’apporte de l’argent frais, ce qui permettra à votre société de prospérer ; soit vous continuez à vous entêter et je me charge de la faire couler ! Ce sera très facile pour moi…

— C’est de l’acharnement ! protesta Love.

Rose posa une main manucurée sur l’avant-bras de son meilleur ami. Il voyait les conséquences de cette décision. Il jurait que Nnoitra-san le savait : Arabesque Music Entertainment traversait actuellement une mauvaise passe. La société avait besoin d’argent frais et, même si ce n’était pas le cas, Rose connaissait suffisamment la réputation de Nnoitra-san dans les affaires. Il ne risquerait pas de faire couler sa maison de disques pour un musicien. Il allait donc accepter l’offre sans sourciller.

« J’accepte ! » déclara calmement Rose.

— Mais l’argent que nous avons investi… protesta Love.

— Je vous rembourserai… De toute façon, vous pouvez trouver un autre musicien pour remplacer Kurosaki. Je ne pense pas qu’il soit le meilleur musicien du monde, au point que vous ne puissiez trouver personne pour le remplacer…

— J’ai ma petite idée… » souffla Rose.

— Bien ! Je suis heureux que vous soyez aussi raisonnable ! Mon secrétaire prendra rendez-vous avec vous pour vous informer de la signature des documents. Je vais vous verser une avance sur la somme promise. »

Nnoitra-san appuya sur un bouton de son téléphone et appela son secrétaire.

« Dordoni-san… veuillez m’apporter l’enveloppe qui se trouve dans le coffre. Vous me rapporterez la clé en même temps… Je ne voudrais pas qu’elle s’égare. De plus, avez-vous préparé le compromis ?

— Bien sûr, Nnoitra-sama. Je n’attends plus que les dernières informations pour terminer le dossier. Tout sera prêt ce soir, si vous le souhaitez… »

Matsuta vit Rose se raidir et comprit qu’il lui serait impossible d’être là le soir même.

« Mardi de la semaine prochaine… dans mes locaux, vers 20 h 30… Cela vous conviendrait ? » proposa l’homme d’affaires.

Rose se détendit aussitôt et hocha la tête en signe d’approbation.

« Vous avez entendu, Dordoni-san… Réservez cette date : mardi quinze juillet à 20 h 30. »

Rose était furieux intérieurement. Il pensait pouvoir, au mieux, récupérer Kurosaki pour en faire une star en solo, et voilà qu’il était obligé d’y renoncer. Mais il comprenait Rose. Sa maison de disques ne pourrait jamais faire face à un poids lourd comme Nnoitra-san. Il n’écoutait plus, trop écœuré par la tournure des événements. Lorsqu’ils se retrouvèrent dans le sous-sol de l’immeuble, Rose soupira :

« Je n’ai pas pu le protéger…

— Je le sais, mais… je ne comprends pas pourquoi un type pareil s’acharne sur Kurosaki. Il est adorable et c’est celui qui pose le moins de problèmes dans le groupe. C’est le plus prometteur…

— Il vit avec le fils de Nnoitra-san !

— Pardon ?

— Jiruga Nnoitra et Ichigo Kurosaki sont amants, et c’est suffisant pour s’attirer la haine de l’un des hommes les plus influents du Kantō.

— La vache… Je ne pensais pas qu’un type comme ça pouvait être le genre de personne que Kurosaki se tape. J’imaginais une petite chose… enfin, quelqu’un de plus féminin que… »

Rose haussa un sourcil et observa son ami.

« Je ne voulais pas dire quelqu’un comme toi ! » protesta Love en croisant les bras devant lui.

— Mais à quoi tu penses… » marmonna le directeur d’Arabesque Music Entertainment en repoussant sa longue chevelure dorée, visiblement peu concerné. Love haussa un sourcil.

Les deux hommes restèrent silencieux pendant le trajet de retour à leurs locaux. Rose murmura quelque chose, mais Love ne fut pas sûr de l’entendre.

« Je ne m’inquiète pas pour Kurosaki… Je suis sûr qu’il finira par percer s’il continue dans notre milieu. Et ça, que Nnoitra-san le veuille ou non ! »

°°0°0°°

Le roux était passablement fatigué lorsqu’il rentra chez lui. Les répétitions avaient été menées tambour battant. Ce qui le surprit, ce fut de ne pas voir Love traîner dans les parages. D’ordinaire, il venait se joindre à eux, d’autant que ses amis avaient organisé une petite fête à la fin des répétitions. Hiyori et Mashiro étaient présentes, tout comme quelques membres du service administratif, qui n’hésitaient visiblement pas à s’amuser dès que leur chef avait le dos tourné !

À peine le roux eut-il franchi la porte que Jiruga apparut.

« Bon anniversaire ! »

Ichigo resta figé sur le seuil, surpris. Son regard s’adoucit en croisant celui de Jiruga. Pour la première fois, le roux abandonna ses chaussures en désordre dans l’entrée et se dirigea vers son amant, vêtu d’un pantacourt et d’une chemisette d’été légèrement entrouverte. Une envie irrésistible lui prit d’y glisser les doigts.

« Ichi… j’ai prévu de sortir ce soir !

— Je veux mon cadeau… » chuchota Ichigo d’une voix enrouée.

— Attends… » protesta Nnoitra. « Il est… »

Mais Ichigo avait attrapé les revers de la chemisette et tirait sur le tissu pour attirer le visage de Nnoitra vers lui, un sourire prédateur aux lèvres. Jiruga se sentait impuissant face au désir manifeste de son amant.

« Ichi… je… »

La bouche du roux recouvrit la sienne. Ses lèvres s’emparèrent des siennes avec tant de possessivité et d’avidité que Jiruga oublia ce qu’il voulait lui dire. Il souleva son amant et le plaqua contre le mur tout proche. Le baiser se prolongea ; leurs lèvres se séparaient pour mieux se retrouver, se dévorer, s’apprivoiser. Leurs langues se caressaient, se cajolaient, se repoussaient pour mieux se rejoindre. Un mince filet de salive coulait au coin de leurs lèvres. Les yeux clos et la respiration saccadée, Ichigo se laissait emporter par la fièvre qui l’étreignait.

Lorsque leurs lèvres se séparèrent, Ichigo souffla d’une voix enrouée :

« Encore…

— Tout ce que tu veux, Ichi… »

Nnoitra défit un à un les boutons de la chemise de son amant. Sa bouche s’attarda sur sa clavicule, descendit peu à peu jusqu’à un téton dressé, puis remonta butiner la bouche entrouverte et aguicheuse. Ses mains continuèrent à déshabiller le roux, jusqu’à lui faire tomber son pantalon, puis son boxer, qui glissèrent en tas autour de ses chevilles.

Le musicien se mit à chanter doucement…

Les hommes sages disent : seuls les idiots se précipitent. Mais je n’y peux rien si je suis tombé amoureux de toi.

Nnoitra leva les yeux vers son amant, surpris. La voix d’Ichigo se fit plus grave tandis qu’il reprenait, toujours d’une voix mélodieuse :

Les sages disent : seuls les idiots précipitent les choses. Mais je n’y peux rien, je suis tombé amoureux de toi.

Le regard ambre d’Ichigo s’illumina d’une lueur tendre ; il ne quittait pas son amant des yeux. Jiruga ne parvenait pas à détacher son regard du sien. Était-il un peu plus brillant que d’habitude ? Ichigo n’aurait su le dire… La langue du brun effleura son nombril. Le ventre d’Ichigo se contracta sous cette taquinerie plaisante.

Dois-je rester ?… Serait-ce un péché ? Je n’y peux rien si je suis tombé amoureux de… toi.

Nnoitra sentait sa gorge se serrer à mesure qu’il entendait les paroles. Il avait la vague impression qu’elles s’incrustaient dans sa chair. Sa respiration se faisait plus difficile, et ce n’était pas, pour une fois, à cause du corps affriolant de son amant. Ses baisers se faisaient plus tendres, ses mains plus caressantes, plus sensuelles, tandis que son cœur menaçait d’exploser sous le coup de l’émotion.

Alors que la rivière coule doucement jusqu’à la mer, chéri, nous faisons de même. Certaines choses sont destinées…

La voix d’Ichigo s’essouffla légèrement lorsque la langue de Jiruga lui caressa le sexe. Il agrippa doucement les fins cheveux soyeux d’ébène entre ses doigts.

Prends mes mains, prends aussi tout mon cœur. Car je n’y peux rien si je suis tombé amoureux de toi.

Ichigo émit un gémissement rauque tandis que les mains de Jiruga caressaient ses fesses. Son regard se troubla ; ses jambes le portaient à peine. Pourtant, il voulait aller jusqu’au bout de la chanson qui lui trottait si souvent dans la tête lorsqu’il pensait à son amant.

Alors que la rivière coule doucement jusqu’à la mer, chéri, nous faisons de même. Certaines choses sont destinées.

La bouche de Jiruga remonta le long du corps mince et doré comme les blés, déposant des baisers sur sa peau souple et respirant son odeur enivrante, chauffée par les rayons du soleil.

Prends ma main, prends aussi toute ma vie.

Je n’y peux rien… je suis tombé amoureux de toi…

Je n’y peux rien… je suis tombé amoureux de toi… Car je n’y peux rien si je suis… » Ichigo expira : « tombé amoureux de toi… »[ii]

Jiruga embrassa Ichigo avec tout l’amour qu’il lui portait et pressa son corps contre le sien. Les doigts d’Ichigo firent glisser le pantacourt de Nnoitra, tandis qu’il se débarrassait lui-même des vêtements qui lui restaient.

Sans un mot, Jiruga souleva son amant à sa hauteur, sans cesser de l’embrasser. Le maintenant fermement contre le mur, il se glissa entre ses fesses offertes. Nnoitra ne trouvait plus ses mots, emporté par l’émotion et par Ichigo, qui s’accrochait à lui comme à son seul rocher. Être en lui, c’était retrouver cette chaleur, cette douceur enveloppante de l’amour que lui portait le roux. Jiruga restait captif de son regard langoureux, de ses joues légèrement empourprées et de cette bouche gonflée qui n’attendait que ses baisers.

Un peu plus tard, allongé sur le lit défait, qui avait accueilli leur deuxième round, Ichigo demanda :

« C’était quoi, mon cadeau d’anniversaire ? »

Nnoitra bondit comme un petit diable hors de sa boîte. Il revint quelques minutes plus tard, un petit coffret à la main. Ichigo haussa les sourcils : à en juger par la forme de la boîte, elle devait contenir un bijou. Jiruga se racla la gorge avant de déclarer, mal à l’aise :

« J’ai toujours vu les rock stars porter des bijoux, alors je voulais t’offrir le premier… Ouvre ! »

Nnoitra passa une main devant son visage, terriblement gêné.

Ichigo retint un éclat de rire et ouvrit la boîte. Une chaîne à gros maillons y reposait, accompagnée d’un cadenas et d’une petite clé.

« C’est… en or blanc…

— La clé est pour…

— Celui ou celle à qui tu offres ton cœur. Seule la personne qui la possède peut ouvrir le cadenas… »

Ichigo prit le collier et le contempla avec gravité. Puis il se tourna légèrement et tendit le bijou à son compagnon.

« Mets-le-moi, Jiruga…

— Hai ! »

Les doigts fins de son amant effleurèrent son cou, lui arrachant un frisson. Un baiser se posa au creux de sa nuque. Ichigo passa la main derrière lui pour caresser les cheveux d’ébène.

« À qui vas-tu offrir ta clé ? » souffla Jiruga d’une voix incertaine.

Ichigo reprit le coffret et saisit la clé entre ses doigts. Il la contempla un instant, puis la tendit à Jiruga en le regardant droit dans les yeux, avec solennité.

« J’ai aimé Grimmjow… tu le sais… Mais c’était un amour d’adolescence… Tu es encore si jeune… Pourtant, tu es l’homme de ma vie… de toute ma vie. N’en doute plus jamais, Jiruga. »


[i] Maison de disque fictive.

[ii] I can’t help falling in love with you – Elvis Presley.


Un mot, une critique… ou un pavé, j’assume 😄 (et je lis tout !)